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4 novembre 2013

«Au prochain référendum, nous remporterons la victoire!»

Proche ami du leader du combat jurassien Roland Béguelin jusqu’à ses derniers jours, Bernard Landry voit avec admiration la construction de la République et Canton du Jura. Le chef du Parti québécois de 2001 à 2005 et premier ministre du Québec de 2001 à 2003 évoque ses liens avec le vingt-sixième canton suisse et ses espoirs pour que sa province se transforme en un Etat indépendant.

Bernard Landry, ancien premier ministre du Québec.

Pourquoi le combat jurassien est-il important aux yeux des Québécois?

Il s’agit d’une cause fraternelle et sympathique. Les Jurassiens sont un peuple, une nation qui a voulu aller vers la plus grande autonomie et indépendance possibles. Nos deux régions avaient un même rêve en commun. Et il faut avouer aujourd’hui que le Jura s’en est davantage rapproché que nous. Le Québec officiellement n’est toujours qu’une province canadienne… Un mot odieux à mon avis, car il s’agit bien d’une nation!

Le Québec a pourtant remporté certains combats, notamment en ce qui concerne l’apprentissage des langues…

En effet, la charte de la langue française (ndlr: ou «loi 101») a été mise en place en 1977. Elle oblige notamment les immigrants à être scolarisés en français. C’est ainsi que nous avons pu mettre un terme au réflexe de la grande majorité des nouveaux venus à opter pour l’anglais plutôt que pour notre langue. Sachant que le Québec reçoit environ 50000 nouveaux habitants chaque année, il était primordial de mettre en place de telles règles. Si ça n’avait pas été le cas, je crois que les francophones au Québec seraient déjà en voie de disparition!

Vous êtes donc plutôt satisfait de l’avancée du processus d’indépendance?

Malheureusement, en raison de l’action du gouvernement fédéral, la situation se dégrade. J’ai été élu à l’Assemblée nationale du Québec en 1976. Et je remarque que le Québec a moins de pouvoir aujourd’hui qu’il n’en avait à cette époque. Parce que le Gouvernement du Canada nous notamment a imposé un changement constitutionnel odieux, sans le consentement d’une majorité de politiciens québécois. Cette nouvelle Constitution – que le Québec n’a jamais signée - préconise le bilinguisme et le multiculturalisme. Elle va donc complètement à l’opposé de nos idées. Le canton du Jura aujourd’hui est davantage autonome que notre province. Alors même que le Québec est une nation de 8 millions d’habitants! La 35e puissance économique du monde, prospère et rayonnante sur le plan culturel.

Le combat est donc loin d’être gagné…

Nous nous battrons jusqu’à ce que le Québec devienne une nation indépendante. Nous voulons avoir accès au dialogue international, en étant notamment représenté aux Nations Unies. Dans les années 70, 10% des Québécois seulement étaient favorables à une indépendance totale. A partir du milieu des années 90, on a pu atteindre les 50%. Aujourd’hui les jeunes Québécois sont davantage acquis à cette cause que leurs parents ne l’étaient. Le lien affectif avec le Canada s’est rompu. Au prochain référendum nous remporterons la victoire.

Dans notre société où l’économie est toujours plus mondialisée, n’est-ce pas aller à contre-courant que de réclamer un Etat autonome hors du Canada?

La mondialisation est une force puissante avec de nombreux avantages en termes économiques bien sûr, mais aussi humain et communicationnel. Mais elle comporte un risque: la disparition des cultures nationales. La solidarité entre le Jura et le Québec, comme avec d’autres pays au sein de la francophonie, sert de contrepoids à ce mouvement. Notre voisin, les Etats-Unis, sont très importants dans notre économie et nous partageons une zone de libre-échange avec eux. Mais nous nous devons de rester vigilants. Leur société culturelle est un véritable rouleau compresseur. Encore bien plus puissant ici qu’il ne l’est en Europe. Heureusement, le Québec aussi sait faire rayonner sa culture à l’étranger. Pensez notamment au Cirque du Soleil ou à Céline Dion. Mais aussi aux nombreux échanges d’étudiants dans toute la francophonie.

De la Suisse romande, on voit parfois avec humour ces règles rigides pour défendre le français au Québec face aux anglicismes. Sont-elles bien nécessaires?

La pression culturelle est bien moindre en Suisse romande qu’elle ne l’est au Québec. Les Romands sont voisins des Français, les Alémaniques des Allemands et les Tessinois des Italiens. Alors nous Québécois sommes entourés de plus de 300 millions d’anglophones. Lorsque j’étais jeune, les francophones représentaient 30% de la population du Canada. Aujourd’hui ils ne sont plus que 20%. Au Nord du Rio Grande, nous sommes les seuls à mener une bataille linguistique. Voilà pourquoi ces liens d’amitiés avec d’autres peuples francophones comme le Jurassiens nous sont si chers.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Roger Lemoyne