Archives
25 juillet 2016

Cacophonie autour de l'hymne national

D’un côté le traditionnel Cantique suisse, de l’autre un nouvel hymne national proposé par la Société suisse d’utilité publique. Le 1er Août, les deux chants seront entonnés sur la prairie du Grütli, relançant le débat sur la nécessité d’un nouveau texte.

Le nouvel hymne national proposé par la SSUP supplantera-t-il le Cantique suisse? La bataille ne fait que commencer... (Photo: Keystone)

Sur fond rouge la croix blanche, symbole de notre alliance, signe de paix et d’indépendance...» Vous reconnaissez cet air? Non, et c’est normal. Il s’agit du nouveau texte proposé par la Société suisse d’utilité publique (SSUP) en guise d’ hymne national. Exit le traditionnel Cantique suisse et son «Sur nos monts, quand le soleil annonce un brillant réveil...»

Trente-cinq ans, ça suffit! proclame la SSUP dans un communiqué diffusé en mars dernier, proposant de dépoussiérer le texte officiel tout en conservant la mélodie. En guise de ballon d’essai, la société à but non lucratif qui gère entre autres la prairie du Grütli a annoncé que les deux versions y seraient entonnées le 1er Août.

La manœuvre est loin d’être du goût de tout le monde et à Berne des politiciens s’échauffent. Car en dehors du Grütli, le nouvel hymne a aussi été proposé par la SSUP aux communes et aux écoles et certaines ont décidé de troquer le traditionnel Cantique suisse contre ce dernier, au risque de le faire passer pour le nouvel hymne officiel, s’insurge le PDC valaisan Yannick Buttet. Mais il n’y a pas que ça: «Je ne vois pas la nécessité d’ôter la référence à la transcendance et à la patrie, dit-il. L’intérêt d’un hymne est de nous relier aux générations précédentes et futures, il s’agit de notre culture.»

En face, on se défend de toute manœuvre pour imposer le nouveau texte l’air de rien, comme l’explique le président de la SSUP Jean-Daniel Gerber dans l’entretien ci-dessous, et l’on assure vouloir lancer le débat. Reste à choisir entre anciens et modernes.

Le nouveau

Le traditionnel

«Il faut avoir un texte qui parle à tout le monde»

Jean-Daniel Gerber, président de la Société suisse d’utilité publique (SSUP).

Pourquoi voulez-vous remplacer le Cantique suisse? Il ne vous plaît pas?

Il nous plaît puisque le jury et la majorité des votants du concours que nous avons lancé en 2014 ont décidé de conserver la mélodie actuelle. Le texte est certes un beau texte, mais, comme l’indique son titre, il s’agit d’un cantique religieux. Son auteur, le Zurichois Leonhard Widmer, ne l’a jamais conçu comme un hymne national.

Et s’il ne doit pas être religieux, de quelle nature doit-il être?

Selon moi, un chant patriotique doit d’abord représenter les valeurs d’un pays. Celles de la Suisse sont mentionnées explicitement en préambule de la Constitution fédérale adoptée par le peuple en 1999. C’est la paix, la solidarité, l’équité, l’indépendance, la liberté. A ceux qui prétendent que le nouveau texte fait fi de la religion, je réponds que ces dernières représentent bel et bien des valeurs chrétiennes.

Que gagnerait la Suisse à avoir un nouvel hymne?

D’ancrer ses valeurs dans l’ensemble de la population, des Grisons à Genève. Car un des meilleurs moyens de les faire connaître est l’hymne national. En apprenant ce chant, on apprend les valeurs qui ont fait ce pays, cela augmente la solidarité, favorise la recherche du compromis et rend plus fort le gouvernement suisse connaissant les valeurs à défendre quand il doit trouver des solutions à l’extérieur. La cohésion nationale s’en trouve ainsi renforcée.

Au-delà des valeurs, n’est-il pas justement propre à ce type de chants d’être désuet?

La raison que nous voyons de le changer n’est pas en premier lieu son ancienneté, mais parce qu’il ne touche pas au cœur de la population. Regardez les gens qui chantent notre hymne, ils bougent à peine les lèvres. Regardez l’équipe nationale lors du dernier Euro, ses joueurs chantaient à peine, et je les comprends. On a essayé de faire apprendre l’hymne par cœur à l’école, mais sorti de classe, il est oublié. Il faut avoir un texte plus facile à apprendre, qui parle à tout le monde. C’est aussi pour cela que la nouvelle version ne comprend qu’une seule strophe.

D’accord, mais faire entonner la nouvelle version en parallèle avec le Cantique suisse sur la prairie du Grütli le 1er Août, c’est un peu de la provocation, non?

Pas du tout, car nous entonnerons le Cantique suisse puis le nouvel hymne. Nous ne défendons à personne de chanter le Cantique suisse... Chacun est libre de chanter celui qu’il désire. Il n’y a aucun sacrilège à chanter autre chose que le Cantique suisse le 1er Août. La législation précise qu’il doit être chanté lors de représentions militaires et diplomatiques. En dehors de cela, chacun fait ce qu’il veut. Le Cantique suisse a d’ailleurs déjà été joué de manière jazzy ou de façon plus rythmée et personne ne s’en est offusqué. Pour populariser un texte, il faut bien le faire connaître. Ainsi les gens peuvent se faire leur propre opinion de la nouvelle proposition.

Les tenants de la version originale vous accusent justement de tenter d’introduire insidieusement un nouvel hymne en laissant croire qu’il est officiel...

Absolument pas. Déjà en 1894, le Conseil fédéral avait exprimé l’opinion qu’un nouvel hymne ne pourrait être imposé par le gou­vernement, mais qu’il devrait naître dans la population. Nous ne faisons rien d’autre que de commencer à diffuser une proposition par la base. Cela prendra beaucoup de temps. Qu’y a-t-il de mal à lancer un débat sur les valeurs de ce pays repris dans un nouveau texte à la musique actuelle de notre hymne? Sommes-nous dans une démocratie ou non?

Texte © Migros Magazine – Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey