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3 septembre 2012

«Battre la mesure, eins, zwei, drei, ce n’est pas diriger»

Le chef estonien Neeme Järvi – patriarche d’une dynastie de musiciens et près de 500 enregistrements à son actif – prend la tête de l’Orchestre de la Suisse romande. Concert inaugural le 13 septembre.

Neeme Järvi
Neeme Järvi: «L’OSR est un lieu historique, avec en plus un lien profond avec Stravinski, que j’aime énormément.»

Vous n’avez plus rien à prouver. Pourquoi avoir accepté à 75 ans ce nouveau challenge à l’OSR?

J’admire beaucoup Ernest Ansermet, qui a dirigé cet orchestre pendant soixante ans. L’OSR est donc un lieu historique, avec en plus un lien profond avec Stravinski, que j’aime énormément. Et ma fille et ses deux enfants habitent Genève: c’est bon de pouvoir réunir la famille.

Une famille dans laquelle il semble difficile d’échapper à la musique...

Mes deux fils sont chefs d’orchestre, l’un, Paavo, à l’orchestre de Paris, l’autre, Kristjan, à l’orchestre de la MDR à Leipzig. Ma fille Maarika est une très bonne flûtiste. Il y a aussi le fils de mon frère, et ses enfants, au total cela fait une bonne quinzaine de musiciens. Nous nous retrouvons chaque été en Estonie au Järvi festival. Nous sommes très heureux d’être musiciens et pas autre chose. D’ailleurs, nous ne savons rien faire d’autre, et ce, depuis notre petite enfance. Nous avons tous grandi dans l’univers de la musique. Moi, j’ai d’abord été xylophoniste, puis percussionniste, puis directeur de chorale, puis j’ai étudié au Conservatoire de Leningrad, où il y avait de très bons pédagogues. C’est là que j’ai appris ce qu’était réellement la direction d’orchestre.

C’est-à-dire?

Rendre une œuvre passionnante, cela dépendra de votre capacité de l’expliquer à l’orchestre, par votre technique de direction et votre connaissance d’un grand nombre de musiques. Connaître différents styles, différents compositeurs de différents pays. Ne pas penser que Brahms, Beethoven et Mozart c’est assez. Avec l’orchestre de Detroit, j’ai même joué des compositeurs américains, par exemple William Grant Still, un symphoniste magnifique, ou Chadwick et Randall Thompson.

Avec l’OSR, vous allez jouer des compositeurs suisses?

Je suis en train d’enregistrer justement avec eux des œuvres de Joachim Raff. Un compositeur suisse, qui était le secrétaire de Liszt–on lui doit onze symphonies, des opéras, des suites orchestrales. Une production fantastique et pourtant personne ne le connaît, parce qu’il composait à l’époque de Schumann, Wagner, Mendelssohn. Trop de gens célèbres autour de lui.

Neeme Järvi 
en avril 2005, 
lors de son concert d’adieu au Detroit 
Symphony 
Orchestra. (Photo: Keystone/AP/Carlos Osorio)
Neeme Järvi 
en avril 2005, 
lors de son concert d’adieu au Detroit 
Symphony 
Orchestra. (Photo: Keystone/AP/Carlos Osorio)

Quelle politique musicale entendez-vous développer à l’OSR?

J’entends mettre un accent particulier sur la musique française, Chabrier par exemple, Massenet – qui n’est pas tellement jouée à l’étranger. Et on joue toujours les mêmes choses, Ravel, Debussy, Messiaen. Je crois en outre que l’enregistrement reste le plus important. Même à une époque où tout est téléchargeable. Mais pour télécharger, il faut avoir quelque chose à télécharger. Il faut donc continuer les enregistrements, couplés à des tournées internationales. Comme celles organisées par le Migros-Pour-cent-culturel Classics. J’aime beaucoup cette idée de 1% donné à la culture. La culture a besoin d’aide, et spécialement la musique classique. Alors que le rock se finance lui-même, les orchestres symphoniques connais­sent des difficultés.

En raison d’un déficit d’audience?

Plutôt à cause de la mauvaise situation économique. Au point qu’un petit pays comme le mien, l’Estonie, et cela semble très étrange, doive aider de grands pays comme l’Italie ou l’Espagne. Cela pour dire qu’il est très difficile d’avoir de l’argent pour la culture. La culture n’est plus une priorité.

Votre direction ne paraît pas tyrannique, parfois même vous ne semblez pas diriger, danser plutôt…

Se contenter de battre la mesure, eins, zwei, drei, ce n’est pas diriger. Il faut que ce soit une création, il faut que l’orchestre comprenne vos mouvements du corps, des mains, ce que vous voulez de cette musique. La danse est un des éléments les plus importants de la musique classique, pensez aux ballets, aux danses hongroises de Brahms, aux scherzos et aux menuets dans les symphonies de Beethoven. Si vous dirigez sans danser, sans montrer l’esprit de la danse, quel genre de chef êtes-vous?

Vous avez dit que le but principal avec l’OSR serait de partager votre joie de faire de la musique. Joie, c’est le mot clé?

Oui, la musique n’est rien d’autre. Bien sûr la joie doit jouer les notes justes, et il faut répéter. Mais cela doit rester un processus joyeux. Pourquoi joue-t-on des concerts, si ce n’est pour réjouir le public? Nous jouons pour le public. C’est une question d’éducation, le public, pas une question d’argent. Aux Etats-Unis, l’idée est répandue que la musique classique c’est pour les riches. Voilà une idée totalement fausse. Les gens viennent aux concerts pour apprécier le processus musical, un processus auquel ils ont été éduqués depuis leur plus jeune âge. Ils viennent pour parfaire cette éducation.

