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27 juin 2016

Bhoutan: le bonheur sur le toit du monde

Voisin de l’Inde et de la Chine, le petit royaume himalayen fascine par la beauté de ses paysages, étonne par la richesse de son patrimoine et émeut par la gentillesse de ses habitants.

Le dzong de Punakha
Le dzong (mot d’origine tibétaine signifiant «forteresse») de Punakha.

Qui décide de partir pour le Bhoutan le remarquera: le dépaysement commence en Suisse, soit au moment de tenter de changer des francs en ngultrums, la monnaie locale dont le nom évoque des terres lointaines.

Vous êtes sûr que ce pays existe? Il n’est pas sur ma liste»,

s’inquiète l’employée du bureau de change. Nous la rassurons.

Carte situant le Bhoutan en Asie.
L’histoire du Bhoutan a fortement été influencée par son voisin du sud: l’Inde.

Pour se rendre dans cet Etat grand comme la Suisse, l’avion depuis Katmandou, la capitale du Népal, s’impose. D’autant que le vol offre un panorama grandiose: le passage au-dessus de l’Himalaya avec comme point d’orgue le salut à l’Everest.

La descente sur le Bhoutan est tout aussi spectaculaire. Ici, seuls les meilleurs pilotes du monde sont autorisés à se poser; l’arrivée – qui s’effectue sans instrument de vol – nécessitant plusieurs virages serrés entre les cimes.

Une fois au sol, un premier constat: si ces paysages montagneux pourraient évoquer la Suisse, le Bhoutan ne ressemble à aucun autre pays. Il suffit d’admirer l’aéroport de Paro, sans doute l’un des plus beaux du monde, pour s’en rendre compte. L’aérogare, bien que très récente, est en effet construite dans le style traditionnel bhoutanais. La paroi d’un blanc immaculé est percée par des séries de fenêtres étroites dont le pourtour en teck ou en sal est finement ouvragé et peint.

Toutes les constructions, qu’il s’agisse de bâtiments officiels ou de maisons individuelles, doivent arborer ce style. C’est une volonté du gouvernement»,

explique Tshering Tashi, qui sera notre guide durant le voyage.

Magnolias en fleurs à 3000 mètres

Nid du Tigre
La construction de l’ensemble de temples dit Nid du Tigre remonte au XVIIe siècle.

Non loin de Paro, une randonnée incontournable attend les visiteurs: l’ascension au monastère de Taktshang, plus connu sous le nom de Nid du Tigre. Pour atteindre cet ensemble de neuf temples accrochés à une falaise à plus de 3100 mètres d’altitude, il faut emprunter un sentier raide, avalant plus de 400 mètres de dénivelé; soit une balade de difficulté moyenne pour les Suisses habitués à marcher.

Toutefois, les Alpes n’ont rien à voir avec l’Himalaya. Car à la différence de notre pays, emprisonné à cette altitude par les rocs ou la glace, le Bhoutan est ici recouvert de forêts. Pins moussus, magnolias en fleurs et rhododendrons géants (on en trouve pas moins de quarante-six variétés au Bhoutan) émerveillent l’Européen.

Tshering Tashi
Tshering Tashi, notre guide

Et si la respiration se fait plus haletante, c’est aussi parce qu’une fois arrivés au sommet, le spectacle est à couper le souffle. Au premier plan, exposés au vent, les drapeaux de prières bouddhistes emportent au loin les paroles sacrées. En arrière-plan, le monastère surplombant un vide de plusieurs centaines de mètres force le respect. Au loin, la clochette actionnée par un moulin à prières mû par la force hydraulique se fait inlassablement entendre…

«Les temples, bâtis dans leur forme moderne au XVIIe siècle, constituent un haut lieu de pèlerinage, car c’est ici, selon une légende, que Guru Rimpoché («Maître précieux», ndlr) est arrivé à dos de tigresse volante pour méditer dans une excavation de la roche, au VIIIe siècle, avant de convertir la vallée au bouddhisme», commente Tshering Tashi. Autant dire que la figure est vénérée.

Au retour de la randonnée, après six heures de marche, un bain de pierres chaudes est plus que recommandé, histoire de chouchouter ses articulations mises à rude épreuve. Si beaucoup d’hôtels proposent ce soin traditionnel bhoutanais, l’expérience est bien plus authentique chez l’habitant. Tshering Tashi nous emmène, la nuit tombée, dans une ferme. Là, deux paysannes, qui ont préparé un grand feu, nous invitent à entrer dans une étable aménagée et à nous glisser dans ce qui ressemble fort à une auge remplie d’eau et sur laquelle flottent des feuilles d’armoise.

Osons. Une fois assis, voici les deux femmes venir avec une pelle remplie de pierres rougeoyantes qu’elles jettent dans un compartiment de la baignoire. Au contact, la température de l’eau s’élève rapidement, et le corps se détend… «Je peux rester une heure ainsi», explique Tshering Tashi.

