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15 octobre 2012

Cambriolages horlogers: course contre la montre

De la vallée de Joux à La Chaux-de-Fonds, la multiplication des cambriolages et braquages force la police et les entreprises à s’organiser.

Dessin d'un chemin menant à une bijouterie
Pas moins de deux cents sites à risque ont été recensés dans l’arc jurassien. (Illustration: Corinna Staffe Jud)

Le succès insolent de l’industrie horlogère a aussi son revers de la médaille. Dans les entreprises de l’arc jurassien, de la vallée de Joux à La Chaux-de-Fonds, la liste des affaires criminelles ne cesse de s’allonger.

Fait inédit, si les marques de luxe, de Corum à Audemars Piguet en passant par Zénith, ne sont pas en reste, ce sont désormais les petits ateliers et autres sous-traitants discrets qui deviennent la cible des malfaiteurs. «Des malfrats de mieux en mieux préparés et, surtout, de plus en plus au courant des meilleurs endroits et des bons moments pour commettre leur délit», constate avec fatalisme Yvan Perrin. L’ancien conseiller national connaît bien le milieu, ne serait-ce qu’à travers son travail au sein de la police de Neuchâtel qu’il a fini par quitter en janvier dernier.

En tant que consultant en matière de sécurité auprès d’une entreprise privée très active dans la branche horlogère, Yvan Perrin s’étonne de voir des petits patrons désappointés voire davantage en constatant les dégâts d’une visite inopportune, «alors qu’aucune mesure de discrétion n’avait entouré l’arrivée d’un joli butin potentiel».

A l’image de l’or, dont le prix au kilo flambe, ce sont avant tout métaux précieux et autres pierres qui constituent les cibles de choix. «Le calcul est simple, confirme à Neuchâtel le porte-parole de la police Pascal Luthi: il y a quelques années encore à 20 000 francs, le kilo se monnaie désormais autour des 50 000 francs.» Si les mouvements à complication conservent une haute valeur ajoutée auprès des amateurs, ils n’intéressent guère les voleurs. «Parce que sans le réseau pour écouler les pièces de haute horlogerie, les malfaiteurs se retrouvent dans la même situation qu’une poule qui a trouvé un couteau», image Yvan Perrin. Certaines bandes criminelles comme les Pink Panthers, ces anciens soldats d’élite de l’armée d’ex-Yougo­slavie, possèdent de telles filières et en ont fait leur spécialité. «La Suisse n’est pour l’instant pas trop touchée. Chez nous, les pièces finies sont plutôt volées dans les magasins. Ces derniers commencent à s’équiper en conséquence, mais contrairement aux manufactures où il faut montrer patte blanche, ils accueillent des clients et restent donc par essence plus vulnérables.»

Les forces de l’ordre sur le qui-vive

Devant l’ampleur du phénomène, les forces de l’ordre s’organisent. Dans le Jura, autour du sinistre nom de code «Braqor», avec un «quadrillage amélioré des cibles potentielles», dixit Bertrand Schnetz, le patron de la judiciaire. Un peu plus de poésie, à Neuchâtel, avec «Tourbillon», petit clin d’œil à la belle mécanique horlogère. Selon Pascal Luthi, trois buts sont visés: d’abord une présence accrue autour des cibles potentielles. «Dans certains créneaux horaires, notamment la fin de nuit, nous avons renforcé nos patrouilles.»

Deux cents sites à risque

Il s’agit non seulement de se montrer, mais aussi de permettre aux agents de police-secours de mémoriser les différents trajets. Ce qui n’est pas une mince affaire: pas moins de deux cents sites à risque ont été recensés dans l’arc jurassien. Les procédures d’intervention ont été mises à jour pour tenir compte des spécificités de ces délits, mais aussi de la géographie: celle d’une région très étendue, souvent peu habitée et très proche d’un autre canton mais aussi de France. «Nous collaborons étroitement avec la police des frontières, mais également avec nos voisins français», assure Pascal Luthi.

