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4 février 2013

Cambodge: un millénaire en deux semaines

Ruines séculaires, vestiges de la colonisation française ou témoignages de la terrible période des Khmers rouges, ce pays encore épargné par le tourisme de masse est un concentré d’histoire.

Débarquer en Asie du Sud-Est, pour qui n’y a jamais mis les pieds, reste une expérience forte malgré la modernisation galopante. Lorsque l’on traverse les rues de la capitale, Phnom Penh, il y a tant à voir et à sentir: les visages, les sourires, les vêtements, les stands où l’on cuisine du riz frit et des nouilles, les tuk-tuk qui insistent pour vous mener à votre destination (et ne se laissent pas impressionner par votre refus), la circulation chaotique… «C’est le dernier moment pour visiter le Cambodge avant que les tour-opérateurs n’apportent le tourisme de masse, surtout à Siem Reap et peut-être dans le sud», observe Céline Goumaz, Suissesse qui vit dans ce pays depuis quatre ans. Son hôtel, qui doit ouvrir ses portes tout prochainement dans la capitale culturelle, est en plein chantier, à l’image du pays qui se réveille.

Une merveille préservée dans un écrin de verdure

Le temple d'Angkor Vat, entouré d'un fossé imposant, témoigne du savoir-faire de la civilisation kmère. (Photo: Istockphoto)
Le temple d'Angkor Vat, entouré d'un fossé imposant, témoigne du savoir-faire de la civilisation kmère. (Photo: Istockphoto)

La redécouverte des ruines des temples d’Angkor, en 1863, lorsque la France a colonisé l’Indochine, a placé le Cambodge sur la carte du monde. A son apogée, au XIIIe siècle, la capitale de l’empire khmer s’étendait sur plus de mille kilomètres carrés et comptait près de 750 000 habitants. L’on ne saurait manquer de visiter ces temples, éparpillés sur un immense territoire: 300 kilomètres séparent Angkor Vat, le bâtiment principal – celui qui figure aussi sur le drapeau national –, du plus éloigné des monuments datant de la même époque, Preah Vihear, revendiqué par la Thaïlande. De bon matin, la route qui mène aux sites se transforme en un immense chaos de bus climatisés, voitures privées, tuk-tuk, vélos... qui font halte au temple principal. Ça se bouscule un peu, mais dès que l’on s’éloigne des larges allées, la foule s’évapore et l’on se retrouve enfin seul à arpenter les ruines séculaires. Elles se trouvent dans un état de conservation divers: certaines sont encore de véritables palais quand d’autres ont été envahies par la forêt vierge. Régulièrement, de nouveaux temples sont redécouverts et s’ajoutent à la liste. La meilleure manière de visiter le site consiste à prendre un ticket pour trois jours, que l’on peut répartir sur une semaine. Car entre deux visites, l’on a souvent besoin d’une respiration et la région de Siem Reap a beaucoup d’autres activités à offrir (lire encadré).

Un réel échange avec les habitants

Un parapluie joliment assorti au «kesa», la robe orange traditionnelle des moines bouddhistes.
Un parapluie joliment assorti au «kesa», la robe orange traditionnelle des moines bouddhistes.

De l’autre côté du lac de Tonlé Sap, la région de Battambang, jardin potager et verger du Cambodge, est bien plus tranquille. Les pluies des derniers jours menacent le fleuve, objet de toutes les conversations. Un homme en scooter s’approche et voudrait savoir si nous sommes d’accord de venir donner une leçon d’anglais. Bunnarath Som vient d’une famille pauvre, qui l’a placé chez les moines bouddhistes à 7 ans. Il y a reçu une éducation et de bonnes notions d’anglais. Devenu agriculteur – comme 70% de la population – il a souhaité partager ce qu’il a appris. «J’ai demandé au chef du village si je pouvais emprunter les salles de cours entre quatre et six heures pour enseigner la langue de Shakespeare. Pour moi, c’était très important que cela reste gratuit, tout le monde est bénévole.» Les élèves de la première volée de l’école du village de Slarkram, à quelques kilomètres, sont devenus enseignants et chaque jour Bunnarath Som fait un tour en ville – en partenariat avec les hôtels – pour trouver des touristes volontaires. «Les enfants ont l’occasion de découvrir d’autres cultures en même temps qu’ils apprennent l’anglais.» Malheureusement, ce jour-la, il pleut tellement fort que chacun s’est précipité chez lui, de peur que la montée des eaux ne coupe la route. La leçon est annulée.

Le train bambou est suffisamment léger pour devenir un train «à l’emporter».
Le train bambou est suffisamment léger pour devenir un train «à l’emporter».

