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22 mai 2017

«L’approche du terminus me donne encore plus de fébrilité»

Frénétique de la vie, insatiable curieux, Bernard Pichon est un retraité hyperactif. Qui explore désormais les territoires de la planète après avoir exploré ceux de l’humain. Zapping sur une longue carrière remplie de paillettes et de rebondissements.

bernard Pichon en train de tenir un objet exotique
Bernard Pichon ouvre grand ses yeux et son cœur sur le monde qu’il parcourt sans cesse.

Journaliste, auteur, grand bourlingueur... Qui êtes-vous?

Je suis quelqu’un qui aurait l’âge d’être à la retraite, mais qui déteste ce mot, comme le mot «vacances». Parce que je suis hyperactif, boulimique, stressé par le temps. Au lieu de me calmer, l’approche du terminus me donne encore plus de fébrilité, au grand dam de mes enfants qui voient bien que ça ne changera pas!

Vous ouvrez la valise des souvenirs dans votre dernier livre. Pourquoi ce coup d’œil dans le rétroviseur?

Je ne me penche pas tellement sur le passé, c’est assez désagréable. Je me projette plutôt vers l’avenir, mais depuis plusieurs années, je raconte aux amis mes histoires paillettes de la télévision ou mes souvenirs de voyages aux rencontres improbables. Et à chaque fois, on me dit d’en faire un bouquin. C’est devenu une idée dans un coin de ma tête. Quand un éditeur belge, désireux de poser un pied en Suisse, m’a proposé d’en faire un livre, il était difficile de dire non… Je n’ai jamais fait de plan de carrière, mais j’ai toujours saisi les occasions de rebondir.

Alors, tirons le fil de cette vie qui démarre douloureusement: un père absent, une mère qui meurt quand vous avez 10 ans…

Tous les gens me disent ça... Mon enfance a été chahutée, avec des coups durs, beaucoup de décès, mais elle n’a pas été malheureuse malgré tout. Ce n’était pas Cosette! J’avais une mère et une grand-mère aimantes, toutes deux disparues trop tôt, mais j’ai été recueilli par un oncle et une tante qui m’ont ouvert à l’art. Avec le recul, tout s’est inscrit dans une cohérence. Aujourd’hui, je me dis que tout ce qui m’arrive dans la vie, c’est pour mon bien, même si cela ne se voit pas tout de suite.

Est-ce à cause de ces coups durs de votre enfance que vous vous méfiez du bonheur?

Ce n’est pas une méfiance, mais le bonheur est une notion du XIXe siècle. Je préfère parler de moments de contentement, d’agrément, de bien-être qui sont consécutifs au bonheur. Mais celui-ci n’existe pas de manière monolithique, il est dans sa propre recherche, comme l’amour ou la foi. C’est un mot-valise et, s’il existe, c’est par fulgurance, pour nous donner le goût de quelque chose de plus durable. Peut-être qu’il se trouve dans un hypothétique au-delà, auquel cas, je le garde pour plus tard... (rires)

A quoi rêviez-vous à l’époque?

De théâtre! A 8 ans, je faisais des spectacles de marionnettes pour les enfants du quartier. Ensuite, j’ai eu l’opportunité de jouer des petits rôles à la radio. C’était Hollywood pour moi à l’époque! Avant que ma voix mue, j’ai pu jouer le rôle principal de la pièce L’Ile au trésor sur scène à Lausanne. Un jour, quelqu’un m’a entendu et m’a proposé de faire de l’animation jeunesse à la télévision. Quand je faisais Blanche et Gaspard, il y avait aussi une part de théâtre. Aujourd’hui, j’ai toujours le fantasme d’être sur scène, le théâtre est resté ma passion. Je fais des petites piqûres de rappel quand je participe à l’émission Générations pour la RTS. Je retrouve le frisson des projecteurs. Et si on me propose un rôle de grand-père indigne dans une pièce, je dis oui tout de suite, quitte à sacrifier des voyages!

Finalement, vous êtes tombé dans le journalisme. Pourquoi?

C’est la réponse à la curiosité. Au départ, c’était plus de l’animation que du journalisme, même si interviewer Sheila ou le pape requiert au fond le même travail.

Votre toute première grande interview, c’était comment?

