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30 mai 2016

Barnabé, seigneur des planches

Précurseur, audacieux et inventif, Jean-Claude Pasche, alias Barnabé, vient de fêter les 50 ans de son café-théâtre à Servion (VD). Avec panache, comme à son habitude.

Jean-Claude Pasche devant un orgue
Le metteur en scène et directeur de théâtre Jean-Claude Pasche possède une large collection de pianos et orgues automatiques.

Il arrive d’un pas rapide, en soufflant sur son bol de soupe: «Désolé, je réalise que j’ai oublié de déjeuner, et c'est mon repas de midi. Alors je vais manger en parlant.» Mais à peine deux mots échangés et le voilà déjà debout: «Vous avez vu mon livre des 50 ans? Non? Alors je vais vite vous le chercher.» Il revient avec un classeur débordant d’articles, parus dans Le Courrier entre le 22 mai 2014 et le 17 mai 2015. En haut de chacun, une indication d’année, suivie des «indiscrétions» de Barnabé pour la période indiquée.

Au total, près de huit cents photos et cent soixante pages d’anecdotes, de souvenirs forts ou drôles, de lumineuses fenêtres sur cinquante ans d’une aventure artistique haute en couleurs. «C’est toute ma vie que j’ai racontée là-dedans, souligne, les yeux brillants, celui qui est tout à la fois directeur de théâtre , meneur de revue, metteur en scène, comédien et aubergiste. J'ai fouillé dans mes archives, j’avais tout gardé et j’ai retrouvé des choses inouïes.»

Des débuts ambitieux

Par exemple, les photos de son tout premier spectacle: c’était le 21 mai 1965. Jean-Claude Pasche , 25 ans et alors employé de commerce, décide avec sa sœur Françoise de monter des «Fêtes de printemps», un petit festival destiné à commémorer les 100 ans de l’installation de sa famille à l’auberge de la Croix-Blanche, à Servion (VD). Le programme est déjà ambitieux: il comprend six soirées – qui se déroulent dans la grange voisine, transformée pour l’occasion en salle de spectacle par le grand-père – et, entre autres, une farce de Molière, la fanfare du Jorat et un bal costumé.

Grand succès local. Au point que dès l'année suivante, le jeune homme, soutenu par ses quatre sœurs, se lance dans l’organisation annuelle de «spectacles gais, variés et de bonne qualité, dans le but de donner à notre région un essor artistique d'une certaine envergure».

Année après année, idées ingénieuses et coups d’audace se succèdent: ouverture d’une salle de cinq cents places en 1980, transformation et modernisation du théâtre après un incendie en 1994, installation du plus grand orgue de cinéma-théâtre d’Europe en 1998, sonorisation de la première opérette en 2002... Spectacles et artistes se suivent, avec, souvent, de «petits nouveaux»: Bernard Haller, François Silvant, Joseph Gorgoni, qui ne deviendra Marie-Thérèse que deux ans plus tard.

Mises en scène spectaculaires

Fonctionnant au coup de cœur artistique – «Les projets viennent souvent d'opportunités, puis de la disponibilité de chacun. Sur cinquante idées, on ne peut en prendre que cinq» –, Jean-Claude Pasche alterne les styles: opéra, musique classique, cabaret, théâtre, danse, cirque, etc. Il crée sa Revue en 1967, lance sa formule «Dîner-spectacle» en 1970, monte de grandioses comédies musicales: My Fair Lady, Jesus-Christ Superstar, Hair, West Side Story, L'Auberge du Cheval blanc

Pour cette dernière, on avait décidé de faire les choses en grand: cent cinq personnes sur scène, trois vaches, le petit train d'Ouchy prêté par la ville de Lausanne, un grand bateau de 10 mètres dépliable, et un bus en décoration.»

Et l’une de ses plus grandes fiertés, la création mondiale en français de la comédie musicale La Cage aux folles: «On avait acquis les droits pour la monter, mais il a fallu tout créer: traduire le texte des chansons, imaginer une scénographie, auditionner les acteurs, engager un corps de ballet, mettre tout ça en scène... On a joué ensuite durant quatre mois et ça a été l’un des plus grands succès du théâtre.»

Autres souvenirs: «Madeleine Robinson, dans La Visite de la vieille dame. Un grand moment. Elle avait douze bagages Vuitton originaux, et il y avait même un vrai cercueil sur scène.» Ou encore «le concert qu’a donné Benjamin Righetti sur mon orgue de cinéma. Pour une heure trente de concert, il avait travaillé durant neuf heures. Et quand il s’est mis à jouer, je me suis dit qu'il avait tout compris.» Et «le cadeau fantastique» que lui a fait l’école Rudra Béjart l’an passé, lors du spectacle monté pour les cinquante ans du théâtre: «Les quarante-cinq danseurs ont présenté Les Oiseaux d’Aristophane en création mondiale.

C’était la première fois que des danseurs chantaient en même temps, et je suis resté scotché par leur aisance.»

En 2005, la totalité de son patrimoine a été regroupée au sein d’une fondation reconnue d’utilité publique. «Sa pérennité est ainsi assurée, et c’est un soulagement.» Dorénavant, celui qui devint Barnabé par un concours de circonstance – «un des premiers réalisateurs de la TSR avait donné ce surnom à l’orgue de foire que j’avais restauré. Par association d'idées, le nom est devenu celui de la salle, puis le mien. J’ai fait avec et l’ai adopté» -, a tout loisir de se consacrer à ses projets théâtraux. Avec une mission toujours identique, privilégier la qualité: «Avec la mondialisation, on assiste maintenant à un prêt-à-porter, prêt-à-manger, prêt-à-jouer et ça, c’est la catastrophe! Moi, j’essaie de maintenir le cap. Mais ce n'est pas facile de se battre contre vents et marées.»

Alors quand il en a assez, il se réfugie dans l’un de ses deux abris secrets: celui qui accueille ses trains miniatures, ou l'autre, dans lequel sont disposés ses pianos et orgues automatiques. «Quand je fais jouer mes instruments, je retrouve le moral. Ce sont des airs qui donnent envie de danser, vous ne trouvez pas?»

Texte © Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Stéphanie Meylan