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5 janvier 2015

Benoît Poelvoorde: «La fragilité est beaucoup plus intéressante que la perfection»

Volubile, sans filtre, le comédien belge se montre aussi généreux en tête-à-tête que dans la peau de ses personnages. Rencontre plaisir.

Le comédien belge Benoît Poelvoorde dans le film «La rançon de la gloire».
Benoît Poelvoorde est à l’affiche du nouveau film de Xavier Beauvois «La rançon de la gloire».

Pas trop pénible, la promotion?

Il y a pire comme boulot, hein. En même temps, même si je ne suis pas trop introverti, parler de moi pendant des heures, au bout d’un moment...

Parlons du film alors: qu’est-ce qui vous a intéressé?

J’ai rencontré Xavier Beauvois qui est un phénomène. Et c’est ce qui me motive dans la vie comme dans ce boulot: rencontrer des gens passionnants, qui te surprennent, qui t’enthousiasment. Il est un de ceux-là.

Le fait divers dont il s’inspire était assez sordide. Mais Xavier Beauvois y met beaucoup d’humanité. Du coup, cela devient presque un conte, non?

Tout à fait. De toute façon, je crois profondément à la rédemption. A l’erreur humaine qui rend les gens extrêmement attachants. J’aime bien les fêlures, les fragilités. Je trouve ça beaucoup plus intéressant que la perfection.

Parce que vous ne vous sentez pas trop parfait vous-même?

Oui, oui, naturellement.

La bande-annonce du film de Xavier Beauvois «La rançon de la gloire»

Le personnage que vous jouez n’est pas un salaud, d’ailleurs...

Tout à fait d’accord. Je lui trouve cette humanité gracieuse, même dans l’échec. J’adore les gens qui ont bon fond mais qui partent en sucette. A qui t’as envie de dire: «Non mais, t’es con ou quoi?» Et le film n’est que cela, l’alternance de l’ordre et du désordre. Ce gars n’est pas méchant. Tiens, ça me fait penser à ce très beau film que vous avez réalisé en Suisse.

Lequel?

«Pas si méchant que ça», de Goretta. Pour moi, c’est le même discours qui dit: «T’es pas malin, malin, mais tu vas y arriver.»

On parle souvent de vous comme d’un clown triste...

Ah, je déteste cette image!

En même temps le film se termine sur elle...

Oui, je crois que Xavier Beauvois l’a fait pour m’emmerder. Enfin, de toute façon je n’aime pas trop le cirque. Lui, c’est le contraire, il voit le monde comme un numéro de clowns. C’est pour ça qu’il a tourné cette scène avec moi. Lorsque j’ai lu ces histoires de clowns qui agressent les gens dans la rue, j’ai été vraiment halluciné parce qu’il y a quelque temps j’avais écrit un scénario qui commençait comme ça. Un petit garçon regardait par la vitre arrière d’une voiture et voyait un clown qui attaquait son papa...

C’était un scénario de film d’horreur?

Je ne sais pas vraiment. En tout cas, dès qu’il y a un masque, il y a quelque chose d’inquiétant.

Le cinéma, n’est-ce pas aussi un peu mettre un masque?

En tout cas, pas pour moi. Je joue comme je suis, en fait.

Et je ne sacralise en rien le fait de jouer devant une caméra. Je n’y vois pas plus de talent que pour être un bon plombier.

Et on devient largement plus connu, aussi...

Non, non, je me tue à désacraliser le cinéma.

J’ai lu pourtant qu’après avoir voulu arrêter, vous avez continué parce que le public vous adore.

Je ne pense pas avoir dit ça. Si je continue, c’est qu’à chaque fois que j’hésite, on me propose de plus en plus de projets intéressants. Très bonne stratégie, apparemment. Sinon je ne vais pas faire de grande phrase, mais oui je sais que les gens m’aiment. Et ça me fait chaud au cœur. Ce n’est pourtant pas ce qui motive mon travail.

Ah, vous avez dit travail...

Oui, je me sens comme un salarié sur chaque film. Le cinéma, chez moi, ce n’est pas une grande vocation. Entre un médecin et un acteur, s’il faut en éliminer un, le choix est vite fait, non?

Encore que tout dépende de la place que l’on accorde à l’art, au fait de transporter des gens ailleurs, de les faire rire...

Là, je suis d’accord. D’ailleurs, j’adore la difficulté.

Plus un rôle est compliqué à appréhender, plus il m’intéresse.

Alors parlons-en...

On passe notre temps à attendre. Bon, moi je lis tout le temps, du coup cela ne me pèse pas trop, mais parfois le temps est long. On devrait distribuer un César de la meilleure attente, tiens. C’est un peu le problème avec les figurants: ils restent dans un coin pendant six heures, et quand enfin ils doivent marcher pour une scène, ils ne le font plus normalement.

Du coup, autant avoir le rôle principal, comme ça on attend moins?

Voilà.

Accepter des rôles difficiles inclut aussi une prise de risque, non?

