Archives
23 février 2017

Bertrand Merminod: «Des services essentiels dépendront moins des humeurs de M. Donald Trump»

La géolocalisation est entrée dans nos voitures et nos smartphones depuis longtemps. Selon Bertrand Merminod, qui dirige à l’EPFL le Laboratoire de topométrie, l’arrivée de Galileo, concurrent européen du GPS américain, annonce d’autres avancées, comme une meilleure couverture dans une vallée ou dans la rue.

Pour Bertrand Merminod, Galileo va notamment améliorer le temps d’intervention des secours, tels que les ambulances.
Pour Bertrand Merminod, Galileo va notamment améliorer le temps d’intervention des secours, tels que les ambulances.

La géolocalisation, comment êtes-vous tombé dedans?

Tout petit, j’étais passionné de cartes. L’appartement familial en était tapissé. Avec un goût pour la nature et l’aménagement du territoire, je suis devenu géomètre. Un métier idéal pour observer et calculer. Les géomètres ont été parmi les premiers à utiliser, depuis vingt ans, les localisations par satellites dans leur quotidien, pour déterminer des limites de propriétés, implanter des routes, etc.

Lorsque la localisation par satellites est apparue au milieu des années 1980, j’ai senti une vague de fond.

Bertrand Merminod: «Avec un goût pour la nature et l’aménagement du territoire, je suis devenu géomètre. Un métier idéal pour observer et calculer.»
Bertrand Merminod: «Avec un goût pour la nature et l’aménagement du territoire, je suis devenu géomètre. Un métier idéal pour observer et calculer.»

Pourquoi la mise en place du système européen Galileo a-t-elle pris tellement de temps et de retard par rapport au GPS américain?

En Europe, les projets ont été faits assez tôt. A la fin des années 1990, on pensait avoir un système opérationnel vers 2006. Avec de bonnes perspectives:

le service de base du Global Positioning System (GPS) américain était dégradé intentionnellement, pour les ennemis potentiels, mais aussi pour les civils.

Avec un concurrent gratuit, le modèle commercial de Galileo ne tenait plus la route, ou plutôt l’orbite.

Pourquoi finalement les Européens se sont-ils acharnés? Le GPS ne suffisait-il pas au bonheur de l’humanité?

A défaut d’un service lucratif, il a fallu assumer une véritable déclaration d’indépendance: la Commission européenne (CE) et l’Agence spatiale européenne (ESA) ont mis dix ans pour réunir les fonds publics nécessaires et pour répartir les charges et les infrastructures entre les pays. Grâce à leur persévérance, des services essentiels comme le guidage de nos ambulances dépendent moins des humeurs de M. Donald Trump. Sans parler de la synchronisation par satellite des services financiers et des télécommunications.

Galileo devrait être entièrement opérationnel en 2020, selon Bertrand Merminod.
Le système Galileo devrait être entièrement opérationnel en 2020, selon Bertrand Merminod.

Quand le système Galileo sera-t-il entièrement opérationnel?

Selon les dernières prévisions: en 2020. Galileo bénéficie d’un regain d’intérêt grâce à l’annonce récente de sa capacité opérationnelle initiale. En novembre 2016, la fusée Ariane a mis 4 satellites en orbite, portant leur nombre à 18, sur les 24 prévus. Désormais, certains services sont garantis.

Qu’est-ce que Galileo va changer, quels sont ses principaux avantages par rapport au GPS?

Gardons-nous de comparer le GPS d’hier et le Galileo de demain! Les deux systèmes sont très semblables et surtout compatibles. Pour vous et moi, davantage de satellites assurent une meilleure couverture, notamment dans une vallée ou dans la rue. En combinant plusieurs systèmes, on peut accorder davantage de confiance à la position. C’est bien plus précieux que le gain de précision (moindre dispersion de la position indiquée). D’autre part, Galileo intéresse beaucoup l’aviation civile, qui ne veut pas dépendre d’un système contrôlé par une seule nation.

Qu’en est-il des utilisations à but militaire?

Tous les systèmes offrent des services réservés et dûment cryptés.

Que dire de la participation de la Suisse à Galileo?

En 1975, la Suisse fut l’un des membres fondateurs de l’ESA. De ce côté, la participation est complète. Du côté de la CE, c’est évidemment plus politique et la Suisse a négocié une association ponctuelle au programme. Au final, elle est mieux intégrée à cette aventure que bien des membres de l’UE. Et elle en profite aussi: il suffit de mentionner le rôle crucial des horloges atomiques développées et produites à Neuchâtel.

La Suisse est très bien intégrée à l'aventure Galileo, se réjouit Bertrand Merminod.
La Suisse est très bien intégrée à l'aventure Galileo, se réjouit Bertrand Merminod.

Le GPS prépare-t-il une contre-attaque face à Galileo?

Même si le GPS est un pur produit de la guerre des étoiles, il faut abandonner le langage martial. Les satellites sont actifs entre six et huit ans. La 4e génération est en orbite et les améliorations ne sont pas motivées uniquement par la concurrence.

Qu’en est-il des promesses de Galileo de révolutionner le temps d’intervention de secours en cas de détresse?

C’est une amélioration significative des fameuses balises Argos connues de tous les amateurs d’expéditions. Attention, le mode de fonctionnement est tout différent! On profite de ces satellites qui nous tournent autour pour y placer un relais des appels de détresse vers des stations au sol. Bien sûr, on localise la source des signaux d’alarme au passage, de façon bien plus précise qu’avant, mais

c’est surtout la rapidité de la transmission qui progresse.

On connaît bien les applications pour smartphones et les appareils pour voiture, mais quelles sont les autres utilisations des systèmes de géolocalisation?

Par exemple le suivi des containers sur bateau, la course d’orientation, les vélos, la surveillance des enfants, etc. Tout en sachant qu’isolée, la géolocalisation n’est pas très utile. Rien de nouveau: que faire des coordonnées d’un point dont on ignore si c’est un lampadaire ou une borne hydrante?

La position est nécessaire, mais c’est en lien avec une carte numérique et des moyens de télécommunication que l’on génère de la valeur ajoutée.

Quels sont les autres systèmes de géolocalisation et quels sont leurs avantages et désavantages?

L’URSS avait créé Glonass, revitalisé par la Russie et modernisé lors du remplacement de satellites. Le Compass chinois avance à grands pas et sera probablement prêt avant le système européen et l’Inde n’est pas en reste. D’autres pays comme le Japon ont établi des compléments régionaux sans intention d’aller plus loin. GNSS – pour Global Navigation Satellite System – recouvre l’ensemble de ces constellations, mais on peut douter que ce nouvel acronyme soit largement adopté. Un récepteur «GPS» pourrait bien le rester, même s’il capte des signaux autres qu’américains.

Ces systèmes de reconnaissance satellitaire sont un peu devenus le symbole d’une époque sous surveillance globalisée, et de la réalisation des prophéties à la Orwell. Faut-il s’en inquiéter?

Autant que des opérateurs de télévision qui enregistrent les préférences des téléspectateurs, des caméras d’alarme pour détecter les mouvements suspects dans votre domicile ou de la boîte noire installée dans votre voiture avec votre consentement et un rabais sur la prime d’assurance. Autant et pas davantage. Cela dit, quand vous utilisez un téléphone cellulaire, vous êtes rattaché à l’une ou l’autre antenne, et cela donne une information déjà assez précise sur votre localisation, c’est Renens et pas Yverdon. L’opérateur a l’interdiction de communiquer cette information, mais aussi l’obligation de la garder durant deux mois à la disposition éventuelle d’un juge.

Les cartes papier et autres plans de ville servent-ils encore à quelque chose?

Les cartes, sur papier ou à l’écran, servent à gagner la vue d’ensemble. Celles et ceux qui veulent quitter leurs trajets quotidiens pour découvrir de nouveaux endroits les apprécieront toujours. Ils mémorisent l’itinéraire, puis avancent avec l’observation, la mémoire et l’intuition. D’ailleurs Swisstopo qui fournit les cartes nationales n’en vend pas moins qu’auparavant. D’autres veulent aller simplement de A vers B en se laissant dicter «à gauche» ou «à droite».

Le navigateur GPS est une bonne excuse pour ne jamais apprendre à lire une carte.

Les nouvelles technologies de navigation routière ont-elles un rôle à jouer dans la prévention des accidents?

Si l’on reportait toutes les voitures dont les essuie-glaces fonctionnent plus de trois secondes, on obtiendrait une carte très fine des précipitations. Jusque-là, peu de controverse. Mais si les navigateurs de nos automobiles étaient reliés à la police, on pourrait abandonner les radars. Les excès de vitesse seraient détectés en temps réel, et la facture imprimée aussitôt. L’effet préventif serait garanti, mais quelle personnalité politique risquerait son élection pour cette noble cause?

Qu’en est-il de la conduite automatisée?

La «Google car» a fait son premier mort, mais la conduite automatique éviterait bien des accidents, typiquement le vendredi soir en direction du Valais. Le problème demeure ardu pour d’autres raisons: si malgré tout la collision apparaît inévitable, quel véhicule faut-il dévier dans le fossé? Qui va fixer les paramètres de l’algorithme? Pourra-t-on augmenter ses chances de survie en s’offrant le statut Premium? De beaux débats en perspective. En attendant, nous adopterons diverses «aides à la conduite» sans renoncer à l’obligation de conserver la maîtrise.

Les systèmes de géolocalisation vont-ils à terme largement déborder l’utilisation routière et pouvoir servir à la plupart des occupations quotidiennes?

C’est déjà le cas, par exemple pour localiser un smartphone égaré, que l’on peut rendre inutilisable via le «cloud» s’il tombe en de fausses mains. Du coup, l’intérêt de voler un smartphone diminue fortement. Ici comme ailleurs, le meilleur côtoie le pire. Comme toutes les technologies, la géolocalisation est neutre, mais elle peut être amalgamée dans une application qui ne l’est pas. De quoi aiguiser le sens critique de l’utilisateur.

* Prochaine conférence européenne de navigation, 9-12 mai 2017, EPFL, Lausanne. Site de la conférence européenne de navigation

Bertrand Merminod
Bertrand Merminod

Biographie express

1958 Naissance le 26 décembre à Payerne.

Etudie le génie rural à l’EPFL. Se spécialise dans les contrôles de déformation des barrages.

1983 Obtient son Brevet fédéral d’ingénieur géomètre.

1987-1989 Recherches en Australie dans le domaine émergent de la localisation par satellites.

1989-1993 Conduit un projet de cartographie au Lesotho.

1993 Rejoint à Heerbrugg (SG)Leica, une entreprise spécialisée dans les appareils de mesure. Il y travaille à améliorer la navigation du vol photographique.

1995 Nommé professeur à l’EPFL.

Dirige le Laboratoire de topométrie, dont l’enseignement concerne surtout l’environnement et le génie civil.

Textes: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Jeremy Bierer