Un critique a dit que vous étiez un musicien généreux mais pas tragique…

Je ne suis pas un personnage tragique, mais j’essaie de jouer les musiques comme elles ont été écrites. Lors du concert d’inauguration, le 13 septembre, nous jouerons Mort et transfiguration de Richard Strauss et Das Lied von der Erde de Mahler: tout cela parle de la mort. Tragique ou non, ce qui est sûr, c’est que ma façon d’aborder la musique a toujours été positive. Récemment, j’ai dirigé Le concerto pour violon et La symphonie du Nouveau Monde, de Dvo˘rák. Devant de tels chefs-d’œuvre, vous ne vous dites pas, oh non, il faut encore jouer ça. Pour moi chaque interprétation publique se passe comme si je découvrais les beautés d’une œuvre pour la première fois.

Les publics sont-ils différents d’un pays à l’autre?

Certains sont un peu plus lents. En Estonie, par exemple, les gens applaudissent d’abord très doucement parce qu’ils sont timides, mais à la fin ils crient. Cela dépend surtout de la façon dont vous dirigez. Si vous le faites très bien, si l’orchestre donne le meilleur, cela est tout de suite ressenti par n’importe quel public. Il s’agit de provoquer le ravissement de tous ces gens assis et qui dans leur grande majorité ne sont pas des musiciens. Il n’y a peut-être que 10% de musiciens dans le public. Ils viennent pourtant, et s’ils repartent heureux d’avoir entendu de la bonne musique, ils reviendront. Un public, ça se construit avec le temps.

Vous avez la réputation de ne pas perdre trop de temps en répétitions…

Habituellement, les orchestres sont d’un bon niveau professionnel, et je n’ai pas à utiliser mon temps et le leur pour rien. J’ai appris en Amérique à me contenter d’une répétition de deux heures la veille du concert. J’aime cette manière de faire, qui permet de garder une certaine fraîcheur. Par exemple pour une symphonie de Beethoven, si vous faites cinq répétitions – comme c’est l’habitude généralement en Allemagne – d’après mon expérience, cela devient de pire en pire à chaque fois et à la fin ça ne marche plus du tout et ça débouche sur un très mauvais concert.

Vous intéressez-vous à d’autres musiques que le classique?

Il existe un lien entre le jazz et la musique symphonique et c’est le rythme. Si comme chef vous n’avez pas le sens du rythme, vous ne pouvez pas diriger une symphonie, qui est pleine de rythmes bien plus compliqués que ceux du jazz.

En dehors de la musique, qu’est-ce qui vous fait vibrer?

La musique m’occupe beaucoup. Ma principale activité c’est la préparation à faire de la musique. Trouver des partitions intéressantes, les apprendre entièrement, mesure par mesure. Vous ne pouvez pas arriver aux répétitions ou au concert en disant: bon voyons voir ce que nous avons aujourd’hui. Cela dit, en dehors de la musique, j’aime beaucoup la nature. La montagne en Suisse, les rivages maritimes en Estonie. Il y a d’ailleurs beaucoup de nature dans la musique. Prenez Mahler qui utilise des cloches de vaches, parce qu’il composait dans les Alpes autrichiennes, au milieu des prés. Il a entendu les cloches, il les a mises dans ses sixième et septième symphonies.

Vous avez près de cinq cents enregistrements à votre actif. Que répondez-vous à ceux qui disent que la musique enregistrée, c’est de la musique en boîte et que la vraie musique est forcément «live»?

La vraie musique est partout. Bien sûr il existe beaucoup de CD très ennuyeux, d’où toute musique est absente. J’essaie de pratiquer l’enregistrement comme une performance vivante. Et puis l’enregistrement sert aussi à faire découvrir des compositeurs peu joués. J’ai enregistré par exemple des œuvres de Svendsen, d’Halvorsen – des compositeurs scandinaves – ainsi que les Estoniens Arvo Pärt et Eduard Tubin. Et puis il faut relativiser ce chiffre: j’enregistre depuis 1960 et ça continue aujourd’hui encore.

Quasiment pas de Mozart ou de Bach dans votre discographie… vous n’aimez pas les compositeurs universellement reconnus?

J’ai enregistré du Brahms, du Dvo˘rák. Mais il n’est pas bon de répéter toujours les mêmes musiques et d’ailleurs les maisons de disques n’aiment pas tellement ça non plus non. Elles sont là pour vendre des disques, c’est du business, et qui réclame sans cesse de la nouveauté comme n’importe quel autre business.

Comment jugez-vous votre pays, l’Estonie, après vingt ans d’indépendance?

Nous vivons un grand moment. Avant ça, nous n’avions connu qu’une fois l’indépendance, de 1918 à 1940. Puis les Russes sont venus avec leurs tanks. Aujourd’hui nous sommes libres mais jamais nous n’avions pensé que nous le serions un jour. Pourtant c’est arrivé. L’Estonie est celui des pays baltes qui s’en sort le mieux, nous avons déjà l’euro. Est-ce un bien, est-ce un mal, cela reste un point d’interrogation, mais cela montre quand même que notre économie ne va pas si mal.

L’Estonie est aussi membre de l’OTAN…

Non sans raison. Exister politiquement à côté de la Russie n’est jamais sans danger. Nous avons besoin d’être une partie d’un tout. Nous sommes un tout petit pays, 1, 5 million d’habitants. Nous avons dû aussi reconstruire notre vie culturelle, montrer qui nous étions. Je représente l’Estonie autant que je peux, en jouant ses compositeurs. Même si après vingt-cinq ans aux Etats-Unis, quinze en Suède et en Ecosse et maintenant en Suisse, je suis un personnage plutôt international.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Ruben Wyttenbach