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6 février 2012

Carnaval: les meilleurs raouts

La Suisse dispose aujourd’hui de l’une des plus grandes densités de carnavals au monde. Chaque ville possède le sien. Au risque de tuer le sens de la fête?

Les effrayants masques des "Tschäggätä" dans le Lötschental en Valais sont connus loin à la ronde.
Les effrayants masques des "Tschäggätä" dans le Lötschental en Valais sont connus loin à la ronde. (Photo: Prisma/Guenter Fischer)

Evidemment, on ne court plus à moitié nu, armé d’un fouet en peau de chèvre pour frapper les passants, comme jadis pendant les lupercales romaines, en février. Une fête qui, comme d’autres cérémonies antiques et païennes, a fini par donner naissance aux carnavals que nous connaissons.

«L’Eglise des premiers âges, explique Jean-Pierre Tzaud, auteur d’un Guide des carnavals du monde entier, impuissante à faire disparaître les fêtes profanes, se vit forcée de les tolérer et de substituer peu à peu la pensée chrétienne aux superstitions qu’elle combattait.»

Et de mettre pas mal d’eau bénite dans la fureur dionysiaque primitive: «Au Moyen Age, le carnaval devient moins dissolu que dans l’Antiquité, moins trivial.» Avec quand même, comme l’a raconté l’ethnologue Suzanne Chappaz-Wirthner, des «processions parodiques où, en opposition avec l’odeur agréable de l’encens utilisé habituellement, les aspirants chanoines lançaient des excréments sur la population». Ceux qui aujourd’hui se plaignent d’un jet intempestif de confettis feraient bien de s’en souvenir. Enfin, relève encore Jean-Pierre Tzaud, l’influence de l’Italie, dès le XVe siècle, mettra en vogue les mascarades, les bals masqués et du coup «le goût pour la moquerie, l’intrigue et les plaisirs faciles».

La fête durait quatre mois

Aujourd’hui en Suisse, la densité des carnavals, avec plus de deux cents manifestations, est l’une des plus élevées au monde. Ce qui pourrait apparaître comme un dévoiement de la fête originale, chacun organisant son carnaval quand et comme il veut, n’est peut-être que le retour à d’anciennes habitudes, si l’on en croit Jean-Pierre Tzaud: «Jus­qu’au XVIIe siècle, la période de carnaval couvrait les quatre mois d’hiver. De nombreuses réglementations, tant ecclésiastiques que laïques, tentèrent d’endiguer les excès causés par ces bacchanales, le carnaval fut réduit à trois jours: dimanche, lundi, pour atteindre son apothéose le Mardi gras.» Suzanne Chappaz-Wirthner émet l’hypothèse que la renaissance actuelle des carnavals, notamment dans les cantons protestants, peut s’expliquer par «une forte émigration catholique en provenance de cantons plus faibles sur le plan économique».

Une fête des transgressions où, comme le dit Jean-Pierre Tzaud, «les hommes se déguisent en femmes et inversement, les pauvres deviennent riches, les petits grandissent». Suzanne Chappaz-Wirthner relève toutefois que, souvent, de nos jours, «la critique carnavalière valorise les vainqueurs, dans la sphère politique en particulier, et s’acharne sur les vaincus. C’est dans ce sens une critique très conservatrice.» Résumé des meilleures ambiances dans les pages suivantes.

Sélection de carnavals en Suisse. (Illustration: Konrad Beck)
Sélection de carnavals en Suisse. (Illustration: Konrad Beck)

A chacun son Carnaval

On aurait pu en citer bien d’autres. Voici néanmoins un choix, parfaitement subjectif, de seize manifestations où goûter l’inépuisable magie du carnaval. Qu’Avenches, Martigny, Châtel, Estavayer, Fully, Sainte-Croix, Moudon et les autres nous pardonnent.

Brigue

Trois carnavals pour le prix d’un. A Brigue même avec le «Türkenbund», et dans les localités avoisinantes de Naters, avec les tueurs de dragons, et Glis, avec la Confrérie de la Pive.

Monthey

Le plus grand de Suisse romande, avec une denrée introuvable ailleurs: l’«esprit» montheysan, tout en gouaille assassine. Mais comme l’a dit le président de la ville, «on ne fait ça qu’aux gens qu’on aime».

Sion

Son cortège de chevaux le dimanche, sa beach party le lundi, avec sable, palmier et piscine, interdite aux moins de 18 ans.

Wiler, Lötschental

C’est tout le Lötschental qui entre en ébullition avec la sortie des démons aux masques effrayants, les fameux Tchäggätä, par groupes de six, agitant leurs sonnailles et poussant des hurlements.

Bellinzone

Organisé par la société du Rabadan, n’ayant retenu du ramadan que le volet nocturne de relâchement après une journée de jeûne et de prières. La fête s’achève le mardi par un risotto géant.

Lucerne

Célèbre surtout pour son «Schmütziger Donnerstag» dès 5 heures du matin et son «Güdismontag» (lundi gras). Le plus grand après Bâle. Sauf que les guggen remplacent les cliques.

Zoug

Cortège du «Greth Schell», d’après Margret Schell, une institutrice qui ramenait sur son dos son mari ivre mort. Les «Lölli», personnages pas trop futés, frappent les importuns à coups de vessie de porc.

Bassecourt

C’est «le» carnaval du Jura, c’est d’ailleurs comme cela qu’il s’appelle. Des cliques et des claques à ne plus savoir où donner de la tête.

Fribourg

Le carnaval des Bolzes, autrement dit ceux de la Basse. Avec procès et mise à mort du Grand Rababou et, surtout, ouverture des caves transformées en bars éphémères.

Broc

Sous le thème du rock des années 60. Cortège «chasse-hiver» aux flambeaux le samedi, gros cortège le dimanche dès 14 h 44, qui avait eu les honneurs de TF1 en 2004.

St-Maurice

Connu pour son «bal Nègre» du lundi où, hormis le Père Blanc affrontant le sorcier Gnoulou Goulou, les visages pâles sont strictement bannis ou grimés de force.

Évolène

L’authentique carnaval de village, avec ses peluches (personnages couverts de peaux non tannées et porteurs de masques sculptés) et ses empaillés, sanglés dans 30 kilos de paille. Mieux vaut, des uns comme des autres, ne pas trop s’approcher.

Auteur: Laurent Nicolet