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29 avril 2012

Carsten Schloter: «La téléphonie sera bientôt gratuite»

Pour Carsten Schloter, le patron de Swisscom, le marché suisse des télécommunications s’apprête à de profonds bouleversements. Et si l’opérateur est cher, c’est parce qu’il s’y prépare au mieux.

Portrait de Carsten Schloter
Carsten Schloter est à la tête 
de Swisscom 
depuis janvier 2006.

Ipad, McBook Air, Iphone: le CEO de Swisscom, teint bronzé et bracelet de soutien à la Patrouille des glaciers (lui-même, très sportif, adore grimper), affiche tous les attributs du patron web 2.0 d’une entreprise de pointe en fibre optique et autres réseaux large bande. On l’arrête un instant pour parler de concurrence, de prix et d’avenir des télécoms. Restez connectés.

Est-ce une impression ou Swisscom en fait-il quand même un peu plus pour la clientèle alémanique?

En regardant aujourd’hui nos différents produits, je crois pouvoir dire qu’il y a un bon équilibre. Peut-être un petit minus au Tessin, notamment sur Swisscom TV, avec un contenu italien plus faible. Quant à nos shops, nous y avons investi de manière importante à travers tout le territoire.

Et au niveau de la politique d’engagement? Depuis que vous avez regroupé les centres de décision à Berne et à Zurich...

Je vous arrête. Il est vrai que juste après la libéralisation du marché des télécommunications, en 1998, il y a eu un phénomène de regroupement outre-Sarine. Mais notre groupe de direction comporte trois francophones sur sept. Cela a fait changer les choses, et nous avons donc délocalisé plusieurs services pour éviter un effet d’aspiration de ces deux villes.

Le prix de la téléphonie mobile en Suisse vous paraît-il satisfaisant?

Tout dépend comment on le regarde. La facture moyenne de téléphone portable dans notre pays est de l’ordre de 50 francs. Soit le prix d’une tasse de café journalière.

Et qu’est-ce qui vous apporte davantage de valeur ajoutée entre les deux?

Ah j’aime beaucoup mon café du matin, mais quand même le natel bien sûr.

Alors pourquoi en fait-on tout un plat?

Parce que certains acteurs comparent avec les prix étrangers.

La Poste et les télécoms offrent le moins de différence avec les prix étrangers.

Et pourquoi n’est-ce pas pertinent?

Prenons l’exemple de la construction, de l’extension et de l’amélioration du réseau, auxquelles nous consacrons plusieurs millions de francs par an. Un raccordement avec la fibre de verre coûte trois fois plus cher qu’en Italie. Evidemment cela n’est jamais pris en compte en observant le montant payé par le consommateur. D’ailleurs, il y a deux ans, une étude de l’Office fédéral de la statistique a comparé une série de prestations réalisées dans notre pays. Elle conclut que La Poste et les télécoms offrent le moins de différence avec les prix étrangers.

Carsten Schloter est un pro de la communication!
Carsten Schloter est un pro de la communication!

Reste que la Commission de la concurrence, la Commission de la communication ou encore Monsieur Prix, qui ont plusieurs fois tapé du poing sur la table ces dernières années, ne semblent pas de cet avis...

Swisscom souffre d’une érosion des tarifs annuels entre 400 et 500 millions de francs, soit 4% à 5%. Il n’existe pas d’autre domaine en Suisse où ce soit le cas. Et cela depuis plusieurs années. Secundo, comme Swisscom est propriétaire de la majorité des lignes, nos concurrents trouveront toujours trop cher le prix de la location du «dernier kilomètre». Et lorsque nous les avons baissés, ils ont amélioré leur marge. Le consommateur, lui, n’en a pas profité. Enfin, les institutions que vous citez ont pour vocation d’agir sur les prix. Elles ne diront jamais que les tarifs sont suffisamment bas.

N’y a-t-il pas quand même un aspect où nous payons vraiment trop cher: le roaming.

Je suis d’accord avec vous. Cela tient au fait que lorsque vous passez la frontière, Swisscom vous facture la communication ou la connexion à internet, mais l’opérateur du réseau utilisé, lui, peut nous facturer ce qu’il veut parce que nous n’appartenons pas à la Communauté européenne où ses prix sont régulés. Mais je vais vous dire: je pense que ce problème va se résoudre de lui-même...

Nous avons construit des réseaux à la pointe de la technologie.

C’est-à-dire?

Dans quelques années, ce ne sera plus Swisscom qui vous fera payer. Lorsque vous passerez la frontière, vous aurez un «pop-up» vous indiquant la liste des réseaux parmi lesquels vous pourrez choisir, par exemple à la journée, en payant directement en ligne. Cela rendra la situation beaucoup plus transparente et concurrentielle.

Mais, le franc fort aidant, ce roaming n’a-t-il pas rapporté beaucoup à Swisscom l’an dernier?

Pas vraiment. Nous sommes à la fois exportateurs et importateurs: les opérateurs étrangers achètent également du roaming chez nous. Les transactions se font sur un taux d’échange synthétique, sur lequel les fluctuations de la monnaie n’ont guère d’impact.

Vous êtes devenu CEO en 2006, soit huit ans après la libéralisation. Une situation dont vous avez donc hérité. Vous satisfait-elle? La concurrence est-elle suffisante?

Dans un métier d’infrastructure, la concurrence se mesure sur deux paramètres: la dynamique des prix, c’est-à- dire de combien baissent-ils sur une période donnée; et par les investissements. Aujourd’hui, la Suisse est à la pointe concernant les sommes investies par habitant dans le domaine des télécommunications. Et si on investit, c’est précisément parce que cette concurrence existe.

