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12 octobre 2014

«Le meilleur moyen de lutter contre Alzheimer? La prévention!»

Spécialisé dans les troubles de la mémoire, le neurologue français Bernard Croisile raconte la découverte et l’évolution de cette maladie autrefois «sans intérêt» devenue épidémie mondiale dans un ouvrage passionnant. Et ose l’espoir.

Bernard Croisile, neurologue et spécialiste de la maladie d'Alzheimer
Bernard Croisile, neurologue et spécialiste de la maladie d'Alzheimer.

Lorsque vous avez commencé à l’étudier il y a vingt-cinq ans, la maladie d’Alzheimer était considérée comme sans intérêt. Aujourd’hui, on parle «d’épidémie silencieuse» avec 135 millions de personnes atteintes en 2050. Que s’est-il passé?

Ce qui s’est passé? La consécration de l’abandon du terme de démence sénile initié en 1976 grâce aux travaux du neurologue américain Robert Katzman. Grâce à lui, on a compris que l’artério­sclérose que l’on prêtait aux personnes âgées atteintes de démence sénile n’existait pas et qu’il s’agissait en réalité de la maladie d’Alzheimer. Cette découverte a multiplié par trente ou quarante le nombre de cas et a permis d’une part de montrer qu’il ne s’agissait pas uniquement d’un simple vieillissement du cerveau, mais d’une réelle maladie. Dès lors, la recherche et la médecine ont pu envisager des facteurs de risques, de prévention et de traitement.

L’histoire est peu connue, mais au départ, la maladie d’Alzheimer était considérée comme une démence pré-sénile, affectant les sujets «jeunes». Comment cela se fait-il?

C’est un peu le fruit du hasard, celui de l’histoire du Dr Aloïs Alzheimer qui, un jour de 1901, s’est vu confronté à une patiente de 51 ans qui perdait la mémoire. A la mort de celle-ci, cinq ans plus tard, il décida de pratiquer l’autopsie de son cerveau et identifia ainsi pour la première fois les lésions propres à la maladie d’Alzheimer. Sans le savoir, il est tombé sur une forme héréditaire rare de la maladie, mais ces lésions, comme on le découvrira bientôt, sont identiques à celles présentes dans les cerveaux de personnes âgées atteintes de ce que l’on appelait alors démence sénile.

La maladie n’est donc que très rarement héréditaire. Pourtant, le nombre de personnes atteintes ne cesse de croître.

Oui, et cela est principalement dû à l’augmentation de la longévité. Mais attention, la maladie d’Alzheimer n’est pas une maladie du vieillissement, dans le sens de l’usure physique du cerveau, mais est liée à l’avancée en âge, c’est-à-dire au vieillissement chronologique.

Concrètement, que se passe-t-il dans le cerveau?

La maladie résulte de deux anomalies. La première, l’ennemi de l’extérieur, concerne une protéine toxique que l’on appelle amyloïde et qui va s’organiser en plaques entre les neurones et les détruire. C’est ce qu’Alzheimer a décrit sous forme de plaques séniles lors de l’autopsie du cerveau de sa patiente. L’autre ennemi, celui de l’intérieur, est le fait d’une autre protéine appelée «tau» présente dans le cerveau. Lorsqu’elle fonctionne bien, cette dernière constitue des filaments au sein du neurone, affermissant des sortes de poutrelles et de rails qui permettent aux neurones de communiquer entre eux. Dans le cas d’un Alzheimer, cette pro­téine dysfonctionne et provoque elle aussi la mort du neurone. C’est pour cela que l’on parle de maladie neurodégénérative.

Ce «voyage au pays de l’oubli», comme vous l’appelez, est-il inéluctable avec l’espérance de vie qui augmente?

Effectivement, ce terme est centré sur le cœur de la maladie qui est le trouble de mémoire. Mais il n’est, semble-t-il, pas inéluctable. Des études menées sur des cerveaux de centenaires ont montré qu’ils n’avaient pas forcément plus de lésions que les autres. Une nouvelle étude parue ces dernières semaines tend plutôt à démontrer que 83% des personnes de 90 ans sont porteuses de ces lésions, sans pour autant être atteintes de la maladie.

Cela signifie donc que l’on peut être porteur de la maladie sans en être atteint?

