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17 mai 2016

Beznau 1: faut-il tirer la prise pour de bon?

Plus vieille centrale au monde, Beznau 1 est en sommeil. Parce que la cuve de son réacteur souffre d’un défaut de fabrication. Le groupe Axpo espère la rebrancher d’ici à la fin de l’année, au grand dam évidemment des opposants au nucléaire…

Si les Suisses acceptent cet automne l’initiative des Verts, Beznau 1 devra être démantelé. (Photo: Keystone)

A cause de 925 mini-bulles présentes dans l’enveloppe de la cuve de pression de son réacteur, la centrale de Beznau 1 est à l’arrêt depuis l’été 2015. Le groupe Axpo mène l’enquête pour déterminer l’origine de ce défaut et surtout pour démontrer que cette anomalie ne met pas en cause la sécurité de ce site. L’exploitant espère obtenir le feu vert de l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN) et pouvoir redémarrer son installation en décembre prochain. Mais remettre en marche la plus vieille centrale de la planète – elle a été mise en service le 1er septembre 1969 – n’est pas du goût de tout le monde, principalement des opposants à l’atome qui souhaitent que l’on débranche Beznau comme ce sera le cas pour Mühleberg en 2019.

En Suisse, le débat sur le nucléaire fait rage depuis trente ans, depuis l’accident de Tchernobyl. Avec les valses-hésitations du peuple qui accepte en 1990 un moratoire sur la construction de centrales, puis refuse de le prolonger en 2003. Avec la volte-face du Parlement qui soutient en 2011, soit quelques semaines après la catastrophe de Fukushima, l’idée de limiter la durée de vie des centrales avant de revenir sur sa décision quelque temps plus tard.

La suite? Au prochain épisode, soit cet automne lorsque les Suisses se rendront aux urnes pour se prononcer sur l’initiative des Verts intitulée «Sortir du nucléaire» , qui demande la fermeture de toutes les centrales après quarante-cinq ans d’activité. Beznau 1 – 47 ans au compteur – est clairement dans le collimateur.

«En médecine, on parlerait d’acharnement thérapeutique»

Roger Nordmann, conseiller national (PS/VD), vice-président de la Commission fédérale de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie.

La centrale nucléaire de Beznau 1 a-t-elle atteint sa limite d’âge?

Oui, clairement. Des machines nettement moins dangereuses, comme les locomotives, sont retirées du service avant l’âge de 47 ans… En plus, à Beznau 1, on a découvert 925 irrégularités dans l’acier de l’enveloppe de la cuve de pression du réacteur, proches d’une soudure cruciale. Cela augmente le risque de rupture. D’ailleurs, l’inspectorat de la sécurité nucléaire a demandé des analyses complémentaires, ce qui fait que ce réacteur est à l’arrêt depuis plus d’un an et va le rester jusqu’en décembre au moins.

A vous entendre, il serait prudent de tirer définitivement la prise…

Plus exactement, il faudrait éviter de la rebrancher. En médecine, on parlerait d’acharnement thérapeutique. En cas de problème avec ce réacteur, c’est au moins un million de personnes dans un rayon de 30 km qui doivent être évacuées. Cette machine est si vieille qu’elle ne possède même pas de seconde enveloppe en béton, comme celle qui a retenu la radioactivité lors de la catastrophe de Three Mile Island aux USA en 1979. Le bâtiment est du même type qu’à Tchernobyl ou Fukushima, à peine plus épais que les murs de votre villa!

De l’acharnement pour une centrale qui n’est, en sus, plus rentable!

A Beznau, les coûts de revient sont d’au moins 7 ct par KWh. Comme le prix du courant sale sur le marché de gros est de 3 ct (sans le coût du réseau), Axpo perd au moins 4 ct par KWh produit. A mon avis, ils ne couvrent même plus les dépenses courantes. Mieux vaudrait donc arrêter les frais! Axpo admet que l’arrêt du réacteur lui a déjà fait perdre 200 millions en quatorze mois. Surréaliste.

Pourquoi alors veulent-ils à tout prix redémarrer ce réacteur?

Bonne question! Ils viennent d’investir 700 millions pour remplacer le couvercle des deux réacteurs. Mais bêtement, Axpo a oublié de vérifier l’état de la paroi du réacteur avant de lancer les travaux. Pourtant, si à la maison vous achetez un nouveau couvercle pour la marmite à vapeur, vous vérifiez préalablement l’état du reste de la casserole! C’est le sommet de la négligence managériale, et ils essaient de le masquer. Ils craignent aussi probablement de devoir passer l’installation à franc zéro au bilan.

N’est-ce pas aussi un moyen de différer les coûts énormes que va engendrer l’inéluctable démantèlement de cette centrale?

Oui, sauf que le remède est pire que le mal si vous vendez l’électricité en dessous des coûts d’exploitation courants, avant amortissement et autres frais fixes. Car au lieu de générer une marge de couverture, vous puisez alors dans vos réserves. Plus les exploitants font cela, plus ils s’affaiblissent. Ainsi, il devient probable qu’à la fin ce soit le contribuable qui assume une partie des coûts du démantèlement de la centrale et de la gestion des déchets, qui restent – on le rappellera – radioactifs pour un million d’années.

Mais la Suisse peut-elle se passer de l’énergie nucléaire?

Vu que les centrales nucléaires sont des machines, il faut de toute manière les arrêter un jour. Les vrais enjeux sont ailleurs: construire assez de capacité de production renouvelable pour remplacer la production nucléaire, qui est de 25 TWh/an. Ces dernières années, la Suisse a mis en service une production annuelle nouvelle de 5 TWh/an, elle a donc fait un cinquième du chemin. Nous pouvons sans difficulté fermer Beznau 1 et Mühleberg, qui produisent chacune 3 TWh/an. Pour ne pas tomber dans la dépendance aux importations à la fin de l’exploitation des centrales de Gösgen et Leibstadt, il faut par contre accélérer le déploiement du renouvelable. La bonne nouvelle, c’est que, depuis cinq ans, la consommation électrique a cessé de croître, ce qui rend la substitution moins difficile.

Texte: © Migros Magazine / Alain Portner

Auteur: Alain Portner