Mais était-il logique de placer deux nouveaux venus face à un opérateur national dont une grande partie du réseau était déjà installée?

Cela s’est fait partout comme ça! Deutsche Telekom, France Telecom, Telefonica sont partis de la même position dominante. En plus, je vous rappelle qu’en matière de ligne fixe, la situation était même privilégiée pour une libéralisation, puisqu’il existait déjà deux acteurs: Swisscom et les câblo-opérateurs. De plus, ce sont aussi nos choix stratégiques réalisés depuis lors qui nous ont permis de conserver une part importante du marché.

Par exemple?

En 2002-2003, nous avons cru à l’UMTS, que vous utilisez encore aujourd’hui, avant tout le monde en Europe. Et nous l’avons développé dans une couverture nationale, pas seulement dans les grands centres urbains comme ailleurs. A travers ce type de choix, nous avons construit des réseaux à la pointe de la technologie. Autre exemple, la télévision, où aujourd’hui notre part de marché dépasse celle de n’importe quel autre opérateur alternatif.

Qu’entendez-vous par là?

A la base, ce n’est pas notre métier. L’opérateur historique, c’est Cablecom. Et nous avons réussi ce pari parce qu’en 2005 nous avons lourdement investi en installant la fibre optique aussi largement que possible. A l’époque, il y avait un vrai risque: la plupart des collaborateurs de l’entreprise ne pensaient pas que nous serions capables de délivrer de la télévision sur le réseau cuivré. Idem sur l’informatique.

La fusion entre Sunrise et Orange était un véritable projet industriel pour la Suisse.

Reste qu’aujourd’hui, dans un marché à la limite de la saturation, la situation est délicate pour vos concurrents.

C’est vrai. Mais faut-il en faire le reproche à Swisscom? Et pas plutôt à la Commission de la concurrence qui a empêché la fusion entre Sunrise et Orange. Alors qu’il s’agissait d’un réel projet industriel pour la Suisse. En plus, cette décision a induit de facto leur affaiblissement. Parce qu’elle a provoqué la sortie des investisseurs stratégiques, remplacés par des investisseurs financiers. Qu’ont fait ces derniers? Gonfler les bilans de ces entreprises avec une forte dette. Aujourd’hui Sunrise comme Orange utilisent 70 à 80% du bénéfice qu’ils génèrent opérationnellement pour payer les intérêts sur les dettes contractées par les actionnaires. Leur marge de manœuvre s’en trouve largement réduite.

Sunrise développe également une offre globale, incluant la TV numérique. Qu’utilisent-ils comme fibre optique?

La nôtre. A terme, je pense que la TV sera comprise dans tout abonnement internet fixe à large bande. Les câblo-opérateurs ont d’ailleurs déjà intégré la connexion internet à leur offre TV, et c’est ce qui nous a poussés, à l’inverse, à rentrer dans le marché de la télévision. Sunrise suit le mouvement, avec aujourd’hui entre 400 et 500 000 clients large bande. S’ils font bien leur travail, ils parviendront à leur vendre leur offre TV, et ce sera autant d’abonnés que perdront les câblo-opérateurs. Une bonne nouvelle pour nous, puisque cela privilégie notre fibre à travers un service que Sunrise nous achète. La télévision devient un terminal internet. D’ici cinq ans, il y aura sans doute une dizaine d’offres de télévision numérique.

Ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour la redevance…

Les offres internationales de contenu seront disponibles partout. Mais si l’attractivité de la production suisse demeure forte auprès des clients, la RTS n’a pas trop de souci à se faire.

La saturation du réseau, un vrai risque?

Oui. Je prends à nouveau un exemple: par rapport à il y a cinq ans, le trafic a augmenté d’un facteur de 68! Et on pense que le volume des données pourrait encore doubler chaque année pendant près d’une décennie. Quand on sait que la construction d’une antenne prend en moyenne deux ans, le risque existe. D’autant qu’un réseau de téléphonie mobile respire: plus la charge sur une antenne augmente, plus sa limite de réception – que l’on appelle «cellule» – diminue. L’investissement est donc la seule solution.

Etre une entreprise privée avec la Confédération comme actionnaire majoritaire, c’est plus compliqué?

La question est de savoir sur quel horizon économique vous visez la rentabilité d’une infrastructure. La fibre de verre, il faudra une dizaine d’années. Cela nécessite donc d’avoir des actionnaires avec des vues à long terme. C’est le cas de la Confédération, qui ne veut pas forcément maximiser les bénéfices en trois mois, mais désire une bonne préparation de l’avenir. Et les choses changent vite. Dans cinq ans, quel que soit votre abonnement mobile, la téléphonie ou le SMS seront inclus de manière illimitée, grâce à l’augmentation de la performance de ces réseaux mobiles et l’arrivée imminente de la technologie LTE (n.d.l.r.: la norme la plus récente de télécommunication).

La LTE aura les mêmes performances que la 4G américaine?

Oui, sauf qu’il s’agit d’une bande de fréquence différente.

Pour terminer, le call-center de Swisscom est-il toujours en Suisse?

Tous nos call-centers y sont et y resteront pour la même raison que nous finançons la connexion des écoles à internet ou que nous formons actuellement plus de 800 apprentis. La contradiction serait justement d’avoir des prix plus élevés en Suisse et ne pas y conserver les postes de travail.

Vous adorez le vélo. Avez-vous encore le temps d’en faire?

Honnêtement? De moins en moins…

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Ruben Wyttenbach