Oui, et c’est plutôt réjouissant. Ces dernières études ouvrent la porte à la prévention et à la neuroplasticité. C’est-à-dire que même avec des lésions dues au vieillissement, le cerveau reste capable de s’adapter et de créer des systèmes de compensation permettant de combattre la présence de ces lésions. C’est le même principe qu’avec le cancer. Il est encourageant de voir que même dans une maladie aussi horrible qu’Alzheimer, on peut développer des systèmes de compensation et de protection.

Pourtant, on dit que l’on perd 100 000 neurones par jour...

C’est sans doute une légende. Il est vrai que nous perdons des neurones avec l’âge, mais à côté de cela, on sait désormais que même à 90 ans notre cerveau est capable de créer de nouvelles connexions et de nouveaux neurones à partir de neurones souches.

Les lésions neuropathologiques de la maladie se développent bien avant que la démence se déclare, quinze à vingt ans plus tôt. Cela signifie-t-il qu’on peut agir en amont pour retarder son apparition?

C’est bien sûr l’objectif d’une grande partie de la recherche. Nous n’essayons pas seulement de trouver des thérapeutiques qui pourraient être efficaces, mais des médicaments qui pourraient l’être au stade léger et précoce de la maladie, voire asymptomatique.

Le dépistage est-il possible par l’entourage?

Etant donné que tout le monde a des petites difficultés de mémoire, il est difficile de savoir s’il s’agit réellement d’un Alzheimer. Parfois, la maladie se manifeste par des troubles du langage, cela déjà à 60 ans. Dans ces cas-là, l’inquiétude est plus vive et les personnes vont plus facilement consulter.

Ira-t-on, à partir d’un certain âge, passer une «consultation mémoire» comme on va faire une mammographie?

Pour l’instant, nous n’avons pas les moyens de faire un dépistage de ce type. A savoir avec un outil simple, peu coûteux et pas dangereux comme cela se fait pour le cancer du sein ou de la prostate. Dans le cas d’Alzheimer, il faudrait compiler des examens aussi longs et coûteux qu’un bilan neuropsychologique de deux ou trois heures, une IRM, une ponction lombaire... Imaginez étendre cela à toute la population à partir de 65 ans et répéter l’exercice tous les deux ans, c’est impossible!

Alors que conseillez-vous pour prévenir la maladie?

On peut proposer des attitudes préventives: le régime méditerranéen, le traitement des facteurs de risques cardiovasculaires et l’exercice physique. Ces trois attitudes préventives sont importantes, car elles vont permettre de protéger les neurones et les vaisseaux. Ce sont des mesures que l’on propose déjà pour le cœur. Quant à la quatrième, elle recoupe tout ce qui permet au cerveau d’être actif sur le plan intellectuel. Etre dynamique, avoir un métier qui met en contact avec des gens, des loisirs tels les voyages, la lecture, le scrabble ou le sudoku, ou même regarder la télévision, l’important étant la variété des stimuli et d’avoir du plaisir.

A partir de quel âge doit-on commencer?

Mieux vaut commencer tôt, à partir de 40 ans. Des études ont démontré qu’une attitude préventive permettait de réduire de 24% les risques de maladie.

Les femmes sont davantage atteintes que les hommes? Pourquoi?

La premier facteur incriminé est celui de la ménopause, car la privation d’œstrogènes agit sur les hippocampes qui sont les points de départ de la maladie d’Alz­heimer. A l’heure actuelle, l’élément hormonal semble donc le plus déter­minant.

Quel message donneriez-vous à ceux qui vivent avec un malade d’Alzheimer?

En premier lieu: protégez-vous! Gardez un espace de liberté qui vous permette de souffler de temps en temps. Et n’essayez pas de convaincre la personne malade que ce qu’elle dit est faux. Mieux vaut détourner l’attention plutôt que d’essayer de le convaincre. Cela ne ferait que créer angoisse et conflits au sein du couple. L’important est de conserver au maximum une routine de vie, d’activités que les personnes atteintes faisaient autrefois, sans pour autant qu’elles soient dangereuses. Un accompagnement bienveillant où la notion de plaisir doit être au centre.

A lire: «Alzheimer. Que savoir? Que craindre? Qu’espérer?», Bernard Croisile, Ed. Odile Jacob.

© Migros Magazine - Viviane Menétrey

Auteur:
Viviane Menétrey

Photographe: Julien Benhamou