C’était Yves Montand pour la radio. J’avais peur du téléphone, alors, à 18 ans, appeler Yves Montand dans son hôtel, quel trac! Il était un peu sec au téléphone et ne voulait m’accorder que dix minutes. Mais l’interview a duré une demi-heure et, ce soir-là, le spectacle est parti en retard. Peut-être a-t-il été attendri par un petit jeune maladroit, mais qui s’était donné la peine de bien s’informer. Tous les artistes ont beaucoup de plaisir à parler d’eux-mêmes, pour peu qu’on s’intéresse à eux. Et je n’avais pas de questions impertinentes, je ne me serais pas permis…

Vous avez rencontré toutes les icônes de la chanson française: Barbara, Gréco, Gainsbourg, Aznavour… Qu’en reste-t-il?

Et j’en ai oublié une partie! Je pensais avoir rencontré Hergé une seule fois, mais des tintinophiles m’ont rappelé que c’était à trois reprises. On ne peut pas tout retenir. Je n’ai jamais demandé d’autographes aux vedettes, sauf à Hergé pour mes enfants. Je ne suis pas midinette! De ces entretiens, il me reste un drôle de sentiment. L’impression que Bernard contemple le passé de Pichon. Comme si, aujourd’hui, je rouvrais le flacon de parfum et que l’émotion éprouvée à l’époque m’était restituée… Il fallait assurer la travail, mener les émissions, respecter le minutage.

Pris dans un tel tourbillon à l’époque, je n’ai pas eu le temps de prendre conscience des émotions et j’éprouve une sorte de tristesse de voir à quel point les choses tournent vite.

Parmi toutes ces rencontres, laquelle vous a le plus touché?

Peut-être Dalida, parce que je l’ai vue chez elle. Je pensais que c’était juste une chanteuse populaire comme Sheila ou Annie Cordy, mais elle avait une autre profondeur. Elle était hypermédiatisée, d’où la surprise de découvrir une femme petite, menue, tellement fragile. On l’imaginait sortant de scène sous les rappels, les fleurs, les projecteurs et on découvrait cette solitude dans une immense maison. C’était peu de temps avant son suicide.

Cette proximité avec les stars vous manque-t-elle parfois?

Pas vraiment. Mais si on me disait de refaire une émission des Oiseaux de nuit aujourd’hui, j’accepterais. J’aimerais le faire avec l’expérience professionnelle que j’ai acquise et non avec l’angoisse, le trac de l’époque. Je souffrais beaucoup de me voir à l’écran. Je changeais tout le temps de coiffure, c’est le signe que quelque chose allait mal! (rires) A l’heure actuelle, je serais plus à l’aise et plus audacieux. J’inviterais par exemple le chanteur Vianney, qui me semble intéressant, le conseiller fédéral Didier Burkhalter, qui est assez peu médiatisé, ou le joueur de tennis Wawrinka, pour le pousser un peu plus loin à parler de sa vie de père de famille. Et j’adorerais interviewer Meryl Streep, une actrice magnifique, tellement caméléon! Mais ça ne se fera certainement pas… Contrairement à la télévision américaine ou anglaise, où la plupart des grands interviewers ont passé 70 ans, ici, on nous montre la porte dès le premier jour de la retraite.

A 65 ans pile, on vous a remercié. Encore un coup dur…

C’est tombé comme un Migros data! Comme j’étais payé au cachet, j'imaginais que la loi ne serait pas appliquée de manière aussi rigoureuse. Mais ma chronique de voyage à la radio, qui ne coûtait presque rien, a été supprimée d’un seul coup. Je n’en veux pas à cette maison qui m’a tant donné, je ne regrette qu’un manque d’élégance. Et puis une autre porte s’est ouverte…

Quel a été le déclic de votre virus du voyage?

C’était une des rares disciplines journalistiques que je n’avais pas exercées. Après l’émission de radio La ligne de cœur, j’avais constitué un tableau géographique des affects assez précis, mais très peu de notion de géographie proprement dite. Je connaissais le territoire de l’intime, de la solitude, mais pas celui des pays. Alors, avant qu’on me dise d’aller voir ailleurs, j’avais déjà l’idée de le faire! (rires) J’avais réalisé un ou deux carnets de route pour la radio, des saisons d’émission au Canada. Mais je ne pensais pas devenir un globe-trotter.

Désormais, vous faites trois voyages par mois, vous avez vraiment la bougeotte…

Oui, mais je ne pars pas toujours très loin. Bourg-en-Bresse, Minorque, Aveyron, Bali… Je ne suis pas maître du calendrier, je me conforme aux invitations. Parfois je ne récupère pas du décalage horaire, je me réveille dans une chambre d’hôtel et rien ne permet de savoir où je me trouve. C’est assez excitant! Mais après cinq jours, en général, je me réjouis de rentrer. En tout cas, les voyages forment la vieillesse! Le danger, avec l’âge, est de se scléroser dans ses idées reçues.

Si la lecture est le meilleur rempart contre le fascisme, le voyage est le meilleur rempart contre le racisme.

Partir aussi souvent, n’est-ce pas une fuite pour échapper au temps?

Pas impossible. J’ai un rapport très flou avec le temps. J’ai l’impression d’une accélération, qui est angoissante. J’étais dans un magasin dernièrement et quelqu’un voulait acheter un passe-temps. Alors que moi je voudrais pouvoir payer pour en avoir davantage! Finalement, le voyage et les décalages horaires rendent la chose ludique, c’est amusant de penser qu’on a cinq heures de plus ou de moins… Oui, le temps qui passe me perturbe. J’ai l’impression que nous sommes des éphémères. Beaucoup de gens font de la méditation, mais moi, après une demi-heure, je me demande pourquoi j’existe. Je n’ai pas peur de la mort, mais des circonstances dans lesquelles elle peut être vécue.

Entre deux voyages, vous avez une vie assez monacale. Pourquoi?

Je ne m’impose rien du tout! Si j’avais envie de boire ou de fumer, je le ferais. Je ne prends pas de médicaments, parce qu’ils me font plutôt peur. Je pense que je suis un candidat aux accoutumances, et donc je me tiens à carreau de ce qui pourrait être un danger. J’ai horreur de perdre le contrôle de moi-même. Mais ce n’est ni par vertu ni par discipline de vie, ça m’évite juste de faire du sport pour éliminer les toxines!

Quel est le fil rouge de votre vie?

Est-ce qu’il y en a un? Peut-être le goût des autres, qui donne la curiosité, l’intérêt, le besoin de séduire aussi. Les rencontres, c’est ce qui reste des émissions, des voyages. Mais je ne suis pas non plus Mère Teresa! Je n’ai jamais été quelqu’un d’égoïste, mais égocentrique, oui. Et je le suis encore. Ma famille et mes enfants comptaient énormément pour moi, mais ma priorité était mon métier, ma passion. On peut être généreux et faire acte de pingrerie, ou le contraire.

Qu’est-ce qui vous a le mieux appris à vivre?

L’exemple de ma mère, une sorte de sainte quand même. Et une éducation judéo-chrétienne, une morale qui, aujourd’hui encore, fait ma charpente. Mais pas de bondieuserie! J’ai pris beaucoup de distance par rapport à la croyance. Il s’agit plutôt d’une foi, d’un moteur qui vous impose un itinéraire, en mettant des garde-fous. Une amie m’a dit qu’au XIXe siècle, je serais un honnête homme. J’essaie de fuir le mensonge, de rendre le bien pour le mal, mais pas par vertu. J’en tire une certaine satisfaction. Le désarroi de la personne en face est assez jouissif! (rires) Le Nouveau Testament appliqué à la lettre, – ne pas juger, aimer son ennemi – est d’une telle révolution! On se sent mieux en le suivant, c’est un cadeau qu’on se fait à soi-même. S’il y a un paradis, il est là, au moment où on applique ces préceptes.

Votre valise est-elle déjà prête pour la prochaine destination?

Je voyage léger, même pour dix jours au bout du monde. J’emporte toujours un drone de la taille d’un téléphone portable, une caméra Gopro pas plus grande qu’un paquet de cigarettes, un appareil photo et le tout tient dans un petit sac. Je n’ai jamais de bagage en soute! Pour un mec qui a passé l’âge de la séduction, les objets pratiques suffisent. Mais ça me fait toujours rêver de partir. Quand je monte dans l’avion, j’ai cette petite bouffée d’adrénaline. Je serais un enfant gâté si ça n’était plus le cas. Et je n’ai pas encore fait le tour du monde.

Je pars à Bali à la fin du mois pour une croisière et je me demande déjà si je vais rencontrer quelqu’un d’extraordinaire…

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Christophe Chammartin/Rezo