Il n’empêche. Quel que soit le niveau des échanges et des actions communes, la proximité de la frontière facilite forcément la tâche des malandrins et constitue donc une difficulté supplémentaire. Bertrand Schnetz ne le conteste pas: «C’est une évidence, même si le partenariat est excellent.» Se pose également la question de l’existence de deux corps de police cantonaux dans cette région où l’on passe de l’un à l’autre sans même s’en rendre compte. On sait qu’un projet de fusion est en cours. On sait aussi qu’il ne se réalisera pas sans mal.

Dernier aspect de l’opération «Tourbillon», la prise de contacts avec les patrons des grandes entreprises comme des petites PME. Yvan Perrin résume: «Auparavant, en Ajoie par exemple, les malfaiteurs s’attaquaient aux banques. Le secteur a dû s’adapter, imaginer de nouveaux fonctionnements et locaux. Désormais, l’industrie horlogère doit entrer dans une même logique. Pour certains, notamment beaucoup d’entreprises connues, il s’agira d’une évolution, d’un renforcement. Mais pour d’autres, des petites PME discrètes, il faut une vraie révolution.»

Les malfrats sont de plus en plus au courant des meilleurs endroits et des bons moments pour commettre leur délit.
Les malfrats sont de plus en plus au courant des meilleurs endroits et des bons moments pour commettre leur délit.

La police n’est qu’un maillon de la chaîne de la sécurité

Un petit patron d’un atelier anonyme et sans histoire est forcément moins préparé à ce type de réalité. «Mais la sécurité est une chaîne dont la police ne constitue qu’un maillon, rappelle l’ancien inspecteur. Et c’est toujours à la partie la plus faible que s’attaquent les criminels.» Autrement dit, rien ne sert de s’équiper d’un système d’alarme coûteux si les employés discutent des arrivées d’or au bistrot du coin ou si l’on oublie de fermer la fenêtre du premier étage en partant. «Sans parler du faux sentiment de sécurité induit par des alarmes non adaptées. Le domaine de la sécurité ressemble à une vaste nébuleuse, n’importe qui peut se prétendre spécialiste alors qu’il n’est au bénéfice d’aucune formation sérieuse comme celle dispensée désormais à l’Ecole de police de Savatan.» Succès économique insolent, flambée du prix de l’or, intérêt décuplé de certains milieux criminels: petits et grands acteurs de la branche horlogère n’ont pourtant d’autre choix. Désormais, la discrétion des ateliers ne les protège plus. Internet, «où la concurrence les contraint à évoquer leur travail», permet déjà d’en localiser une bonne partie. Reste aussi la délicate question de la fiabilité du personnel. Nombre d’enquêtes aboutissent à la conclusion de graves négligences. Quand il ne s’agit simplement pas de complicité interne. «Les boîtiers ont beau ne pas être marqués, relate Yvan Perrin, une Rolex ou une Royal Oak sont repérables au premier coup d’œil.» Au point que d’aucuns se demandent si les marques prestigieuses ne devraient pas contribuer à la protection de leurs sous-traitants.

Les malfrats sont de mieux en mieux préparés. - Yvan Perrin, consultant en matière de sécurité

«Oui, j’ai bien reçu une lettre de la police. Mais je ne me sens pas trop concerné. C’est tranquille, ici.» Pas de nom, ni de lieu, ni de famille. Robert (prénom fictif) possède depuis vingt-sept ans un petit atelier de polissage, qui travaille en sous-traitance pour plusieurs grandes marques «dans toute la Suisse romande». Beaucoup d’or, autrefois, un peu moins maintenant. Peut-être un des premiers effets de ces vols à répétition. L’atelier possède une alarme reliée au poste de police, et cela doit suffire. «Moi je suis installé dans une rue tranquille, à part le nom sur la boîte aux lettres, rien n’indique ce que je fais. Tout le monde me connaît ici, c’est une petite ville, mais je n’ai jamais eu de problème.» Pas davantage avec son personnel puisqu’une seule personne travaille avec lui.

«Le polissage, qui consiste en gros à rendre une pièce belle, est un boulot long et plutôt pénible. J’observe quand même la tendance de certaines marques à se réapproprier le travail.» Il avoue avoir entendu parler de concurrents visités, mais ne pas en connaître personnellement. Avant d’ajouter qu’avec l’extrême discrétion du milieu, cela n’a rien d’étonnant: «Notre branche cultive cette qualité depuis longtemps. Je ne parle par exemple jamais de l’état de mon carnet de commandes avec les collègues, même ceux que je croise depuis toujours.»

Parmi les cas officiellement recensés

9 septembre, Zénith, Le Locle (NE): la fabrique horlogère locloise Zénith a eu raison de renouveler son système de sécurité: la police surprend les malfaiteurs à 4 heures du matin dans les lieux. L’un d’entre eux est arrêté, les deux autres parviennent à s’enfuir par une fenêtre du troisième étage située à… douze mètres de hauteur. Butin non déclaré, essentiellement des composants horlogers. Gros dégâts à deux instruments de précision de la manufacture.

3-4 septembre, usine Cortech, Cornol (JU): fracturant la porte donnant accès au magasin de cette entreprise appartenant au groupe LVMH, des malfrats forcent une armoire sécurisée appartenant à la maison Tag Heuer. Ils prennent la fuite, avec un butin non déterminé sur le moment.

25-26 août, Wegmo, Fahy (JU): plusieurs centaines de montres (350 selon la radio locale) sont volées durant le week-end dans cette entreprise spécialisée dans l’emboîtage. Butin de plusieurs centaines de milliers de francs.

3 juin, fabrique horlogère Audemars Piguet, Le Locle (NE): au petit matin, une voiture bélier volée durant la nuit près de Nyon est utilisée pour défoncer l’entrée principale de la fabrique. La police arrive une douzaine de minutes plus tard sur les lieux. Malfrats déjà enfuis. Butin éventuel non précisé.

10 mai, fabrique horlogère Corum, La Chaux-de-Fonds (NE): cambriolage vers 3 heures du matin. Butin non révélé.

30 avril, idem: vingt-neuf modèles historiques (donc très difficiles à revendre) sont dérobés.

5 février, Rama Watch, La Neuveville (BE): trois malfrats cambriolent cette entreprise horlogère produisant notamment les montres RSW. Plusieurs dizaines de modèles et de l’argent dérobés.

5 février, Audemars Piguet, Le Brassus (VD): trois cambrioleurs, apparemment une bande de la banlieue lyonnaise, s’introduisent dans les locaux de la manufacture de luxe, dont le musée situé en face avait déjà été cambriolé en 2010.

24 janvier, Courtemaîche (JU): la conjointe du directeur d’une entreprise horlogère locale est prise en otage. Les malfrats attendent le retour de l’industriel et le forcent à retourner à son usine. Le passage inopiné d’un vigile les met en fuite.

29 novembre 2011, fabrique horlogère Joseph Erard, Le Noirmont (JU): braquage par trois individus armés et cagoulés qui menacent un employé pour ouvrir le coffre. Ils s’enfuient avant de neutraliser six autres employés, enfermant tout le monde dans la chambre forte.

Novembre 2011, Bassecourt (JU): plusieurs individus cagoulés prennent en otage l’épouse d’un industriel. Le mari parvient à s’enfuir et à donner l’alerte.

Début octobre 2011, Cendror, La Chaux-de-Fonds (NE): braquage de cette entreprise spécialisée dans la récupération des métaux précieux. Exactement 50 kilos d’or d’une valeur de 2,5 millions de francs suisses dérobés. Une centaine de kilos avait déjà été volée lors d’un cambriolage au printemps, dans une autre entreprise de la ville.

15-16 juin 2011, entreprise horlogère Edox, Les Genevez (JU): des voleurs s’emparent d’une cinquantaine de boîtiers de montres de luxe, ainsi que de diamants et d’argent liquide. Ils seront arrêtés en octobre dans la banlieue parisienne.

Auteur: Pierre Léderrey