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2 juin 2014

Bon comme un bonobo

Depuis 1993, Claudine André s’occupe à Kinshasa, en République démocratique du Congo (RDC), des orphelins de cette espèce unique de singe menacée par la chasse et les trafics.

Portrait de Claudine André dans un champ lors d'une visite en Suisse
Claudine André: «Le bonobo vous regarde dans les yeux, il cherche votre âme.»

«Ne mets pas ton cœur là-dedans!» La scène a lieu en 1993 au zoo de Kinshasa. Un homme venait d’apporter un petit singe mourant que Claudine André prend d’abord pour un chimpanzé. Le directeur du zoo la détrompe: «C’est un bonobo, ça ne survit pas en captivité, nous avons 100% de mortalité». La vie de Claudine André bascule à cet instant. Une vie pourtant déjà pas très ordinaire.

«D’abord je suis une Africaine». C’est ainsi qu’elle se présente, elle qui est arrivée de Belgique au Congo à l’âge de 4 ans avec son père vétérinaire. C’était en 1951. Neuf ans plus tard l’indépendance provoque le départ forcé des coloniaux. Dès qu’elle le pourra Claudine, jeune adulte, retourne en Afrique. Vivra dix-sept ans dans la brousse. Elle épouse un homme dont le père est Italien et la mère Tutsi, aura cinq enfants. Elle s’installe à Kinshasa, ouvre des boutiques de luxe. Puis le régime Mobutu vacille, des mois d’émeutes s’ensuivent.

Quelqu’un lui parle du jardin zoologique qui cherche des volontaires

J’ai poussé la porte, j’ai vu 200 animaux dans un état pitoyable.»

Elle se met alors en tête de sauver cette institution. C’est donc ainsi qu’elle reçoit son premier orphelin bonobo. Elle le prénomme Mikeno, «le nom du volcan interdit que j’avais grimpé en 1971». Elle le confie aux bons soins d’une amie infirmière. Le miracle se produit. «Après trois semaines, il me regardait comme aucun de mes cinq enfants ne m’a jamais regardé, un regard qui disait, je revis pour toi».

Lorsque la chasse en brousse s’intensifie

Claudine André et l’un de ses protégés tenu dans ses bras.
Claudine André et l’un de ses protégés.

Aujourd’hui, avec ses bonobos, elle peut revendiquer un taux de survie de 85%. Car l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Guerre civile oblige, les armes ont circulé de plus en plus et la chasse en brousse s’est intensifiée. «Les gens vont en forêt, ils tirent pour faire de la viande boucanée, c’est la seule façon de la transporter, ils la fument comme nos jambons.» Une chasse qui fait des victimes parmi les bonobos: «Les petits restent accrochés au corps de la maman même si elle tombe d’un arbre, donc les chasseurs les prennent, mais c’est trop petit pour boucaner, alors ils essaient de les vendre comme jouets pour les enfants».

Il faut dire qu’un bébé bonobo, surtout traumatisé par la perte de sa mère, «vous en faites ce que vous voulez».

Les conditions d’hygiène du zoo étaient telles, les bonobos de plus en plus nombreux, apportés par le Ministère de l’environnement de la RDC, que Claudine décide de les loger chez elle. Une situation qui allait devenir là aussi intenable: «Les voisins subissaient régulièrement des déréglages de leurs antennes télé». Elle trouve finalement refuge à l’école américaine, fermée durant les guerres de rebellions et où les bonobos resteront cinq ans.

Après quoi, Claudine trouvera un site, à 30 kilomètres de Kinshasa, 35 hectares de forêts divisés en grands enclos où sont employées notamment des «mères de substitution». Depuis 2009 Claudine a commencé à relâcher des groupes de bonobos dans la nature.

Comme elle l’avait déjà fait au zoo, puis à l’école américaine, elle organise dans le «sanctuaire des bonobos» des visites guidées pour les enfants. Histoire de leur apprendre l’essentiel: «Accepter l’animal comme un être qui souffre». 56 000 enfants ont déjà pu découvrir les bonobos, et ce sont eux désormais qui dénoncent les trafiquants.

Ce singe-là, il faut admettre, n’est vraiment pas comme les autres:

Contrairement au chimpanzé qui fuit toujours votre regard, le bonobo vous regarde dans les yeux, il cherche ce qu’il y a derrière, il cherche votre âme, ça peut être très interpellant.

Renseignements: www.terrepourtous.ch

Texte: © Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Anna Pizzolante