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9 novembre 2014

Bertrand Kiefer: «L’information est entrée au cœur de la médecine»

A la veille du premier grand rendez-vous romand et interactif entre la santé et le public qu’il organise, Bertrand Kiefer interroge l’évolution de ce lien.

Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la revue médicale suisse
Bertrand Kiefer: «La santé est l’un des derniers domaines où l’on regarde l’homme autrement que simplement économiquement.»

Quel est le but de ce premier grand salon suisse de la santé?

D’organiser un événement tourné vers la santé publique. Il ne s’agit pas de réaliser une manifestation où l’on vend des surfaces aux pharmaciens ou aux cliniques. Le but est d’apporter quelque chose au patient que nous sommes tous en puissance, que chaque visiteur apprenne, découvre, dialogue autour de tout ce qui constitue sa santé.

L’exact contre-pied d’internet, en fait?

Mais oui. Aujourd’hui, en cas de problème, le gens cherchent des réponses sur le web. C’est une bascule massive, mais aussi assez récente dans l’histoire de la médecine. Leur savoir en santé devient à la fois très théorique et très virtuel. D’où la volonté d’un salon orienté sur la rencontre et l’expérience.

Il existe aussi beaucoup de sites et autres forums de patients atteints de telle ou telle maladie. C’est plutôt bien, non?

ça me paraît en effet un aspect plutôt positif. Pour la personne atteinte d’une maladie chronique, par exemple, recevoir des astuces pour soulager la douleur ou vivre au quotidien aide à se sentir moins seul et démuni.

La médecine moderne n’a-t-elle pas un peu raté ce virage de la communication?

J’ai envie de répondre: sans doute, comme beaucoup d’autres professions. Nous avons complètement dépassé les années 1980 où régnait encore un certain paternalisme médical. On a commencé à parler de l’autonomie du patient, puis des outils donnant aux gens la capacité de «faire face» à une médecine de plus en plus puissante. Maintenant, on évoque la «littératie en santé».

C’est-à-dire?

Donner une véritable culture à la personne, qui va bien au-delà de la simple information, afin qu’elle puisse être co-responsable de son traitement ou des choix qu’elle doit faire. Les traitements sont de plus en plus complexes. On ne peut pas se passer de la participation des patients. Ils doivent avoir compris ce qui se passe, sans quoi il n’est pas possible de les soigner. Et puis, plus personne n’est en bonne santé désormais. Chez tout le monde, la médecine découvre des prédispositions à telle ou telle pathologie. Dire: «Vous êtes guéri» n’est plus possible. On peut guérir d’une maladie particulière, mais pas des risques et des prédispositions avec lesquels il faut apprendre à vivre.

Une perspective un peu anxiogène, non?

C’est le corollaire d’une médecine de plus en plus pointue, de plus en plus prédictive. Tout le monde se retrouve face à des perspectives à long terme, alors qu’avant on vivait jusqu’à l’arrivée d’un pépin qu’on assumait sur le moment. Cette évolution complique aussi la tâche des soignants, parce qu’on ne peut pas tout prévoir et qu’il faut faire des choix. Mais lesquels? Selon quels critères? Personne n’a véritablement de réponse pour l’instant.

Mais dans le dialogue du médecin avec son patient, l’évolution n’a-t-elle pas pris beaucoup de temps?

C’est vrai. On est parti de loin, d’une époque où un chirurgien ne disait pas grand-chose des risques, des conséquences. Aujourd’hui, celles-ci sont encore plus nombreuses avec une science médicale de plus en plus pointue. Va-t-on opérer avec un robot? En endoscopie? Quels sont les avantages ou les inconvénients? Le chirurgien ne décide plus seul. L’information entre au cœur de la médecine. Il ne s’agit plus d’un à-côté. C’est au centre. Il y a donc cette information à donner aux gens, mais il y a aussi l’information liée aux patients, toutes les données cumulées sur chacun.

Et puis, désormais, la notion d’erreur médicale n’est plus taboue…

Un peu moins, en tout cas. La situation américaine, où tout devient juridique et affaire de gros sous, avec des assurances qui coûtent tellement cher aux médecins qu’ils doivent doubler leurs tarifs, constitue à mes yeux un repoussoir. En revanche, les erreurs doivent pouvoir être dites et prises au sérieux. La première question est: y a-t-il vraiment erreur? Si oui, il faut voir où elle se situe entre l’erreur inévitable et la faute grave. La réponse n’est pas facile. Pour écouter les gens et essayer de les conseiller, un espace patients est à disposition au CHUV, un centre de médiation aux HUG. Ou encore, la FMH propose l’aide d’un bureau d’expertises. Dans tous les cas, ce qui est fondamental, c’est que le médecin parle avec le patient. Même s’il a fait une faute. Parce qu’avant tout, le patient a besoin d’une chose: la vérité.

