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15 septembre 2014

Bienvenue dans l’ère des gourmands 2.0

On les appelle «food reporters» ou «blogueurs culinaires». Amateurs passionnés, ils sont de plus en plus à jouer les critiques sur la toile une fois rentrés de leur virée au restaurant. Certains établissements n’hésitent pas à les inviter afin d’apparaître sur leur page.

Feuille pour noter les restos
Passionnés de cuisine, ils sont des milliers à poster leur avis sur les restaurants qu'ils ont fréquentés.

La porte s’ouvre sur une petite salle bondée à l’atmosphère chargée d’effluves de cuisine asiatique. Assis au bar, un jeune homme nous attend, l’air inquiet. Nous n’avons pas réservé et le restaurant déborde. «Je ne pensais pas qu’il y aurait autant de monde un mardi soir, j’ai oublié que chez XU, c’est tout le temps bondé.»

C’est là, dans cet antre lausannois de la cuisine asiatique populaire – «le genre de petit resto bon et sans prétention que j’adore» – que Lukas Menal, l’auteur du blog Guérilla gourmande a décidé de nous amener pour nous parler de sa passion: la cuisine et les restaurants. Depuis un an et demi, elle s’est matérialisée sous la forme d’un blog «au nom un peu provoc» où ce coordinateur informatique de 32 ans relate, photos à l’appui, ses expériences gustatives à la manière d’un critique gastronomique.

Lukas Menal, auteur du blog «Guérilla gourmande».

Bienvenue dans l’ère des gourmands 2.0! Passionnés de cuisine, ils sont des milliers à poster aux quatre coins du monde leur avis sur le dernier endroit dont on cause, le burger le plus en vue du moment, le tartare le plus succulent. On les appelle «food reporters» ou «blogueurs critiques culinaires».

Certains en ont fait leur métier, s’estimant dignes de jouer dans la cour des grands, d’autres pratiquant leur passion durant leur temps libre. En marge des guides et des critiques professionnels, ils marquent petit à petit de leur empreinte un monde jusque-là réservé aux médias traditionnels. Les pros de la branche l’ont bien compris, les blogueurs et l’immense réseau de diffusion dont ils disposent sur internet sont à prendre au sérieux.

Pas un hasard si certains chefs, fâchés de découvrir des clichés peu engageants postés sur la toile, ont crié leur colère de voir leur travail ainsi saboté. Le tendance du smartphone dégainé en salle à manger a même pris une telle ampleur que d’aucuns ont décidé d’interdire les photos en salle. Mais le phénomène a aussi du bon. Ces gourmets connectés sont auréolés d’une certaine indépendance d’esprit et des établissements n’hésitent pas à leur faire de l’œil en les invitant à venir tester leur carte. Implantée depuis plusieurs années outre-Atlantique, la pratique arrive peu à peu en Europe.

Quand les grands restaurants invitent les blogueurs

A Genève, l’Hôtel d’Angleterre s’est mise en quête d’attirer à sa table ces critiques 2.0: «Les blogueurs sont plus flexibles et dynamiques que les journalistes et ce sont de vrais passionnés, explique Chantal Wäger, membre du département vente et marketing. Depuis le mois dernier, elle parcourt les réseaux afin de repérer de nouveaux blogueurs:

Les gens sont à la recherche d’un jugement authentique, on le voit avec le succès de sites comme Trip Advisor. C’est aussi l’occasion d’être présents sur les réseaux sociaux et d’atteindre une clientèle d’expats.»

Qu’en pensent les principaux intéressés? Assise devant son ordinateur à l’une des tables des Enfants-Terribles, à deux pas de Plainpalais, Amélie Nouhad Monpays reste prudente. Cette jeune Française d’origine libanaise, maman d’un garçon de 11 mois, a lancé il y a cinq mois choisistonresto.com où elle livre sans contrepartie ses bonnes adresses et coups de cœur plutôt chic dans la ville du bout du lac.

Mise sur orbite dans la plus stricte intimité, sa plate-forme est aujourd’hui visitée par un petit groupe de fidèles toujours plus nombreux. Elle aussi a été sollicitée par plusieurs établissements, dont l’Hôtel d’Angleterre. «J’avoue que j’ai été très surprise, car je fais cela par hobby et ne suis pas une pro. Je me suis dit que j’allais voir, car on est rarement déçu par ce type d’établissement, mais si je rédige une critique suite à ma visite, je précise que j’ai été invitée.»

Amélie Nouhad Monpays, auteure du blog «choisistonresto.com.»

Le reste du temps, la jeune femme, à l’instar de l’auteur de Guérilla Gourmande, visite bars et restaurants incognito: «Je sors mon smartphone et j’essaie de faire de jolies photos. Si je les estime ratées, je ne les publie pas, car mon but n’est pas de faire du tort à un établissement. Et si le lieu ne m’a pas plu, je n’en parle pas.»

Directeur de GastroVaud , Gilles Meystre est conscient de l’importance prise par les réseaux sociaux dans le domaine de la restauration. Loin d’y voir une dérive, il estime «qu’il faut faire avec» et encourage les restaurateurs à être eux aussi présents sur la toile. Car, dit-il, «ces blogs, lorsqu’ils sont faits de manière honnête, apportent réellement la vision du client qui est fondamentale pour adapter son offre».

Miroirs de l’assiette, les blogs seraient-ils une nouvelle façon pour le client de faire entendre sa voix? Lukas Menal en est convaincu. «Je trouve très bien que la cuisine soit aussi débattue par des gens qui ne sont pas des pros, mais si une critique est mal faite ou injuste, un chef doit avoir le droit de se défendre.» De son côté, le blogueur vient d’investir dans un nouvel appareil photo.

© Migros Magazine – Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: François Wavre / Rezo