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7 mars 2016

Fabrique de couleurs

Caran d’Ache concentre à Thônex (GE) l’entier de ses activités de production et de recherche. Cette entreprise familiale, manufacture helvétique par excellence, reste l’une des marques les plus populaires du pays, cent ans après sa création.

Sur le total des 280 employés que compte Caran d’Ache, on recense 90 métiers différents.

Pousser la porte de Caran d’Ache, c’est un plongeon dans ses souvenirs d’enfance. Il y a d’abord cette dizaine de boîtes colorées alignées à l'entrée du bâtiment. A l’intérieur, des poupées mécaniques s’animent, mimant le labeur d’antan des ouvriers de la firme fondée en 1915. «Vous connaissez probablement les célèbres décorations des vitrines Caran d’Ache? Depuis 1930, ces automates sont fabriqués ici. Aujourd’hui encore, une équipe est en charge de leur entretien», explique Raphaël Vaudaux, gestionnaire du patrimoine.

Atteint la partie production, un étage plus haut, une odeur dans l’air renforce ce sentiment de nostalgie: comment oublier le parfum enivrant de sa nouvelle boîte de crayons de couleur à chaque rentrée scolaire? «C’est du cèdre de Californie. L’une des meilleures essences au monde pour fabriquer des crayons, puisque très tendre et sans nœuds», poursuit notre guide. Pour ceux qui préfèrent consommer local, il existe la gamme Swiss Wood, à base de hêtre du Jura ou d’arolle du Valais.

Sur le total des 280 employés que compte Caran d’Ache, on recense 90 métiers différents.

La première partie de la visite est consacrée au département Couleur, où l’on fabrique les mines, crayons et peintures. Après quelques pas sur le sol gris et glissant – en raison des résidus de graphite – on aperçoit une première grosse machine, d’où s’échappent de fines couches de pâte d’un bleu outremer éclatant. «Elle servira à la fabrication de Neocolor, un des produits qui a fait la réputation de la marque.» Initialement, ces produits étaient uniquement destinés aux enfants. Caran d’Ache en a fait un outil professionnel, apprécié des grands artistes, parmi lesquels un certain Picasso.

Mais revenons à nos crayons. Il s’agit d’abord d’en produire la partie centrale, c’est-à-dire la mine. «Nos machines travaillent entre 200 et 300 kilos de pâte. Ce qui permet de fabriquer plusieurs dizaines de milliers de mines.» Ces opérations doivent être organisées avec soin, puisque seules quelques couleurs sont fabriquées ici chaque jour. «Les teintes les plus rares sont produites moins d’une fois par an!»

Une machine travaille la matière qui servira à créer les fameux Neocolor.

Après avoir été compressées sous la forme de longs spaghettis, les mines doivent être coupées, puis trempées dans un mélange de cire à la composition «strictement confidentielle»… Elles seront ensuite prises en sandwich entre deux planchettes de bois rainurées, qui seront elles-mêmes poncées, puis recouvertes de plusieurs couches de vernis à base d’eau. Il s’agit encore de tailler l’une des extrémités du crayon et de capsuler l’autre. «Cela permettra de tout de suite identifier une couleur de crayon, lorsqu’ils sont en vente à la pièce en boutique.» Finalement, chaque produit est numéroté, selon une méthodologie rigoureuse et propre à la marque.

Une palette de plus de 400 couleurs

Si la firme genevoise peut se vanter d’un long savoir-faire, son département Recherche et Développement reste pourtant très actif. Dernière innovation: la gamme de crayons de couleur Luminance, qui répond à la très stricte norme internationale 6901 à propos de la résistance à la lumière. «Il a fallu plusieurs années de recherches pour y parvenir, raconte Eric Vitus, directeur R&D Couleur. Pour être sûr de leur efficacité, des échantillons ont été exposés sous le soleil brûlant du désert de l’Arizona pendant une centaine de jours!»

Caran d’Ache recense, à travers toutes ces gammes de produits, plus de 400 différentes couleurs. «Pour chaque nouvelle teinte, il faut inventer une nouvelle formule à base de pigments naturels et synthétiques, précise le chimiste. En plus des nombreux critères physiques et esthétiques, il s’agit aussi de tenir compte de normes de sécurité très exigeantes.» La fin du processus, consiste à sélectionner les couleurs qui garniront chacune des gammes de crayons ou de peintures. «Pour les outils destinés aux professionnels, nous sondons un large panel d’artistes pour connaître leurs préférences...»

Une fois vernis et taillés, on laisse le temps aux crayons de sécher à l’air libre.

Une qualité qui a son prix

La seconde aile du bâtiment est dédiée aux instruments d’écriture. On y fabrique les stylos Office, comprenant par exemple le fameux 849, qui depuis son lancement en 1969 a arboré de nombreux designs, imaginés par une large palette d’artistes et de designers. C’est ici que l’on produit également la gamme Haute Ecriture, dont les prix pour certaines éditions limitées ou pièces d’exception peuvent parfois dépasser les trois zéros. «Les opérations sur ces matériaux de luxe ressemblent beaucoup au travail des horlogers, où chaque ouvrier est responsable de tâches très spécifiques», indique Raphaël Vaudaux. Pas étonnant que sur le total des 280 employés Caran d’Ache, on recense 90 différents métiers.

Tous les produits Haute Ecriture sont polis, puis testés manuellement. «C’est très important pour les becs de plumes en or notamment», indique Noémie Rossier, chargée de communication. Pour y donner sa forme définitive, une employée copie plusieurs dizaines de fois «Bretagne». Un mot qui n’a pas été choisi par hasard: «Ces lettres vont dans toutes les directions, ce qui permet de former le bec pour chaque mouvement.»

Chaque nouvelle couleur est développée en laboratoire. Un travail complexe qui s’étale parfois sur plusieurs années.

Tous les instruments d’écriture Caran d’Ache, des premiers prix aux collections les plus luxueuses, bénéficient d’une garantie à vie. Daniela Costé, responsable du service après-vente, reçoit régulièrement des requêtes surprenantes... «Il y a le cas de ce stylo, retourné par sa propriétaire parce qu’elle ne parvenait plus à actionner le bouton. Après avoir enquêté quelques minutes, nous avons identifié le problème: un billet de 5 euros avait été caché à l'intérieur», se souvient-elle. Grâce à sa taille modeste, l’entreprise a pu conserver un contact direct avec les clients. «Chaque jour, les courriers qui parviennent sur mon bureau me rappellent à quel point une valeur émotionnelle peut être accordée aux outils d’écriture.»

Si la majorité de ces demandes émanent de Suisses, très attachés à la marque, un nombre important de fans résident aussi à l’étranger. Une preuve? Des collaborateurs de Caran d’Ache ont été récemment interpellés par une photo de Barack Obama en parcourant la presse. Au creux de sa main gauche: un stylo Caran d'Ache. Le fameux 849, encore lui.

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Guillaume Megevand