Le lendemain, un tuk-tuk nous emmène à la gare du train bambou. Il s’agit d’une ligne d’une quinzaine de kilomètres, construite par les Français en 1930, qui sert à acheminer matériel et vivres. Deux axes d’acier sont posés sur des rails déformés par le temps. Par-dessus se trou­ve un plateau de bambou et un moteur diesel est installé à l’arrière. C’est parti pour un voyage cahoteux et bringuebalant dans le temps. Lorsque nous faisons face à un train venu de l’autre direction, le plus léger doit sortir de l’axe. Nous descendons du train, démontons le plateau, portons les axes sur le bas-côté. Puis il faut «reconstruire» le véhicule avant de repartir. Soudain, le chauffeur freine brusquement, descend et revient quelques pas en arrière en courant avec son bâton qu’il frappe frénétiquement au sol. Le revoilà, large sourire, un serpent mort à la main: «Soupe! Good!»

Le pays voudrait assainir son réseau en ruine. La ligne reliant Kampot à Phnom Penh, construite par les Français, vient d’être rouverte mais pour l’heure seuls des convois de marchandises l’empruntent. La partie nord est en cours de rénovation, «mais nul ne sait quand ce chantier pharaonique sera achevé, car les entreprises chargées de sa réhabilitation rencontrent d’énormes difficultés tant financières que techniques», observe Céline Goumaz.

Plus de 20 000 personnes auraient péri dans cette ancienne cole transformée en prison S-21 par les Khmers rouges.Avant d'être torturées, les victimes étaient photographiées.
Plus de 20 000 personnes auraient péri dans cette ancienne cole transformée en prison S-21 par les Khmers rouges.Avant d'être torturées, les victimes étaient photographiées.

Les heures sombres de l’histoire contemporaine

De retour à Phnom Penh, il est temps de faire face à l’histoire terrible des Khmers rouges. La visite de l’ancienne école transformée en prison S-21 se révèle à la fois passionnante et effrayante. Durant les années 1975-1979, le régime de Pol Pot a instauré «l’an zéro», remaniant tout un pays. L’agriculture est alors le seul travail admis. Il n’y a plus ni universités ni hôpitaux. Les citadins sont envoyés aux champs tandis que les machines de la vie moderne sont bannies et l’instruction abolie. Pour une chanson fredonnée, une observation, les gens sont condamnés aux travaux forcés ou déportés dans des camps d’où personne ne revient jamais. Il suffit de porter des lunettes de vue – interprétées comme un signe «intellectuel» – pour être considéré comme un traître à la cause.

20 000 personnes auraient péri dans cette prison. Salles de torture, cachots et expositions temporaires se succèdent. En 2012, Douch, directeur de la prison, a été condamné à perpétuité pour crime contre l’humanité. Le procès est abordé dans une salle. Les portraits des dictateurs ont été tagués d’insultes par un peuple à la mémoire toujours vive.

Si l'ancine Cinéma Royal peine à éblouir de ses lumières, il a toutefois le mérite de rappeler une certaine ambiance.
Si l'ancine Cinéma Royal peine à éblouir de ses lumières, il a toutefois le mérite de rappeler une certaine ambiance.

Détente au sud dans une ambiance coloniale

Loin de l’agitation des capitales économiques et touristiques, le sud du pays est un havre de paix. Première halte à Kampot, petite ville qui a un air de patelin de province français des années cinquante. Les façades du vieux cinéma et du théâtre n’ont pas changé mais il n’y a guère plus qu’un bazar à l’intérieur. «Avec un petit ravalement de façades, la cité pourrait être inscrite au patrimoine de l’Unesco», nous vante l’Office du tourisme. Les nouvelles constructions ont été bâties sur le même modèle. Notre hôtel, composé de moulures et de fer forgé, n’a que trois ans mais sent déjà le renfermé. A la réception, Novembre, prénommé ainsi parce qu’il est né en ce mois, est ravi de pratiquer son anglais balbutiant. Il raconte qu’il aime suivre les matchs de la première ligue anglaise et n’est jamais allé à Phnom Penh. Il dort là, juste derrière le comptoir, sur un matelas dans l’hôtel de son oncle.

Un courant d’air marin et fantomatique

Dernière escale à Kep, au bord de la mer. Cette petite ville est en plein essor, nous promet-on. Autrefois lieu de villégiature des Français en mission, leurs maisons sont toujours là, en ruine, dans un quartier surnommé «ville fantôme». Durant le régime khmer, il était interdit d’habiter ces maisons qui ont été pillées jusqu’à la moindre plaque de carrelage. Le marché aux crabes grouille de clients, mais la plage n’est guère attirante. Peu importe, l’endroit est si calme que l’on s’y repose avec délice de son long voyage. Les amateurs de sable blanc embarqueront sur de petits bateaux qui les conduiront dans les îles paradisiaques alentour, dont la plus célèbre est l’Ile au lapin.

Auteur: Mélanie Haab

Photographe: Mélanie Haab