Archives
6 janvier 2013

Bruno Pellaud: «Avec le nucléaire, le risque zéro existe»

Ancien président du Forum nucléaire suisse et ancien directeur général adjoint de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Bruno Pellaud affirme dans un livre sa foi intacte en l’avenir de l’atome, malgré Fukushima.

Bruno Pellaud
Bruno Pellaud vient de publier un livre en forme de plaidoyer en faveur de l’énergie nucléaire.

Comme ingénieur nucléaire, quelle a été votre réaction au moment de Fukushima?

Une indignation profonde d’ordre d’abord technique. Les centrales de Fukushima étaient sous-équipées au point même de manquer d’extincteurs. Il faut savoir que ce sont des centrales américaines, qu’il en existe du même type aux Etats-Unis et qu’elles ne sont guère meilleures, bien qu’heureusement installées dans des zones où les risques naturels sont moindres qu’à Fukushima. La plupart de nos centrales suisses sont aussi américaines, mais elles ont été beaucoup modifiées et améliorées. Dans les années 80, j’étais chef du département nucléaire d’un bureau d’ingénieurs zurichois; nous avons refait toute la sécurité de celle de Leibstadt pour l’amener à un niveau de qualité européen, en imaginant pendant des mois toutes sortes de scénarios d’accidents.

Laisser en service les centrales de Fukushima, cela équivaut à laisser en circulation un bus des années 30, avec un seul système de frein, sans extincteurs et sans portes de secours, à mettre 80 gamins dedans et à le laisser entreprendre l’ascension du col du Gothard.

Votre indignation était donc dirigée d’abord contre les Japonais?

Oui, mais ensuite aussi envers la communauté internationale. Avec le soutien de la France et de l’Allemagne, le Conseil fédéral a essayé en 2011 de faire passer l’idée méritoire d’une inspection systématique des centrales mondiales par des ingénieurs provenant de différents pays pour pallier l’absence de normes internationales contraignantes. La proposition a échoué: les Américains, les Russes, les Iraniens, les Pakistanais ne veulent pas entendre parler de visites internationales.

Malgré l’explosion à Fukushima de quatre centrales négligées, dans un pays soi-disant «avancé», les gouvernements ne sont pas fichus de prendre des mesures au niveau international.

Dans votre livre vous mettez aussi en cause l’objectivité des médias...

Quelqu’un comme l’écrivain Etienne Barilier a dénoncé très vite l’amalgame outrancier qui attribue au nucléaire une part des 20 000 morts du tsunami, un amalgame qui a tenté beaucoup de médias. Certes, d’un point de vue technique, Fukushima a bien été une catastrophe dont il fallait impérativement tirer les leçons techniques. Pourtant, une année plus tard, la Commission internationale de protection radiologique (CIPR), l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Comité scientifique de l’ONU sur l’effet des radiations (UNSCEAR) viennent confirmer qu’il n’y a pas eu de victimes à Fukushima dues aux rayonnements et qu’il n’y en aura probablement pas à l’avenir. La population a été exposée à des doses faibles de 20 à 40 millisieverts; or des centaines de milliers de personnes dans le monde vivent depuis toujours au milieu de doses de rayonnement naturel du même ordre – sans que l’on ait observé d’impact sur la santé.

Peut-être, mais à long terme?

En l’état des connaissances acquises depuis près d’un siècle en matière de rayonnements, non: pas d’impact visible pour les doses faibles mentionnées tout à l’heure et présentes dans la nature. Selon une règle en usage depuis bientôt cinquante ans, les spécialistes de la radioprotection estiment que le risque de cancer tardif pour une personne ayant reçu une forte dose d’un sievert (soit 1000 millisieverts) est de 5%. Moins d’une demi-douzaine d’employés des centrales de Fukushima ont été exposés à une dose supérieure à un demi-sievert. Peut-être bien qu’il y aura quelques victimes, mais pas au point de parler de catastrophe. Certes, public et médias mesurent volontiers les risques technologiques ou naturels par le nombre de victimes.

Mais l’ingénieur que je suis ne se contente pas du fait qu’il n’y a pas eu de victime «nucléaire» à Fukushima. Non, c’était inacceptable, ça ne devait pas arriver.

Pour Bruno Pellaud, Fukushima ne doit pas être le prétexte pour interdire les centrales nucléaires. (Photos: Getty Images)
Pour Bruno Pellaud, Fukushima ne doit pas être le prétexte pour interdire les centrales nucléaires. (Photos: Getty Images)

Pas de nouvelles centrales après Fukushima a décrété le Conseil fédéral. Mais en attendant nos vieilles centrales continuent de fonctionner comme si rien ne s’était passé...

Après Fukushima, plusieurs ajustements marginaux ont été décrétés. A Mühleberg, par exemple, il a été décidé d’installer une source d’eau supplémentaire dans l’hypothèse extrême où l’Aar en viendrait à sécher complètement; une conduite d’eau va donc être tirée depuis la Sarine. Mais nos centrales étaient déjà sûres. L’âge n’a pas une grande importance, parce que presque toutes les pièces d’équipement sont progressivement remplacées à l’intérieur d’une centrale. En outre, l’accusation volontiers ressassée par certains politiciens – selon laquelle les entreprises électriques voudraient économiser sur la sécurité – n’est chez nous pas fondée, puisqu’elles sont la plupart cantonales et non pas «capitalistes». Si l’autorité de surveillance demande de rajouter un système de sécurité qui coûte 3 millions dans une centrale qui produit pour un million d’électricité par jour, les propriétaires ne vont pas tergiverser longtemps, afin de ne pas risquer un ordre d’arrêt immédiat. Par conséquent, la position du Conseil fédéral de dire que les centrales resteront en service tant que la sécurité est garantie s’avère fondée technologiquement.

A moins que l’initiative des Verts pour leur fermeture anticipée ne gagne devant le peuple...

Non, elle va échouer, comme ce fut toujours le cas dans le passé, en 2003 la dernière fois. Une enquête récente a du reste révélé que si une majorité de Suisses ne veulent pas de nouvelles centrales aujourd’hui, une majorité encore plus claire – 81% – estime que les centrales actuelles sont sûres.

Le nucléaire fera donc encore longtemps partie du paysage suisse, j’en suis persuadé.

Et après? Vous ne croyez pas à une véritable sortie du nucléaire par le renouvelable, telle que l’imagine le Conseil fédéral...

Admettons que nous arrivions à 100% d’énergies renouvelables. Dans ce cas, les compagnies d’électricité devraient disposer d’une production installée de 200% pour pouvoir compenser des barrages vides et l’absence tout de même assez fréquente sur le Plateau suisse de vent et de soleil. En Allemagne, on anticipe en construisant des douzaines de centrales au charbon. Et l’effet de serre dans cette approche?

Plus concrètement, c’est l’instabilité du réseau causée par les cabrioles de la météo qui va bientôt dominer le débat sur l’électricité.

Le nucléaire, c’est ça: produire de l’électricité pour un million de personnes sur trois terrains de football.

Et le solaire?

Il aura sa place, mais il ne jouera qu’un rôle limité. Il ne prendra pied que sur les toits et façades bien exposés au soleil; la population s’opposera à son extension sur les sols, aux prairies, aux vignes et aux flancs de montagne. Et puis les panneaux solaires doivent être changés chaque vingt ans et même si vous recyclez le tout, il restera malgré tout un bouillon de quelque 3%, plus précisément environ 45 mètres cubes de déchets toxiques par milliard de kilowatt-heures produits. Car, les nouveaux panneaux solaires, moins chers, contiennent du cadmium, l’une des sept substances chimiques les plus toxiques, interdite dans l’industrie par les normes européennes. Le cadmium est curieusement toléré pour le solaire. Une substance qui reste éternellement toxique et non «seulement» pendant des milliers d’années comme on s’en effraie pour les déchets radioactifs.

Prévision réaliste, bien qu’ironique aujourd’hui: dans trente ans, ces premiers déchets toxiques du solaire rejoindront les déchets nucléaires dans cette caverne profonde quelque part en Suisse alémanique qui aura été creusée d’ici là.

Le Conseil fédéral, pour sortir du nucléaire, table aussi sur les économies d’énergie. Qu’en pensez-vous?

Je n’ai rien contre des voitures qui ne consomment que moins de trois litres aux cent, ni contre les maisons Minergie. Mais ça n’a rien à voir avec le nucléaire, ça n’aide pas à sortir du nucléaire. En Suisse, on installe de plus en plus de pompes à chaleur qui tirent le 75% de la chaleur du sol ou de l’eau, mais qui exigent 25% d’électricité pour le reste, ce qui revient à remplacer le mazout par du «chauffage électrique».

On va donc économiser du mazout, mais consommer plus d’électricité!

Il ne sert donc à rien de culpabiliser le citoyen sur sa consommation domestique en l’assénant à coup d’ampoules économiques.

En affirmant que le risque zéro existe, vous poussez quand même le bouchon nucléaire un peu loin, non?

Avec une telle centrale installée dans une caverne souterraine, on arriverait à un risque essentiellement nul.

Un tel système coûterait un prix astronomique, non?

Non, parce que nous entrons dans un monde où, avec l’insistance à promouvoir les énergies renouvelables, il devient politiquement et économiquement acceptable et même «correct» pour les politiciens de promouvoir des sources d’électricité qui coûtent de 20 à 40 centimes le kilowattheure. Le coût actuel du nucléaire c’est de 4 à 5 centimes; pour de nouvelles centrales, ce serait de 7 à 11 cen-times. Dans une version souterraine, on arriverait peut-être à 15 centimes. Soit toujours moins que du renouvelable et dans ce cas à un risque zéro.

Mon message aux politiciens est donc de dire, n’interdisez pas la technologie nucléaire sous prétexte de Fukushima.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Laurent de Senarclens