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26 mars 2012

Ça n’arrive qu’en Suisse (?)

Jacque Etienne Bovard, professeur et écrivain, paye les frais de notre "suissitude" légendaire lorsqu'elle devient réalité...

Jacque Etienne Bovard, professeur et écrivain
Jacque Etienne Bovard, professeur et écrivain.

Existe-t-il une «suissitude», ou si vous préférez une façon d’être au monde clairement, spécifiquement et exclusivement «à nous», et cela malgré toutes les différences qui font la richesse d’un pays fourmillant de cantons, de langues, de religions, de villes, de vallées latérales, de systèmes scolaires et j’en passe? Gare aux clichés («lents, sérieux, ordrés, ponctuels, travailleurs, profiteurs, délateurs»), mais les anecdotes, ces purs éclats de réalité diamantine, valent peut-être autant que les gros livres pour répondre à la question.

Rentrant chez lui par une nuit de bise à –15°, un ami d’origine italienne croit rêver déjà en voyant deux agents de police occupés à gratter le pare-brise verglacé des voitures en stationnement, afin d’examiner les disques à la torche électrique, et de laisser sous les essuie-glaces quelques papillons roses suavement enveloppés de plastique. Il narre ensuite la chose à sa famille, du côté de Florence. On rit beaucoup et on lui tape gentiment sur l’épaule, comme le jour où il a essayé de leur faire croire que les Suisses mettaient presque toujours le montant requis dans la tirelire des boîtes à journaux: fabulatore! Donc oui, nous sommes uniques. C’est toujours ça de pris.

Une amie anglaise, grande voyageuse, a eu à peu près le même succès de retour à Londres, en affirmant qu’un installateur de Swisscom non seulement avait sonné à sa porte à la minute exacte du rendez-vous, mais se tenait en chaussettes sur son paillasson, ayant déjà retiré ses mocassins pour être tout à fait sûr de n’introduire aucune poussière dans son logis: you can’t be serious! Donc affaire classée: point comme nous! Ah, ça fait du bien de sentir ça.

Hélas. L’autre jour, il m’en coûte de l’avouer, j’ai rangé ma voiture avec quelque désinvolture dans le parking d’un centre commercial: un peu en biais, eh oui. Comme je reviens avec mes courses, une espèce de diable surgit de derrière un pilier et, l’index frémissant, me désigne ma roue arrière gauche outrageusement coupant la ligne blanche. C’est le concierge du parking, grave, raidi, et sourd à toute tentative d’humour ou de relativisation du drame: Yé noté lé nouméro, vitupère-t-il en boucle, la prosséné fois yé vous dénonce! Bon. Disons alors que la «suissitude» existe, que personne n’y croit, mais qu’elle se transmet très bien.

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Jacques-Etienne Bovard