Pas du tout. D’ailleurs, oublions le champ lexical du risque. De la carrière, aussi, tant qu’on y est. Parce que je m’en fiche. En plus, moi je ne tourne que pendant quelques semaines. Je ne dois être concentré que durant un temps très court. L’équipe, elle, travaille sur un film pendant des mois, plus d’une année parfois. Tiens, Frédéric Forestier qui a réalisé «Le Boulet», puis «Astérix»: personne ne se rendra jamais compte que son enfant est né pendant la gestation du film, et qu’il avait 3 ans quand a retenti le clap de fin.

Mais quand même, avec «Podium», par exemple, n’y a-t-il pas eu un agent pour vous dire de réfléchir?

Après le succès inattendu de «C’est arrivé près de chez vous», que j’ai fait pour rendre service à des copains, je ne savais même pas ce que c’était, un agent. Un jour, Isabelle de la Patellière m’a appelé pour me dire qu’elle voulait devenir le mien. Je lui ai répondu que je ne comprenais pas le principe. Apparemment, elle a su m’expliquer, puisque cela fait vingt-deux ans qu’on travaille ensemble. Et elle a du boulot, maintenant, parce que mes contrats font au moins cinquante pages.

La crise de la quarantaine a été dure. Et là, à 50 ans?

Tout baigne. J’adore être un vieux con. Avoir un peu d’argent, devenir réac’.

Sans faire exprès?

Pourquoi? C’est pas vraiment une maladie, hein. Et puis non, c’est sympa. Les femmes sont plus désirables, je trouve…

Et les livres sont une de vos passions, non?

Pour moi, c’est un partage absolu.

Rien ne m’émeut plus qu’une belle phrase. Je lis sept ou huit livres à la fois. C’est comme un rendez-vous. Je sais exactement à quel moment mon corps, mon affect, mon cerveau sont disponibles pour tel ou tel type d’écriture.

C’était la première fois?

Je les avais déjà contactés une fois, le jour de la mort de Gainsbourg. J’étais alors un parfait inconnu. J’étais aux Beaux-Arts à Bruxelles et je dessinais en écoutant la radio. Ils faisaient une émission pour savoir si Gainsbourg était socialement incorrect. J’ai appelé pour leur demander s’ils ne pouvaient pas se montrer respectueux, au moins vingt-quatre heures. Sinon, je me fiche complètement de la critique. Et plus elle se montre de mauvaise foi ou destructrice, plus je m’en amuse.

Vous rêviez de faire de la bande dessinée: comme scénariste ou dessinateur?

Dessinateur, d’abord. J’avais un coup de crayon pas trop mal. Mais bon, c’était laborieux. Du coup je me suis mis à écrire des histoires. C’est comme cela que j’ai rencontré Rémy Belvaux, le réalisateur de «C’est arrivé près de chez vous».

Pourquoi restez-vous à Namur, il y a plus glamour, non?

Pas du tout. Cécile de France y habite, par exemple.

Ah effectivement, ça change le regard…

Merci pour moi. Non mais pour moi c’est fondamental. C’est chez moi, voilà. J’habite à 5 mètres de ma mère. Namur, c’est comme une matrice. Je ne peux pas vivre ailleurs.

En plus, maintenant, il y a le festival dédié aux Lettres que vous y avez créé. Une fierté?

Beaucoup de plaisir, surtout. La seconde édition (ndlr: qui s’est tenue fin août devant près de 5000 personnes avec des artistes comme Edouard Baer et Dominique Blanc) a été superbe. Notre formule mélangeant différentes formes d’art commence à trouver son public, plutôt jeune.

Il paraît que vous avez bien aimé la Suisse…

Ah oui, je suis fan. Sans flagornerie, vraiment. C’est très beau, très calme, les gens sont pour la plupart respectueux et sympas. On a presque le sentiment de se retrouver dans le monde d’autrefois.

Il y a des points communs avec la Belgique…

Lesquels? L’évasion fiscale?

Je songeais plutôt au petit pays francophone un peu raillé par Paris…

Il y a de ça. Mais ce que j’aime surtout chez vous, c’est l’élégance. Vous avez une grande courtoisie, et c’est quelque chose qui se perd. Et puis, comme nous, vous avez de l’humour. En Belgique aussi, on ne se prend pas trop au sérieux, on est un trop petit pays.

Nicolas Charlet (ndlr: metteur en scène de la comédie «Le grand méchant Loup» sortie en 2013) a dit de vous que vous étiez un punk bourgeois. Pas mal, non?

Exactement ça. Bon, pas dans le sens musical, parce qu’ils ne savent pas jouer. Mais le côté no future, oui. Et le côté bourgeois, aussi, je le revendique.

D’où votre amour immodéré pour les Porsche?

Non, je m’en fiche d’en jeter plein la vue ou des réunions de passionnés. Je les vois comme une œuvre d’art. Je peux parler pendant des heures de l’évolution de la courbe des Porsche. Un chef-d’œuvre. Et c’est pas juste un plaisir, hein, c’est de l’amour.

© Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey