Archives
3 décembre 2012

Bernard Pivot: «La curiosité n’est jamais un vilain défaut»

Dans son appartement rempli de livres, Bernard Pivot évoque son amour gourmand et éternel de la littérature à l’occasion de la sortie d’une biographie romancée.

Bernard Pivot
Journaliste et animateur d’émissions 
culturelles, dont «Apostrophes» 
et «Bouillon de Culture», Bernard Pivot a quitté la 
télévision en 2005.

Il me semble reconnaître ce petit fauteuil noir. Tout comme la fausse bibliothèque, dans votre entrée.

Oui ce sont ceux d’Apostrophes, que j’ai récupérés en même temps que ce décor.

Lors de la sortie de «Les Mots de ma vie», vous disiez songer à un titre pour un roman, «La vie désinvolte», qui raconterait l’histoire «d’un homme que j’aurais aimé être». N’est-ce pas un peu le cas de votre héros, Adam Hitch?

Pas tout à fait. Le récit auquel vous faites allusion était un projet de jeunesse. Je me trouvais alors un adolescent un peu lourd, un jeune homme contraint. Je rêvais d’un personnage antinomique, aérien. Alors qu’Adam Hitch n’est pas mon opposé...

Comme vous, il est un intervieweur célèbre de la télévision, il aime le bourgogne et le football. Il est léger, aussi, mais désinvolte?

Pas tellement. C’est un homme appliqué, comme moi passionné par son métier et cherchant à le faire au mieux. Et c’est quelqu’un qui ne cesse de s’interroger, et de poser des questions.

Un alter ego professionnel, donc. Et dans sa vie privée?

Heureusement, je n’ai pas été aussi questionnant dans le privé. C’est un grand séducteur malgré lui, parce que les femmes n’en peuvent plus de devoir extirper les souvenirs de leur cœur, de leur corps, de leur mémoire. Ma vie amoureuse a été beaucoup plus calme. Dans ce livre, je me suis amusé à mélanger le vrai et le faux.

C’est l’une des questions du livre: jusqu’où peut aller le questionnement d’autrui?

Dans un couple, il y a toujours un équilibre. J’ai toujours été frappé combien les gens qui se mettent ensemble y réfléchissent peu. On se demande si on s’accorde physiquement, sexuellement, au niveau de ses humeurs ou de sa profession. Mais pas au niveau de la conversation.

Bernard Pivot:« J'ai toujours été un peu espiègle.»
Bernard Pivot:« J'ai toujours été un peu espiègle.»

Avez-vous, comme Adam Hitch, en horreur les couples qui ne se disent rien?

Au restaurant, je suis même atterré lorsque je vois des époux qui n’échangent sur rien, comme s’ils n’avaient plus aucune curiosité l’un pour l’autre, ou pour la marche du monde. Mon livre a quelque chose d’un manuel de savoir-vivre du couple. Qu’est-ce qu’entretenir un débat fécond?

Vous portez la curiosité en grande estime. Est-ce toujours une vertu?

Bien sûr. On apprend aux enfants qu’il s’agit d’un défaut. Quelle hérésie. Un message aux parents: ne vous désespérez jamais d’enfants qui posent des questions. Au contraire, encouragez-les.

C’était le moteur de votre travail?

Je me considère avant tout comme un journaliste. Et si ce métier nécessite une qualité, c’est bien la curiosité. J’ai posé des questions pendant trente-deux ans à des écrivains, avec la volonté d’apprendre et de transmettre.

L’épisode fondateur de la confession est-il véridique?

Oui. Enfant, lors d’une mise à confesse pénible et pour tout dire emmerdante, j’ai inversé les rôles, et je me suis aperçu qu’il était beaucoup plus amusant de poser les questions que d’y répondre.

Vous en êtes-vous interdit certaines?

Elles ne sont pas toutes bonnes. Par exemple celles concernant la vie privée. Encore que. Je me souviens avoir interrogé Marguerite Duras sur l’alcoolisme, qu’elle avait elle-même évoqué dans un texte. Je cultivais une sorte d’équilibre entre les questions que je pouvais poser, celles qui étaient indispensables, et les interdites.

En avez-vous regretté d’autres?

Une rencontre avec Georges Simenon, juste après le décès de sa fille. C’était à Lausanne, d’ailleurs. Alors qu’il m’évoquait des détails sordides, je l’interromps et lui dis: «Mais est-ce Simenon qui parle ou le commissaire Maigret?» Cela l’a complètement décontenancé. C’était cruel, aussi. Je n’en ai pas dormi de la nuit.

Revenons un instant à Adam Hitch. Tiens, Adam, comme dans la Bible...

Eh oui. S’il y a un homme qui pose des questions, c’est bien le premier.

Faut-il aimer les personnes que l’on interroge?

Il faut au minimum de la curiosité, donc. Ensuite, s’il y a de l’empathie, ça aide. Ça permet d’entrer plus vite dans la confiance de la personne interviewée.

Vous n’étiez ni dans l’agressivité ni dans la trop grande déférence. Question d’équilibre, là aussi?

Sans doute. Un équilibre assez naturel, je crois, parce que l’on ne peut pas tellement faire semblant.

Equilibre assez rare dans le PAF actuel, par ailleurs, non?

Effectivement. L’autre jour, on me demandait s’il m’était arrivé de me montrer insolent. Non, pas plus que méchant. En revanche, impertinent, ironique, malicieux, j’espère.

Frédéric Taddeï, qui vous considère comme un modèle, évoque votre côté rebelle.

C’est une liberté que l’on a ou pas. Quand Soljenitsyne est arrivé sur mon plateau, j’ai refusé de le confronter à des intellectuels communistes. Ça a fait un scandale. Nous étions en 1975, et il n’y avait que l’embarras du choix. Je ne me voyais pas mettre un homme sortant de dix ans de goulag, ne connaissant pas le média télévisé, avec en plus le handicap de la traduction face à un contradicteur s’exprimant dans sa langue et son pays. Inversement, j’ai invité des hommes comme Alain Benoît, intellectuel d’extrême droite.

Qu’est-ce qui autorise cette liberté? La notoriété?

C’est l’inverse. J’y vois une question de caractère. Soljenitsyne, c’était en avril, trois mois après le début d’Apostrophes qui a démarré en janvier 1995. J’ai toujours cultivé mon indépendance, y compris à l’Académie Goncourt.

Bernard Pivot: «Le point d’interrogation est le signe le plus vivant de la langue française»
Bernard Pivot: «Le point d’interrogation est le signe le plus vivant de la langue française»

Vous racontez que vous n’avez jamais été exaucé dans ce vieux rêve: qu’une réponse définitive vous empêche de poser toute autre question.

C’est une utopie, bien sûr. Un rêve. Celui d’une réplique qui m’aurait cloué sur la porte comme un papillon. Au fond, il n’y a que Dieu qui puisse formuler une réponse qui engloberait toutes les autres.

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir rencontré des grands intellectuels...

J’ai suis en effet arrivé au milieu de grands noms de la littérature mondiale. En plus de ceux déjà cités, par exemple Nabokov, Marguerite Yourcenar, Albert Cohen, Claude Lévi-Strauss, Dumézil, Jouhandeau et tant d’autres. Tous ces gens-là sont partis, hélas.

Un regard sur la culture de l’écrit aujourd’hui à la télévision française?

On montre des livres, du matin au soir. En revanche, il me semble que l’on ne parle plus que très peu de littérature.

Avec le recul, comment expliquer le succès et la durabilité d’«Apostrophes», puis de «Bouillon de Culture»?

Les raisons sont sans doute diverses. Cela correspondait à une rencontre entre un moment de la télévision et un moment de la littérature. Et puis le téléspectateur n’est sûrement plus le même qu’il y a vingt ans. Jorge Semprun m’a donné un jour son explication, que je ne crois pas sotte: je n’ai pas fait d’études supérieures de lettres. Et je n’ai découvert que sur le tard le plaisir de la lecture, avec en quelque sorte chaque vendredi soir ma télévision comme université. J’ai beaucoup travaillé pour rattraper le temps perdu, et il y avait en moi une sorte de rage d’apprendre.

Certains ont-ils refusé de venir?

René Char ou Julien Gracq, notamment, parce qu’ils étaient très âgés. Je regrette pour René Char. Nous avions rendez-vous chez lui et il s’est finalement décommandé. Dommage, car du coup nous n’avons aucune archive sur lui.

Cela ne vous a pas empêché de devenir célèbre. Votre rapport avec la notoriété?

Troublant au début, puis je m’y suis fait. Il y a des inconvénients, mais j’y ai vu bien plus d’avantages. Aujourd’hui encore, des parents me remercient pour avoir incité leurs enfants à lire. Ou à perfectionner leur orthographe. C’est plutôt agréable, en tout cas une notoriété modeste comme celle qui fut la mienne.

De tout temps, on se moque du journaliste spécialisé, vu comme un artiste ou un intellectuel raté. Vous-même avez écrit un roman très jeune. Aucun complexe à ce sujet?

Non, j’avoue que je ne me suis jamais considéré comme un écrivain raté. J’ai été un lycéen médiocre; j’ai mis deux ans à passer le bac. Puis j’ai réussi, à ma grande surprise, le concours d’entrée de l’école de journaliste. C’était ma voie, pas le roman.

C’est Etienne Barilier, je crois, qui disait que l’on ne pouvait à la fois être un passeur et un créateur.

C’est sans doute souvent vrai. Notez que plusieurs exemples célèbres indiquent le contraire. Camus a été un formidable journaliste, tout comme Mauriac. Jean d’Ormesson reste un vrai journaliste politique, brillant dans ses éditoriaux.

Votre confrère PPDA a été candidat malheureux à l’Académie française. Pourquoi ne vous être jamais présenté?

J’aurais pu, oui. J’y avais des amis. Au Nouvel Observateur qui m’avait posé la question, j’avais répondu que le costume, les discours, tout ça représente un équipage qui ne me ressemble. Avant d’ajouter que je me verrais mieux à l’Académie Goncourt. Parce qu’on y fait trois choses que j’apprécie: lire, boire et manger.

Pourquoi ne pas avoir écrit une vraie auto-biographie? par pudeur?

Je m’embêterais à dérouler le fil de mes anecdotes. Je préfère les distiller au fil de mes quelques livres, celui-ci et les précédents. C’est mon côté Petit Poucet, des cailloux blancs pour retrouver mon chemin.

Un peu espiègle, alors?

Je l’ai toujours été, sûrement. Comme ce livre: un peu malicieux.

Le ton est aussi léger, puis devient un peu plus grave sur la fin. A votre image?

Sans doute. Question d’âge. Je suis toujours enjoué et rieur, mais forcément certaines questions graves se posent avec davantage d’insistance et d’âpreté.

Ne plus avoir de questions, c’est la fin?

Oui, c’est la mort. On peut rester très curieux à 80 ans. J’espère que c’est encore mon cas, puisque je m’en approche. Le point d’interrogation n’est pas seulement un signe de ponctuation. En forme de serpe, de crochet, il ramène quelque chose. C’est le plus vivant de la langue française. Lorsque l’on ne se pose plus de questions, que l’on n’a plus que des réponses, ou des souvenirs, c’est mauvais signe.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Julien Benhamou