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11 juillet 2016

Ce drôle de fou volant

Intrépide sans être casse-cou, Jonas Turin est un des fleurons helvétiques du vélo freestyle. Passionné, il a même son propre terrain à Ecublens (VD) pour s’envoyer en l’air à volonté.

Ce qu’aime Jonas Turin, ce n’est pas tant de pédaler que d’inventer des figures et de virevolter dans les airs.

C’est un cycliste des temps modernes. Un «dirtjumper», comme on dit dans le milieu. Comprenez un cycliste déjanté, un acrobate du guidon, un envolé du cadre. Jonas Turin, 23 ans, grand blond tatoué à la casquette à l’envers, fait même partie du top 3 helvétique des meilleurs riders du moment. Agile et compact, 1 m 77 pour 73 kg, voilà pour les mensurations.

Son terrain de jeu: un bout de forêt, à côté de chez lui à Ecublens (VD), où il a installé trois rampes, un step down et un bac à mousse – pour l’entraînement des figures – au milieu des feuillus, des hautes herbes et des coquelicots.

Il y a dix ans, j’ai façonné la première petite bosse à la pelle et après, on est venu avec les machines pour modeler le terrain. Quand c’est trop la jungle, je dois débroussailler.»

Ce qu’il s’empresse justement de faire en arrivant. Il empoigne une bêche et arrache quelques orties qui pourraient gêner le vélo à la réception.

Prêt pour le grand saut

Une fois la piste dégagée, il enfile des genouillères, un jeans serré «qui ne risque pas de se prendre dans les rayons» et un casque de skate. Prend quelques minutes pour l’échauffement des articulations, avale trois biscuits et enfourche sa bécane. Un vélo spécial pour le «dirt», à la fois léger, maniable et costaud, résistant aux chocs, une seule vitesse. Jonas Turin est prêt pour le grand saut.

C’est le cas de le dire puisqu’il s’élance sans sourciller d’une rampe de cinq mètres de haut – dessinée et construite par lui-même – décolle, atterrit dans un virage, pédale, entame la première rampe, puis la deuxième et la troisième, avec à chaque fois une figure. «No-hand», «tailwhip», «heel clicker», «backflip», autrement dit: «bras en ailes d’oiseau», «vélo qui pivote sur sa fourche», «pieds qui claquent par-dessus le guidon» et «salto arrière». Et tout ça, en l’air, pendant une fraction de seconde, comme une sorte d’apesanteur magique où tout peut arriver. Le vélo qui danse, se déhanche dans le ciel, décroche un sourire aux hirondelles, qui frôlent les blés un peu plus loin. Avant de retomber sur ses deux roues à toute berzingue.

Il faut dire que Jonas Turin a cramponné le cintre très tôt. Avec un père passionné de motocross, il a mis le pied à la pédale presque avant de savoir marcher. «Vers 4 ans, j’ai eu ma première petite moto, je suivais les traces de mon papa.» A 10 ans, il passe au BMX – la course, la vitesse et les sauts déjà – et à 12 ans, c’est la révélation. «J’ai découvert ma première piste de jump à Payerne (VD). J’ai tellement aimé, j’ai pu tester des figures. Je me suis lancé alors dans ma petite carrière de ‹dirt›.»

Il a donc gardé la bécane, mais sans le chrono. «A la base, c’est plutôt chiant le vélo. La course, c’est pas trop mon truc. Moi, j’aime la sensation de voler, inventer des figures. A 12 ans, je faisais déjà de la trottinette freestyle», lâche celui qui, au fond, n’aime pas trop pédaler.

Si le «dirtjump» est un sport encore assez méconnu en Suisse romande, il a déjà son Worldtour, ses compétitions, son classement. Ses shows et ses démos auxquels le jeune homme participe à chaque fois qu’il peut. En vivre un jour?

C’est difficile en Suisse et même ailleurs. J’ai laissé tomber l’idée, je crois que c’est bien d’avoir une autre activité en parallèle.»

A 23 ans, il travaille justement dans un fitness à Lausanne, tout en terminant un apprentissage de coach sportif. Une formation qui lui permet de peaufiner son entraînement, de rester dans l’exercice du muscle. «J’aime me dépenser. J’ai d’ailleurs aussi fait du «parkour», de la boxe thaïe, qui m’a beaucoup aidé pour la confiance en soi, et j’ai toujours un trampoline dans le jardin. C’est très utile pour apprendre le saut périlleux!»

Repousser les limites

Goût du risque et de l’adrénaline, mais pas tête brûlée, Jonas Turin. Qui préfère répéter mille fois les gestes pour être sûr que tout se passe bien. «Je suis parfois un peu timide pour tenter de nouvelles figures, il me manque peut-être un petit grain de folie. Mais je ne me suis encore rien cassé...»

Il rêve bien sûr d’une grande halle en Suisse romande pour pouvoir s’entraîner toute l’année. Et de réaliser un jour un «cork 720», sorte de double rotation twistée.

Je m’entraîne depuis deux ans dans le bac à mousse. Mais je n’ai pas encore réussi l’atterrissage sur du dur.»

Pas grave, il a déjà accompli un «360 heel clicker», une acrobatie inédite qu’il fait volontiers en compétition, et qui est devenue sa figure signature, son petit truc à lui. «Je veux continuer à me faire plaisir, à repousser mes limites. Montrer ma créativité, avoir mon propre style, c’est ça qui me motive!»

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: François Wavre