Le praticien prend alors un risque…

Oui, celui qu’une petite minorité aille plus loin, sur le plan juridique. C’est pour cela que je trouve que pour l’instant, en Suisse, la puissance judiciaire face aux erreurs d’un médecin reste bien dosée.

Vous parlez de dérive possible vers une marchandisation de la médecine. Qu’est-ce que cela change dans le rapport aux patients?

La médecine a toujours représenté un vaste marché. Reste que, comme dans bien d’autres domaines, l’économie prend de plus en plus le dessus. On ne parle alors plus que de chiffres, de maîtrise des coûts. Du côté des entreprises, des privés, on se bat pour vendre, pour avoir une part du gâteau, pour faire consommer de la santé aux gens.

Et de temps en temps, ce sont les médecins eux-mêmes qui réclament un peu plus d’argent…

Il faut dire que le médecin, surtout le généraliste, gagne moins que ses prédécesseurs. C’est l’une des raisons qui expliquent qu’il y en a de moins en moins. Et de plus en plus de femmes parmi eux. Ce qui n’est pas un mal en soi, mais c’est aussi le signe d’une perte de statut social du généraliste.

Parce que le spécialiste conserve une sorte de pouvoir ex nihilo, alors que le généraliste doit développer un dialogue permanent?

C’est cela qui est étrange. Parce que l’on entend tout le temps que la gestion de la complexité médicale par le dialogue devient primordiale aujourd’hui. Alors que cette tâche est mal reconnue par la société qui lui préfère le mystère de la haute technologie et a tendance à idolâtrer le grand chirurgien et son geste sacré. A mon sens, il est aussi difficile d’être un excellent généraliste, c’est un savoir-­faire tout aussi important et complexe. A quand un généraliste suisse de l’année?

Le fonctionnement de notre assurance maladie ne pousse-t-il pas à sortir du modèle d’un médecin de famille connaissant par cœur chacun de ses patients?

Il y a là un grand danger. Si l’on observe les autres systèmes de santé, ceux qui offrent la meilleure qualité à coût mesuré sont ceux qui mettent la mé­decine générale au centre. Il faut donc au contraire la renforcer, d’autant que c’est aussi elle qui tient le mieux compte par exemple des patients les plus vulnérables. Cette pénurie de généralistes reflète une société où la technologie est valorisée. Les gens ont de plus en plus besoin de rapports humains et de compréhension, mais en même temps, c’est la consommation de petits objets high-tech qui est valorisée.

Et le succès des médecines alternatives?

Pourquoi pas. Ce qui est intéressant, c’est que ce type de thérapeutes proposent une pratique justement enrobée d’un certain mystère qui existe moins pour la médecine générale qui est dans l’approche scientifiquement validée et le dialogue. Mais là aussi, le fonctionnement des points Tarmed qui minutent chaque prise en charge rend le maintien de la dimension humaine plus compliqué.

On comprend donc que la plupart des jeunes médecins choisissent d’autres voies…

Hélas, oui. D’autant qu’en début de carrière, les généralistes sont souvent obligés de faire des gardes, contrairement aux spécialistes. Le chi­rurgien orthopédiste installé gagne trois fois ce que gagne le généraliste, et en plus il a ses soirées et ses week-ends pour lui. On peut admettre que cela fasse réfléchir à l’aube d’embrasser telle ou telle carrière.

Autre grand enjeu, à votre sens, la sécurité des patients…

… Qui passe aussi par une meilleure information. Exemple: si une personne connaît les statistiques d’un petit service d’un petit hôpital, peut-être choisira-t-elle d’aller un peu plus loin dans un grand centre universitaire avec de meilleurs taux de réussite. Mais là aussi existe le risque déjà patent aux Etats-Unis, celui que certains établissements ou praticiens refusent les cas difficiles pour soigner leurs statistiques. Un autre exemple d’un dangereux glissement vers la santé business.

Et le risque de médecine à deux vitesses, n’en sent-on pas les prémices en découvrant par exemple que 19% des Genevois renoncent à certains types de soins faute de moyens?

Il ne faut pas aller dans cette direction, et continuer à exiger une médecine offrant à tout le monde des soins efficaces. C’est aussi une question de cohésion sociale, parce que la médecine ne se limite pas à une science ou à un business. C’est aussi une certaine vision de l’homme. L’un des derniers domaines où l’on regarde l’homme autrement que simplement économiquement. C’est encore le cas en Suisse et le monde politique comme la profession et la société tout entière doivent se mobiliser pour que cette vision perdure. Le grand danger serait une industrialisation du système de soins, avec des notions comme le produit patient ou le produit santé, plutôt que des réseaux de santé intelligemment conçus centrés sur les patients, avec une médecine de premier recours forte.

Planète Santé Live, organisé par Planète Santé, du 13 au 16 novembre, Swisstech Convention Center de l’EPFL. www.planetesante.ch/salon

© Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: DR