24 octobre 2016

Bitures et déconfitures

Les urgences reçoivent de plus en plus de patients en état d’alcoolisation aiguë. Au point que le CHUV par exemple a créé en 2015 une unité de dégrisement, devenue aujourd’hui unité d’alcoologie d’urgence.

L’infirmière Yolande Bernard gère la situation:elle a rarement affaire à des patients très agités.
L’infirmière Yolande Bernard gère la situation (photo: Dom Smaz).

«C’est un peu agité, mais ça devrait se calmer, ils sont plus ou moins sur le départ.» «Ils», ce sont les quatre patients qui occupent ce samedi matin les quatre lits de l’unité de dégrisement du CHUV, située au 7e étage de la policlinique, au-dessus des urgences.

«Trois jeunes sont arrivés cette nuit séparément, explique l’aide-soignante Sandrine Didier, mais il s’est avéré qu’ils se connaissaient, et quand des patients se connaissent, c’est un peu plus compliqué pour nous.» L’unité ouvre dès 7 heures du matin le week-end, pour accueillir les personnes très alcoolisées qui se sont retrouvées aux urgences durant la nuit:

Ils ont été ramassés dans la rue, par la police ou des amis qui appellent une ambulance.

Sandrine Didier

«J’arrive pas à dormir, c’est impossible, j’arrive pas à dormir, aïe, aïe, aïe», répète en boucle l’un des protagonistes du jour, qui tourne en rond. Les autres restent sagement étendus, dissimulés derrière des rideaux roses. Mais sous observation: le local du personnel offre une vue d’ensemble sur l’unité. «Il manque l’un des jeunes, remarque soudain le Dr Pedro Ferreira, où est passé le troisième?» «Il est allé à la salle de bain», répond l’infirmière Yolande Bernard.

Le rituel est toujours le même: «le matin, nous descendons aux urgences chercher les patients qui sont relativement stables, qui n’ont pas d’autres problèmes physiques, mais juste besoin d’un lit pour évacuer le taux d’alcoolémie», raconte Pedro Ferreira. Le principe de l’unité est ainsi de «décharger les urgences et de libérer des lits pour des cas plus graves».

Les patients sont placés sous surveillance médicale et infirmière. «On délivre aussi ce qu’on appelle l’intervention de prévention, plus facile à mener qu’aux urgences où il y a trop de va-et-vient.» Une intervention qui consiste à «creuser un peu autour du problème de l’alcool, de voir s’il y a d’autres problèmes, psychiques, par exemple».

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L’infirmière et le médecin expliquent pourtant qu’ils ne «font pas du social. Ces gens ne sont ici que quelques heures,

on ne peut pas effectuer de suivi avec eux, mais on peut les aiguiller.

Dr Pedro Ferreira

On regarde par exemple s’il y a des prises de risques – conduite avec alcool, relations sexuelles non protégées – et on leur donne le cas échéant des contacts pour des tests de dépistages ou l’adresse d’associations s’ils sont SDF.»

Les patients restent «jusqu’à ce que le taux d’alcoolémie justifie une sortie», explique Yolande Bernard. Il n’existe pourtant pas un taux standard qui délivrerait auto­matiquement un bon de sortie: «C’est surtout en fonction de leur état général et s’ils sont accompagnés d’une personne. Si leur sécurité est en danger, on les redescend aux urgences.»

Des patients gérables

Quand on demande à Yolande Bernard si ce genre de patients peuvent se montrer agressifs, elle s’en amuse presque: «Quand ils arrivent chez nous, ils sont déjà généralement calmés, on a rarement affaire à des gens agités ou alors ce sont des agitations légères qui restent gérables… bon, ceux qui sont arrivés tôt en soirée, ont passé toute la nuit aux urgences, sont un peu énervés, ils n’ont plus trop envie de collaborer…»

Les patients du jour ont été vus «exceptionnellement» par des psychologues, qui «sont en train de faire une étude et reprendront contact avec eux dans quelques mois pour voir si le fait d’être venus dans cette unité de dégrisement a eu un impact dans leur parcours». Le Dr Ferreira leur a fait aussi «un contrôle médical, un examen somatique».

Les médecins et les infirmières qui se relaient le week-end dans cette unité de dégrisement appartiennent tous au service d’alcoologie du CHUV. «Cela fait une trentaine d’années que je travaille en psychiatrie, et en alcoologie depuis 1999, j’aime ce travail, aider ceux qui sont en souffrance, on les respecte, on les accompagne», raconte Yolande Bernard.

Alcoolique ou pas?

La clientèle de l’unité de dégrisement est moins uniforme qu’on pourrait penser, explique l'infirmière: «Tous les gens qui viennent ici n’ont pas forcément un problème avec l’alcool. Ce n’est pas parce qu’on a trop bu un soir que l’on est un alcoolique.

Mais il y a un pourcentage d’alcooliques chroniques et chez les jeunes, un pourcentage qui risquent de le devenir.

Yolande Bernard

Deux profils principaux peuvent néanmoins être dégagés, poursuit le Dr Ferreira: «Les jeunes comme ceux qui sont là aujourd’hui, qui sortent dans une soirée, picolent un peu trop et se retrouvent aux urgences puis chez nous. Et puis il y a aussi ceux qui ont passé la quarantaine, qui sont chroniques, certains bien connus du service, ce sont des cas plus lourds.»

Les jeunes en général ne font qu’un passage: «Et quand on en revoit un, on insiste vraiment pour qu’il ait un suivi, précise Yolande Bernard, parce que ce n’est pas un hasard qu’un jeune vienne deux fois ici. Une fois, ça peut être un accident, mais lorsque ça se répète, notre attention est attirée, même si généralement le jeune banalisera la situation. Alors que l’alcoolisation aiguë, même si ce n’est qu’une fois, présente de vrais dangers, on peut même en mourir.»» Nous essayons de les rendre attentifs à ça.»

L’alcoolisation n’est plus un tabou

Les années passées dans le domaine font par ailleurs dire à l’infirmière que l’alcoolisation n’est pas un phénomène forcément en augmentation exponentielle: «La différence, c’est surtout qu’autrefois c’était un tabou, une honte, alors qu’aujourd’hui on se donne le droit de se faire soigner. L’acceptation de la maladie fait que l’on voit davantage de personnes dans nos services.»

La gestion des patients de l’unité de dégrisement varie en intensité, suivant les cas: «Quand il ne s’agit que d’un problème d’alcool, c’est assez facile, explique Yolande Bernard.» Les choses se compliquent sérieusement «quand s’y ajoute un problème psychiatrique, ou quand une personne commence à se désinsérer, avec perte d’emploi, perte du réseau social, avec aussi des problèmes somatiques qui peuvent s’ajouter, comme un cirrhose ou encore une polytoxicomanie avec la prise d’autres substances en plus de l’alcool.» Aucun traitement n’est administré en revanche contre le mal dit «de cheveux»:

Il n’existe pas de produit miracle. La gueule de bois, ça doit passer tout seul.

Yolande Bernard

Pas toujours facile. L’aide-soignante Sandrine Didier signale que l’un des patients a réussi «à faire un nœud dans la tubulure de sa perfusion. Du coup, il y a du sang… »