Un smartphone sous l’habit traditionnel

Plus à l’est, voici Thimphu, capitale du Bhoutan. Comptant moins de 100 000 habitants, la ville connaît depuis quelques années un fort exode rural, et les chantiers sont ici légion. En ville, les Bhoutanais, avides de modernité, dansent le soir sur la pop sud- coréenne et rêvent de vacances en Thaïlande. Malgré ces envies de vivre le présent, ils se montrent respectueux de leurs traditions.

Entrée de l’école d’art de Thimphu
Entrée de l’école d’art de Thimphu. L’adage incite, en plus d’être utile àsoi-même, à ses parents et à la communauté, à l’être envers le roi («tsa»), le peuple («wa») et le gouvernement («sum»).
Elèves en peinture s’exerçant sur toile avant d’aller sur les chantiers.
Elèves en peinture s’exerçant sur toile avant d’aller sur les chantiers.

Pour transmettre ce savoir-faire ancestral, le gouvernement a d’ailleurs créé à Thimphu une école d’artisanat, qu’il est possible de visiter. «L’établissement compte environ trois cents étudiants. Ils suivent différentes filières: peinture, sculpture, broderie, etc.» Une fois formés, ces adolescents iront sur les chantiers de restauration bhoutanais continuer le travail des anciens.

Non loin de là, le musée du textile vaut lui aussi le détour, le pays étant réputé pour ses tissus colorés, dont s’enveloppent au quotidien les habitants. Ici, les femmes portent la kira, un long drapé caché, sur le haut du corps, par une blouse à longues manches, et les hommes se vêtent d’un gho, une sorte de peignoir retroussé et noué à la taille. Les plis créant de larges poches, il est possible de cacher dans cet habit traditionnel son smartphone, voire un paquet de cigarettes, pourtant interdites au Bhoutan.

Les différents motifs des tissus n’ont pas de signification particulière. Nous changeons de gho selon les envies et les saisons, car il existe des modèles plus ou moins chauds.»

A la découverte des dzongs et des stupas

Nous quittons Thimphu en saluant le policier chargé de fluidifier la circulation. Ses gestes lents et élégants sont à l’image du pays: harmonieux, sereins et singuliers.

Direction Punakha: une petite ville située à 75 km de la capitale. Pour la rejoindre, il faut compter environ quatre heures de voiture et le passage à 3100 mètres du Dochula. Ce col accueille à son sommet un ensemble de cent huit stupas construits en hommage aux soldats bhoutanais morts pour la patrie. Ce jour-là, la brume s’accrochant aux arbres offre un spectacle fantomatique surprenant. Par temps clair, le restaurant du col permet d’admirer la chaîne de l’Himalaya.

La route sinueuse et truffée de nids-de-poule – «le massage est offert dans le prix», rigole Tshering Tashi – ne doit pas effrayer le voyageur. Car au bout du périple, c’est une merveille absolue qui attend les visiteurs: le dzong de Punakha. Mi-forteresse, mi- monastère, cette imposante bâtisse datant du XVIIe siècle borde la rivière Mo Chhu.

Lors de notre visite, les fleurs violettes des jacarandas se mariaient avec bonheur aux façades blanches rehaussées au niveau de la toiture de larges rubans jaunes dansant dans le vent.

C’est jour de fête, et les fidèles viennent voir les reliques exceptionnellement exposées, ne craignant pas de longues files d’attente»,

explique Tshering Tashi. Nous les dépassons pour admirer dans l’un des temples une gigantesque fresque relatant la vie de Bouddha. Ici, les sites anciens n’ont aucunement été «muséifiés».

La vallée de Punakha.
La vallée de Punakha est particulièrement fertile.

Nous remontons la vallée. Les ricins cohabitent avec les bananiers, les pins avec les bambous. Les cultures de riz rouge alternant avec celles de haricots et de noix d’arec, font penser au pays de cocagne Shangri-La (imaginé par l’écrivain James Hilton, ndlr). Bien sûr, la réalité est tout autre. Enfant du coin, Tshering Tashi nous fait entrer dans une maison paysanne.

Dans ces deux pièces cohabitent quatre générations.» Dans l’une des chambres trône un autel, dans l’autre la télévision…

Une galerie mène à la cuisine, ouverte aux quatre vents. Une vie qui n’a rien de paradisiaque.

Nous continuons notre ascension pour atteindre Khamsum Yulley Namgyal Choeten. A l’intérieur du temple, beaucoup d’offrandes sont constituées de simples bols d’eau. «Elle abonde dans notre pays et n’a pas grande valeur», commente Tshering Tashi, avant d’ajouter, philosophe:

Ce n’est pas la valeur du don qui compte, mais la façon de l’offrir.»

Encore un effort et nous voici au sommet de la bâtisse. De la terrasse, la vue sur les méandres de la rivière et les courbes harmonieuses des champs en terrasse semble irréelle. Un sentiment de plénitude nous envahit. De courte durée. Tshering Tashi vient d’apprendre le décès d’un de ses cousins. Silence lourd. Dans le pays du bonheur national brut (mesuré à l’instar du produit national brut, ndlr), le malheur coexiste aussi. Devant tant de splendeurs intemporelles, nous l’avions un peu trop vite oublié.

Texte: © Migros Magazine | Pierre Wuthrich

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Marc Antoine Messer