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27 mai 2013

Campagnol, terreur des pâturages

Le rongeur dévaste champs et prairies. Le point avec Paul Marchesi, spécialiste de ces petits mammifères.

C’est l’ennemi public numéro 1 des prairies, pâturages et jardins, où son museau est mis à prix. Les agriculteurs ce printemps, surtout dans l’Arc jurassien, se lamentent, comme l’an dernier, devant des dégâts déjà considérables et le peu de moyens dévolus à la lutte contre l’infernal, l’épouvantable campagnol.

Bien connaître l’ennemi, conseillait Marx. S’agissant de celui-ci, le biologiste Paul Marchesi, spécialiste des petits mammifères, commence par expliquer qu’il y campagnol et campagnol. Sept espèces rien que sous nos malheureuses latitudes: le campagnol agreste, celui des champs, le campagnol terrestre, le souterrain, celui de Fatio (découvert à Zermatt et nommé en mémoire d’un zoologiste genevois), le campagnol roussâtre et, enfin, celui des neiges.

Des pièges pour venir à bout de l’animal

Tous n’ont pas les mêmes capacités de nuisance. Le plus néfaste est sans conteste le campagnol terrestre.

On lui doit ces innombrables taupinières, du fait qu’il creuse des galeries pouvant atteindre jusqu’à une dizaine de mètres et qu’il faut bien évacuer la terre.

Des monticules qui gênent la fauche et l’entretien des prés.

Le campagnol aime les pâturages de moyenne altitude. On le retrouve donc principalement sur la chaîne jurassienne et dans les Préalpes. (Photo: Biosphoto / Emmanuel Lattes)
Le campagnol aime les pâturages de moyenne altitude. On le retrouve donc principalement sur la chaîne jurassienne et dans les Préalpes. (Photo: Biosphoto / Emmanuel Lattes)

D’autant que l’importun a une fâcheuse tendance à pulluler. «Jusqu’à 1000 individus par hectare, voire 1500 dans le Jura.» Des hordes qui s’attaquent aux racines mais aussi à l’herbe en surface, allègrement broutée. Tant que «certaines années, il ne reste plus grand-chose à manger pour les vaches. On ne voit presque plus l’herbe tellement il y a de taupinières.» Des pullulations qui semblent répondre à des cycles plus ou moins variables de sept ans dans le Jura, de six plutôt dans les Préalpes. «On n’a jamais bien compris pourquoi, c’est peut-être lié à des maladies.»

Sinon, seuls les campagnols agreste et des champs peuvent aussi causer quelques dégâts «notamment aux arboricultures fruitières».

Si l’on veut sauver son gazon, protéger son verger, assainir ses prairies, on n’aura pas beaucoup d’autre choix que les pièges, tels qu’en utilisent les taupiers. Le plus classique a longtemps été «une sorte de pince sur ressort». Mais, comme partout, le progrès fait rage et depuis a été mis au point – par un Suisse – un modèle plus sophistiqué, «une sorte de tube avec une guillotine et un ressort. C’est plus cher, mais plus efficace, ça écrase la tête de l’animal.» Que les âmes sensibles même au sort du campagnol ravageur se rassurent: «Le procédé n’a rien de sadique, la bête meurt tout de suite. Un autre système de trappe posée en surface et pouvant servir de mangeoire aux renards est à l’étude et paraît efficace mais plus difficile à poser.» Mais pour que ces méthodes soient efficaces, il faut «un taupier qui contrôle ses pièges tous les jours pendant une ou deux semaines».

Longtemps, l’emploi de rodenticides, dans le Jura notamment et aujourd’hui encore en France, présentait l’inconvénient d’empoisonner les alentours. Répandus par des machines, avec des odeurs et des goûts attractifs, ces produits chimiques étaient également ingérés par le reste de la faune. «Une vraie hécatombe, raconte Paul Marchesi, on perdait les hermines, on voyait tomber les faucons crécerelles, même les chiens et les chats y passaient.» Pour un résultat même pas probant: «On s’est aperçu qu’on arrivait tout juste à écrêter les cycles de pullulation.»

Le coup de pouce des prédateurs dans la chasse aux campagnols

Une pratique bien connue consiste aussi à enfumer les bestioles par un tuyau relié aux gaz d’échappement d’une voiture: «Mais ça ne marche que sur des petites surfaces. Si vous avez des hectares à traiter, vous ne pouvez pas vous amuser avec ça.»

Restent les programmes qui favo­risent les prédateurs comme les chouettes effraies et les faucons crécerelles, dont l’efficacité reste d’ailleurs limitée.

Le campagnol sort rarement et ne va pas loin: il va manger dans un rayon de 20 centimètres autour de son trou.

Plus efficaces, les hermines et les belettes iront débusquer l’ennemi au fond de son bunker. Les renards aussi sont de bons prédateurs.

Le travail effectué par les chats est en revanche plus discutable: non seulement, comme les rapaces, ils n’attaquent les campagnols que lors de leur rares sorties, mais «ils déciment en plus, dans les zones habitées, les contingents d’hermines et de belettes».

Bref le campagnol, c’est comme bien d’autres choses: il faut surtout attendre que ça passe.

Le terrain de jeu du campagnol

Un campagnol s'aventure hors de son abri. (Photo: F1online)
Un campagnol s'aventure hors de son abri. (Photo: F1online)

Pas de chance pour la chaîne jurassienne, juste «aux bonnes altitudes» pour le campagnol terrestre, qui aime les pâturages plus que les prairies de fauche. On retrouvera donc le vorace de Genève à Bâle, mais surtout dans les régions de Neuchâtel, du Jura et du Jura bernois – ainsi qu’à la vallée de Joux. Les Préalpes ne sont pas non plus épargnées. «Ça commence au Mont-Pèlerin, puis au Pays d’Enhaut, dans les Préalpes vaudoises, fribourgeoises et bernoises.»

Le Plateau, lui, se retrouve mieux loti, les campagnols ne supportant pas les labours, qui évidemment «détruisent les terriers». Ainsi, on ne trouvera pas non plus de campagnols dans les vergers dont les rangs sont labourés ni dans les potagers où la terre est retournée, «mais il y en aura juste à côté dans le gazon où vous passez votre tondeuse et butez sur des taupinières».

En Valais, en plus que le climat y est un peu trop sec pour lui, le campagnol se trouve bloqué à la hauteur de Riddes par deux rivières et un pont d’autoroute sans végétation.

Auteur: Laurent Nicolet