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7 octobre 2014

Bénabar: «Mes héros sont ceux du quotidien»

Septième album et vingt ans de carrière déjà pour l’espiègle Parisien, qui se veut chanteur populaire et qui y parvient plutôt bien.

Le chanteur français Bénabar
Le chanteur français revient sur le devant de la scène avec un septième album qui se veut «sans artifices». Photo: Thierry Porchet
La pochette d'Inspiré de faits réels, le dernier album de Bénabar.
La pochette d'Inspiré de faits réels, le dernier album de Bénabar.

Quelles envies pour ce septième album studio?

A la base, il s’agissait de faire un album direct, chaleureux. Quelque chose de cordial. De très immédiat, aussi. On a produit les morceaux de cette façon, avec des musiciens de tournée.

Pour laisser la place aux textes et à la mélodie?

Oui, voilà, sans rajouter tous ces artifices que permet maintenant le numérique. La pochette aussi, est voulue toute simple.

Un côté mise à nu, donc. Auriez-vous pu le tenter lors de votre premier album?

Non, sans doute pas. J’ai eu le sentiment de mieux maîtriser les choses. Ce n’est pas à moi de me prononcer sur la qualité intrinsèque des chansons elles-mêmes, mais en tout cas elles forment un ensemble qui ressemble à ce dont j’avais envie. J’ai fait ce que je voulais faire, et ça c’est génial.

Le titre de l’album, Inspiré de faits réels, c’est juste une formule?

Non, c’est comme un recueil de nouvelles avec des sujets complètement différents dans la forme. Mais effectivement inspirés de faits réels.

Musicalement, c’est aussi assez varié...

Oui, en passant d’un big band à quelque chose de beaucoup plus intimiste et calme, ou à un côté variété très rythmée puis à une ambiance piano-bar rétro, par exemple.

Toujours pas de grande déclaration contre la guerre ou la faim dans le monde, alors?

Hé non! Je cultive toujours la même méfiance envers la chanson dite engagée. Je raconte des histoires de tous les jours, mes héros sont ceux du quotidien. Et je n’ai pas la prétention d’avoir un grand message.

Mais au fond, parler du quotidien des gens et assumer votre côté chanteur populaire, n’est-ce pas déjà une forme d’engagement?

En tout cas je crois fortement à ça. D’ailleurs je n’aime pas trop les paillettes et les pages people. J’adore faire la fête, mais quand je sors avec des copains je n’alerte pas la presse. Mon quotidien est assez banalement normal, d’ailleurs.

Devenir deux fois papa vous a-t-il enlevé un peu de ce côté clown et espiègle de vos débuts?

Peut-être. Mais je ne le dirais pas comme ça. Parce que les enfants, ça n’enlève rien. Ça ne fait qu’apporter. Sûrement, aussi, ça donne un peu de gravité à l’existence, ça rajoute des responsabilités.

Vous n’êtes pas nostalgique de votre enfance à vous?

Nos enfances nous nourrissent tous, que l’on soit chanteur ou cadre d’entreprise. Mon enfance a été heureuse, très famille à l’italienne, avec des grandes tables et beaucoup de rires. Du coup, je crois à ça, cela fait partie de mes valeurs. Mais maintenant j’ai 45 ans et l’enfance, ce sont mon fils et ma fille qui la vivent.

Quand vous pensez à l’avenir de vos enfants, c’est avec optimisme ou pessimisme?

Optimiste sans hésiter. D’abord parce qu’il faut l’être. Il y a sûrement des raisons de s’inquiéter, mais je fais partie de ceux qui voient l’humanité plutôt en progrès. Pas partout, pas tout le temps, mais vers le mieux quand même. Et puis j’ai confiance dans le monde qu’eux-mêmes créeront.

Et ce dernier album, coup de blues ou pour donner la pêche?

Dans un premier temps, j’aimerais que ces chansons fassent leur boulot de divertissement, si possible un peu inspiré. Un texte triste peut être divertissant pour moi. Faire penser à autre chose qu’aux soucis du quotidien, emmener ailleurs. Si ça peut aider à donner le sourire, de l’énergie, voire à rendre les embouteillages moins longs, c’est bien. Après, dans un deuxième temps, l’auteur que je suis a naturellement envie que les gens s’attachent à tel ou tel morceau qui leur parle particulièrement. Que ça interpelle un peu, que ça symbolise un moment particulier de leur vie.

Etre à la mode, c’est une préoccupation?

Pas du tout. En plus, en vingt ans de carrière, je ne l’ai jamais été, donc pas de souci. Sur cet album, j’ai beaucoup retravaillé en amont les mélodies. Même celles dont j’étais a priori content. Les textes aussi, pour tenter d’aller plus loin. Mais je ne cherche pas à mettre des boucles électro parce que tout le monde le fait.

Plutôt studio ou tournée?

Tournée, pas de doute.

Bénabar lors de son passage sur la Grande Scène du Paléo Festival en 2012.
Bénabar lors de son passage sur la Grande Scène du Paléo Festival en 2012.Photo: Keystone

Y a-t-il une formule Bénabar que vient chercher son public?

Je crois que le public n’appartient à personne. Il est à reconquérir chaque fois, en se montrant exigeant et sincère. Et respectueux des gens, en ne cherchant pas à les rendre captifs. Avec le temps, j’éprouve de la gratitude, voire une sorte de tendresse émue, envers ceux qui viennent me voir. Ce n’est jamais gagné à l’avance. Après, j’ai probablement développé une sorte de signature vocale. Mais il n’y a pas de formule.

Respect, émotion devant l’amour du public: pas de grosse tête, alors?

Ah non, vraiment pas. Certains prennent la pose et des airs supérieurs, moi j’apprécie juste de durer un peu. Evidemment, dans ce métier, il faut un peu de caractère, sinon tu te fais laminer. Mais me la jouer, ce n’est pas mon truc.

En même temps on ne monte pas sur scène pour raser les murs, non?

Oui mais ce n’est pas de la prétention. C’est aux artistes de bosser sur scène pour que le public en ait pour son argent. Et j’espère ne jamais penser que la salle doit juste être contente de me voir en vrai.

Au début de votre carrière, vous vous disiez un peu angoissé de durer. Un peu rassuré quand même?

Oui, même si je ne peux pas préjuger de ce qui se passera demain. Avant cette angoisse me figeait. Maintenant elle est toujours là, latente. Et quelque part je la cultive, parce que je la crois bonne. Je m’inquiéterai le jour où je n’aurai plus le petit pincement avant de monter sur scène. En revanche, je ne pense plus que si on n’aime pas mes chansons, on ne m’aime plus moi. Et vice versa.

La quarantaine a-t-elle représenté un pas important?

Pas tant que ça finalement. Evidemment, je commence à la sentir passer lorsque je me retrouve en tournée, par exemple. Mais ça va.

Vous faites de la trompette depuis l’enfance. Jouer d’un instrument change-t-il votre rapport à la musique?

Je pense. Déjà, cela apprend que la musique est un travail de longue haleine. On ne peut pas jouer de la trompette si on ne joue pas quotidiennement. Les débuts sont laborieux, il faut insister, répéter. Pour l’enfant que j’étais, ça a été une vraie école de la vie. Je ne crois pas être un génie, alors il n’y a que le boulot qui me permet d’avancer. Accessoirement, j’utilise toujours ma trompette avant chaque concert pour me chauffer la voix. C’est devenu une sorte de rituel. Et sur la dernière tournée, j’en jouais sur scène.

La postérité, comme Gainsbourg, vous vous en fichez?

Par lucidité, d’abord. Finalement, il n’y a pas tellement de raisons que mes albums deviennent éternels. Enfin je n’ai pas cette prétention. Et puis je suis quelqu’un qui vit plutôt dans le présent, je cherche à toucher les gens aujourd’hui. Ça me suffirait amplement comme reconnaissance.

A propos, vous avez participé à l’album hommage à Renaud. Pourquoi?

Ça s’est passé très facilement. On m’a appelé dans les premiers. Je connais bien son répertoire, je connais bien Renaud, aussi.

On vous a d’ailleurs souvent comparé à lui à vos débuts. Et j’ai remarqué que votre première Victoire de la musique, en 2004, comme meilleur album de l’année, succédait à la sienne pour «Boucan d’Enfer».

Ah oui, c’est une belle coïncidence à laquelle je n’avais jamais pris garde. Mais voilà, mon approche a été très sentimentale parce que c’est quelqu’un qui compte pas mal pour moi. Renaud et la chanson française, c’est comme Bordeaux et le vin: c’est là, incontournable. Une figure tutélaire comme Souchon, Brassens ou Brel. Cet album a permis à plein de gens de le réécouter et à d’autres de le découvrir. J’espère surtout qu’il leur donnera envie d’aller écouter les versions originales.

Perdre votre voix, ce doit forcément être quelque chose qui vous inquiète…

Evidemment, comme tout chanteur. La voix, c’est une galère, surtout en tournée. S’il y a cinquante dates, il y a cinquante heures de panique.

Un bon point, déjà: vous avez arrêté de fumer, non?

J’avais, oui. Mais là, je suis plutôt sur le retour. Enfin, pas tout à fait. Je me suis mis à fumer le cigare. Et comme je suis quelqu’un de très peu modéré, eh bien ma foi, c’est avec passion…

Vous partez donc en tournée dès février 2015 avec des premiers prix très accessibles. Une volonté de votre part?

Tout à fait. Je l’ai toujours fait, et plein d’autres de ma génération comme Indochine ou M le font. Et ce n’est pas pour une volonté de démocratiser le spectacle, il ne s’agit pas de promotion, je vous rassure. Il ne suffit pas d’avoir de grands discours devant la presse et de changer d’avis dès que l’on parle d’argent. Ça me tient à cœur. J’essaie d’être cohérent et responsable.

© Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey