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20 juillet 2015

Ça baigne pour le textile

Difficile d’imaginer un séjour balnéaire sans son maillot de bain qui tient dans la paume de la main, bien que le phénomène soit assez récent. Soumise à de forts changements ce dernier demi-siècle, notre industrie textile ne perd pas le fil.

Lorsque, vers la fin du XIXe siècle, on commence à se mettre à l’eau pour le simple plaisir de barboter, et non plus seulement pour soigner ses rhumatismes, le costume de bain, attirail seyant à la pudeur d’antan, est composé de multiples pièces compliquées. Il recouvre largement le corps et ne se distingue quasiment pas des habits civils. Très peu fonctionnel, tant de par son volume que par les matériaux utilisés (flanelle, voire même laine jusqu’à la fin des années 1940!), il n’encombre cependant pas les baigneurs qui, souvent, ne savent pas nager et font juste trempette.

Affiche publicitaire pour Lahco, datant des des années 1930, montrant une jeune femme en maillot de bain aux épaules dégagées et aux cuisses mi-couvertes.
Affiche publicitaire des années 1930. L’entreprise suisse Lahco, désormais basée à Glattbrugg, dans le canton de Zurich, a jadis compté parmi les plus grands fabricants européens de maillots de bain.

Au fil des décennies et de l’évolution des mœurs, il se simplifie, fond au soleil pour dévoiler de plus en plus généreusement peau et courbes. Il prend la forme du – désormais très classique – bikini dans les années 1960, consécration de la libération des corps et de l’importance grandissante accordée au sport et au divertissement amorcée avec les congés payés acquis au début du même siècle.

Précurseur dans sa discipline

En Suisse subsiste encore de nos jours une entreprise consacrée uniquement au maillot de bain. Son histoire se calque sur celle d’un secteur longtemps florissant.
Lahco, (site en allemand et anglais) créée au début du XXe siècle, se dédie d’abord aux sous-vêtements masculins. Leurs coupes près du corps, qui font fureur, sont possibles grâce à l’utilisation d’une nouvelle fibre synthétique particulièrement souple et extensible, l’Hélanca, comparable au Lycra actuel. Inventée par un Américain, elle a pu être produite dans les années 1930 grâce au savoir-faire d’une entreprise saint-galloise et son brevet a connu une belle carrière internationale.

L’ajout au catalogue de maillots élastiques s’inscrit dans une logique de continuité, et les costumes de bain, avec l’essor de la natation comme discipline sportive, jouent un rôle essentiel dans le développement de tissus extensibles et à séchage rapide, figurant ainsi parmi les premiers vêtements dits techniques.

Une histoire jalonnée de succès et d’embûches

Broderie de Saint-Gall conservée au Musée du textile de la même ville.
La broderie de Saint-Gall est un des symboles forts de la réussite de l’industrie textile de notre pays. En Suisse, c’est par ce secteur que la révolution industrielle a débuté à l’orée du XIXe siècle.

Le secteur textile, pilier de notre économie sur de nombreux siècles, a connu des hauts et des bas. Dès la fin du XIXe, la renommée mondiale des broderies de Saint-Gall, très demandées par des centres de la haute couture comme Paris, repose sur l’invention par Charles Wetter de la guipure. Les fils sont brodés sur une toile de fond qui est ensuite dissoute chimiquement, ne laissant que le motif ajouré. Cela permet d’imiter à la perfection les fines dentelles au fuseau avec une économie de moyens et de temps considérable.

Mais dans les années 1960, malgré les machines de pointe et la maîtrise des procédés chimiques (comme la coloration, qui permettra par la suite le développement des géants pharmaceutiques actuels), une concurrence mondiale croissante donne du fil à retordre au secteur traditionnel de la branche. Pour en découdre, il faut proposer des produits particuliers et innovants, répondant à un très haut standard de qualité.

L’innovation comme fil conducteur

René Rossi, physicien, tient une bobine dont le fil a été enrobé d’un capteur par procédé plasma.
René Rossi, physicien, tient une bobine dont le fil a été enrobé d’un capteur par procédé plasma.

Le défi est de se démarquer par des matériaux toujours plus performants, plus légers, plus résistants... et aussi plus intelligents. C’est dans ces eaux là qu’excelle l’Empa, l’institut interdisciplinaire de recherche pour les sciences des matériaux et le développement des technologies au sein du domaine des écoles polytechniques fédérales. Il développe en collaboration avec l’industrie des tissus high-tech et connectés et est entre autres spécialiste dans la technologie plasma, qui permet l’intégration d’un capteur directement autour de la fibre.

Les avantages sont nombreux: il faut moins de matière pour revêtir la fibre qu’un fil entièrement en métal, ce qui est non seulement moins coûteux, mais aussi moins lourd, et permet au capteur de se répartir très souplement sur une grande surface. Mêlé aux fibres, le capteur est ainsi lavable.

Le physicien René Rossi, responsable du Laboratoire de protection et physiologie de l’Empa, souligne que

les gens sont moins réticents à l’implantation de haute technologie au niveau corporel lorsqu’elle est intégrée à des objets familiers, comme une montre, des lunettes, ou des vêtements».

Ainsi, plutôt que de s’affubler d’un boîtier à leur ceinture, les personnes atteintes de sclérose en plaques préféreront sans doute porter des shorts dont les capteurs imbriqués dans le tissu mesurent la température des jambes et la régulent à 35° C, idéale pour une meilleure transmission neurologique.

«Notre population vieillit et les soins médicaux sont une des plus grandes préoccupations de l’avenir, rappelle René Rossi.

Une chemise qui diffuse un médicament par la peau peut favoriser les soins à domicile, souvent souhaités par les aînés.»

Mais les applications se déclinent dans de nombreux domaines. Des rideaux lumineux aux tanks de carburant textile pour fusées, il ne faut pas oublier les éléments de traction renforcés en fibres de carbone.

Donnant un nouveau souffle au voilier Alinghi, ils lui permettront peut-être de battre à nouveau ses concurrents à plate couture lors de ses prochaines sorties sur les mers et océans du globe...

Texte: © Migros Magazine | Manuela Vonwiller

Auteur: Manuela Vonwiller

Photographe: Jorma Müller