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27 décembre 2011

BD: le maître de l’ésotérisme

Vingt ans de recherches auront été nécessaires à Didier Convard pour nouer l’intrigue de son célèbre «Triangle Secret».

Dessinateur à l'origine, Didier Convard a progressivement abandonné le dessin pour se consacrer à l'écriture.

De Didier Convard, le grand public connaît surtout aujourd’hui l’étonnant suspens du Triangle Secret, cette bande dessinée à l’intrigue ésotérico-historique palpitante. Un immense succès, vendu à plus de 2 millions d’exemplaires, poursuivi de belle manière par sa suite (I.N.R.I), et dont la formule originale (un scénariste travaille avec plusieurs dessinateurs pour augmenter le rythme de parution) tout comme le sujet (les mystères et secrets du christianisme) ont donné lieu à de multiples viennent-ensuite par d’autres auteurs.

Didier Convard est l'auteur du "Triangle Secret".(LDD)
Didier Convard est l'auteur du "Triangle Secret". (LDD)

Etonnamment, ce projet éditorial inédit fut presque le fruit du hasard. «Parce qu’au départ, explique Didier Convard, il s’agit d’un roman inachevé dormant dans un tiroir. Lors d’un dîner, au début des années 1990, j’en ai parlé avec l’éditeur Jacques Glénat. Il a tout de suite croché et m’a demandé de lire le manuscrit. Et quelques jours plus tard, il me demandait d’en faire une adaptation en bande dessinée.»

Les premiers contrats déjà en sortant de l’école d’art

Transposition périlleuse d’autant qu’avant cela cet érudit a longtemps travaillé comme dessinateur plutôt que comme scénariste. «J’ai commencé très jeune en BD. Je sortais à peine d’une école d’arts appliqués lorsque j’ai obtenu mes premiers contrats. J’avais déjà envie d’écrire des histoires, mais le dessin m’apprenait les cadrages, la mise en scène, les découpages: une vraie grammaire de l’image qui m’a été très utile pour mon métier de scénariste à venir.»

Cachetonnant dans des revues pour jeunes, de son propre aveu pour des feuilletons guère passionnants, il doit attendre 1978 et le passage au célèbre Journal Tintin pour voir son horizon s’éclaircir. «J’ai créé pour eux la sérieNeige, avec Christian Gine, et son bel accueil auprès du public m’a propulsé chez Glénat. Ce qui m’a donné l’occasion de me détacher progressivement du dessin pour raconter des histoires plus adultes.»

Ce sera Les Héritiers du Soleil ou encore Toussaint et Finkel toujours avec Christian Gine. «La charge narrative devenait si lourde que j’ai lâché peu à peu le dessin. Et puis je me suis aperçu que l’écriture était sûrement le mode d’expression qui me convenait le mieux. Bien plus que le dessin qui m’a souvent laissé insatisfait.»

La BD traitant des mystères et des secrets du christianisme a été vendue à plus de 2 millions d'exemplaires.(LDD)
La BD traitant des mystères et des secrets du christianisme a été vendue à plus de 2 millions d'exemplaires. (LDD)

Un succès immédiat qui se transforme en triomphe

Lorsque paraît le premier tome du Triangle Secret, en 2000, Didier Convard appartient déjà au cercle assez fermé des auteurs reconnus de la bande dessinée classique, dite franco-belge. Mais le succès immédiat de cette saga, qui se transforme rapidement en véritable triomphe, le propulse parmi les incontournables au même titre qu’un Van Hamme, un Juillard ou un Charlier. «Le Triangle représente une vingtaine d’années d’enquête, de recherches, de lectures. Qui n’ont rien à voir avec Dan Brown, soit dit en passant. D’ailleurs, je ne l’ai jamais lu.»

«Nous savons rarement décoder l’autre.»

Chez lui, la passion pour l’ésotérisme remonte à l’enfance. «J’avais un grand-père adoptif féru de symbolisme. Comme j’étais déjà un grand lecteur, il m’a petit à petit initié.» Le petit Didier (il est né en 1950) se plonge dans ce qu’il perçoit comme une allégorie de la vie elle-même: «Je vois l’ésotérisme comme quelque chose de caché et pourtant de très visible, dont il nous manque la clé. Comme dans l’existence: tout est devant nous, mais nous ne le comprenons pas. C’est aussi vrai dans les rapports humains: nous savons rarement décoder l’autre.»

Devenu depuis lors franc-maçon, ce Parisien (qui s’exile souvent en Champagne où se cache son atelier) puise depuis toujours dans le mouvement maçonnique des intrigues pour ses récits. «Parce que je me suis rendu compte que l’ésotérisme était présent partout. Dans la peinture, la littérature et l’histoire bien sûr. C’est ce qui m’intéresse depuis lors: fouiller les petits (et grands secrets) enfouis.»

«L’ésotérisme est présent partout»

Au risque, en l’occurrence, de chahuter un peu certaines convictions religieuses: un frère crucifié à la place de Jésus, lui-même enterré dans un bois du centre de la France, ça fait un peu iconoclaste. «J’ai reçu énormément de courrier. Et j’en reçois toujours. Mais dans l’ensemble, j’ai été étonné par la tolérance des croyants. A part l’extrême droite, ils ont compris que je ne m’attaque pas à leur foi, mais au dogme parce que je le trouve sclérosant, figeant toute humanité. D’ailleurs, pour moi, c’est le message d’amour de Jésus qui perdure. Le corps, on s’en fiche.»

C’est ainsi que la série raconte avant tout la quête d’une vérité, l’histoire d’une transmission perdue et que les héros recherchent. La vérité est-elle donc ailleurs «Fondamentalement, elle est d’abord en nous. Maintenant opposer des justes la cherchant derrière les apparences et un groupuscule chargé de maintenir le mensonge constituait un levier scénaristique bien trop tentant pour que je n’y succombe pas», plaisante-t-il.

Un endroit devenu lieu de pèlerinage

Didier Convard s’inspire, en l’adaptant, d’une vieille hérésie qui rejoint la symbolique éternelle de la dualité: celle du frère sacrifié. L’aboutissement de la quête dans la forêt d’Orient, près de Troyes, marque à ce point ses lecteurs que l’endroit se transforme en lieu de pèlerinage. «On trouve des cartes sur internet où certains se sont amusés à situer l’emplacement exact du tombeau du Christ d’après les indices que j’ai laissés. Et au printemps prochain, la région va y placer une vraie statue du chevalier cathare, monument que j’ai inventé mais que beaucoup cherchaient», raconte l’auteur, qui rappelle que son choix ne doit rien au hasard puisque le fondateur de l’ordre, Hughes de Payens, est né à quelques kilomètres. Didier Convard ajoute, espiègle: «J’espère que dans un demi-siècle, la découverte de cette vraie fausse statue donnera lieu à de nouvelles théories.»

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe:
Nicolas Coulomb