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25 août 2016

Bérénice Bejo: «Nous avons parfois du mal à laisser leur place aux hommes»

Révélée par «The Artist» en 2011, dans lequel elle jouait aux côtés de Jean Dujardin, Bérénice Bejo sera bientôt à l’affiche d’un nouveau long métrage. «L’économie du couple» évoque la douloureuse séparation d’un homme et une femme, après quinze ans de vie commune.

Dans le film, Marie, le personnage interprété par Bérénice Bejo, est dans un état de colère tel qu’elle en oublie sa famille. (Photo: Fabrizio Maltese/Contour by Getty Images/ DR)

Votre nouveau film s’intitule «L’économie du couple»... selon vous, l’argent joue-t-il un rôle clé au sein d’un ménage?

Oui, surtout à notre époque. Au cours des dernières décennies, les femmes ont créé un réel bouleversement dans la structure familiale: elles se sont libérées, ont réussi à prendre du pouvoir. C’est une bonne chose, mais les codes ont été chamboulés. A présent, nous travaillons, nous gagnons de l’argent, tout en continuant à avoir des enfants, à vouloir nous en occuper. Et comme on le voit chez le personnage de Marie dans le film, nous avons parfois du mal à lâcher prise, à laisser leur place aux hommes. Je le constate d’ailleurs chez mes copines, qui ne peuvent pas s’empêcher d’appeler leur mec pour leur dire: n’oublie pas, demain c’est karaté, ou encore: t’as pensé au goûter? Quant aux hommes, la plupart d’entre eux sont très heureux pour nous, mais au final, ils continuent à vivre assez mal le fait que leurs femmes gagnent davantage qu’eux. Même ces dernières n’apprécient pas forcément que le salaire de leurs maris soit inférieur au leur.

Bref, tout le monde se sent un peu perdu...

Exactement. On rêve d’égalité, et en même temps on n’y arrive pas vraiment. L’homme ne sait plus que faire de sa virilité, et d’une certaine manière, nous continuons à avoir envie qu’il nous protège. Le film évoque ce sentiment de confusion. Cela dit, pour Marie, ce n’est pas uniquement une question d’argent. Si c’était l’unique problème au sein de son couple, peut-être la situation ne serait pas aussi grave. Mais elle en est arrivée à un point où tout, chez son mari, la dégoûte: elle le dit elle-même, elle n’aime plus sa façon de marcher, de manger, de parler, de respirer…

Votre personnage est en effet très en colère, très aigri…

Quand Joachim Lafosse, le réalisateur, m’a proposé le rôle, il m’a informée qu’à la lecture du scénario, les gens trouvaient le personnage de Marie très antipathique. 80% d’entre eux prenaient plutôt le parti de Boris, le mari. Joachim m’a donc prévenue que j’allais devoir la défendre. Il comptait également sur le fait que le public me perçoit en général comme quelqu’un d’assez doux pour contrebalancer la dureté de Marie. De mon côté, en découvrant le personnage pour la première fois, je ne l’ai pas trouvée rebutante. Je la comprenais déjà un peu, suffisamment en tout cas pour l’aimer et pouvoir soutenir son point de vue. Le pari, c’est qu’en arrivant à la fin du film, les spectateurs, même s’ils prennent parti pour l’un ou pour l’autre des protagonistes, perçoivent bien que lors d’une séparation, c’est rarement la faute d’une seule personne.

Comment êtes-vous entrée dans la peau de ce personnage?

Il s’agissait de comprendre d’où venait sa colère et de nuancer chaque scène avec un sentiment un peu différent: la tristesse, la frustration, l’aigreur, la déception. Je voulais montrer à chaque fois une petite pièce du puzzle pour que les spectateurs en viennent finalement à saisir pourquoi cette femme est si énervée. Le moment-clé du film, c’est le dîner entre copains durant lequel Marie s’effondre et confesse qu’elle se trouve horrible, méchante, mais qu’elle n’arrive pas à faire autrement. Je pense que l’être humain, placé dans ce genre de situation, une séparation, un moment où il est vraiment déçu par la vie, devient très animal, très égoïste, ne pense plus qu’à lui. Marie en oublie même ses filles, en se disputant violemment devant elles avec son mari.

Pas très gai, tout cela…

C’est en effet un long métrage dur, qui aborde ces problèmes de manière assez crue. Pas le genre de film que vous allez voir pour vous éclater! Mais c’est important de parler de ces thématiques. De mon côté, je n’ai pas voulu adoucir mon personnage, j’ai vraiment voulu explorer ce sentiment jusqu’au bout et je suis sûre que plusieurs personnes, des hommes comme des femmes, se sont retrouvées dans Marie. D’ailleurs, une dame m’a confié qu’elle s’était reconnue et qu’elle s’était rendu compte en voyant le film à quel point elle avait été odieuse avec son ex-mari. Elle se sentait coupable. J’ai essayé de la rassurer en lui disant qu’à ce moment précis de sa vie, elle se sentait certainement en colère et qu’elle avait eu besoin de l’exprimer, qu’elle n’avait probablement pas pu trouver d’autres moyens.

Le début de votre carrière a été marqué par des comédies, alors que vous enchaînez ces derniers temps des films plus sérieux. Une volonté de votre part?

Je n’ai pas cette impression. Il me semble que j’ai toujours alterné les deux. Mais il est vrai que j’ai enchaîné trois films assez durs – «Le passé», d’Asghar Farhadi (pour lequel elle a obtenu le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes en 2013, ndlr), «The Search», de Michel Hazanavicius, et L’économie du couple – qui ont connu un certain retentissement. En fait, j’ai surtout la sensation d’avoir bien exploré le thème de la séparation, qui était déjà abordé dans le film de Farhadi. Mais je vous rassure, je vais passer à autre chose! D’ailleurs, je vais bientôt jouer dans la nouvelle comédie de Michel Hazanavicius, ainsi que dans une pièce de théâtre, qui se trouve être une comédie romantique…

Cinq ans se sont écoulés depuis la sortie de «The Artist», pour lequel vous avez remporté un César. Avez-vous constaté un avant et un après?

Oui, bien sûr. Chaque comédien attend le film qui marquera un tournant dans sa carrière, qui le révélera aux yeux du public. Mais l’important, c’est que d’autres projets s’enchaînent ensuite, et j’ai eu cette chance.

Avez-vous l’impression d’avoir gagné en confiance au cours de votre carrière?

Oui, une certaine assurance s’est installée. J’ai joué dans beaucoup de films, tourné avec de grands réalisateurs. Tous m’ont appris quelque chose. Au fur et à mesure, on s’affirme plus, on ose davantage s’impliquer, donner son point de vue pour la mise en scène. Dans L’économie du couple, Joachim Lafosse nous a accordé énormément de liberté, à Cédric Kahn, qui joue mon mari, et à moi-même. Nous avons même écrit certaines scènes ensemble. Acquérir ce genre de confiance peut se révéler un réel bonus, c’est aussi pour ça qu’on vient vous chercher. On vous a vu dans un film, on a senti votre assurance. Mais il faut faire attention à ne pas perdre de sa fragilité. Enfin, en l’occurrence, le personnage de Marie est tellement peu fragile que ce dernier point était secondaire…

Bande-annonce de «L'économie du couple»

Texte: © Migros Magazine / Tania Araman

Auteur: Tania Araman