Archives
9 juillet 2012

Ce virus du sport qui envahit nos vies

Scotchés devant nos écrans à suivre les joutes des gladiateurs modernes ou allongeant des foulées matinales, sommes-nous devenus esclaves d’un nouveau dieu?

montage graphique de diverses photos et illustrations sur le thème du sport et de la télévision
Vénérons-nous au travers du sport une nouvelle divinité?

L’homme contemporain est placé sous transfusion sportive permanente.» On pourrait facilement donner tort à cette affirmation péremptoire du philosophe Robert Redeker. A condition quand même d’avoir le temps d’y penser. Pas évident: l’Eurofoot et Wimbledon à peine clôturés, c’est le Tour de France qui pédale sec, en attendant les JO de Londres, apothéose d’un été suant et musclé.

Le sport, c’est entendu, reste «une merveilleuse école de vie», une saine injonction au «dépassement de soi». Sauf qu’il y aurait comme un problème. Dans un contexte de crise économique, la fameuse devise olympique elle-même prend soudain des allures d’injonction un tantinet brutale. «Plus vite, plus haut, plus fort», voilà qui ressemble davantage à la caricature d’un mot d’ordre néocapitaliste qu’à un idéal apaisant de fraternité entre les peuples.

Un monde de compétition et de performance

Pour Redeker, un récidiviste avec trois livres sur, ou plutôt contre le sujet, l’affaire est entendue: le sport serait tout sauf un divertissement, et même le contraire, un rappel cru de ce que nous sommes: «L’essence de l’homme moderne réside dans ces deux mots: la compétition et la performance. Le sport n’existe que pour nous le rappeler à chaque instant.»

Pire, le sport, et pour Redeker le football tout particulièrement, loin d’être un opium du peuple ou un miroir de la société, véhiculerait et imposerait ses propres valeurs, essentiellement négatives et inhumaines: «loi du plus fort», «tricherie», «hargne», «mauvaise foi», «argent fou», etc. Avec au final «le mental» – un mental de gagnant bien sûr – qui remplacerait «l’âme» civilisée et courtoise, et ramènerait l’intelligence à «un muscle tendu vers la victoire et le gain». Mais voilà: intellectuels, médias et café du commerce ont beau s’époumoner contre les scandales sans fin du dopage ou la violence des supporters, rien n’y fait. La magie des grand-messes sportives continue d’opérer et de clouer chacun sur son canapé.

La pression de l’Etat et des assurances

L’emprise du sport sur nos vies ne s’arrête pourtant pas là. C’est même encore lui qui semble parvenir le mieux à nous arracher du même canapé: sous l’injonction des pouvoirs publics et privés – assureurs – se dépenser devient désormais un impératif proclamé de façon de plus en plus autoritaire. Le sport, c’est en effet, clame-t-on, la santé. Au point de finir par susciter de violentes réactions comme celle de l’étonnant Fabien Ollier, philosophe et… professeur d’éducation physique, spécialisé lui aussi dans la critique du sport. Il a d’ailleurs même fondé une revue dans ce seul but, intitulée Quel sport?

Ollier vilipende ainsi «ces milliers de coureurs du dimanche qui éructent et crachent leurs poumons avec leur MP3 sur les oreilles comme des troupeaux hypnotisés par l’idéologie du bien-être égocentré». Déplore «que l’activité physique se soit historiquement transformée en sport», avec cette idée fixe: «être le meilleur». Que «même l’escalade, le surf, des activités en marge dans les années 70, soient devenus des sports de compétition transformés en spectacle». Et qu’enfin les gens ne «lisent plus», mais «marchent, courent, pédalent, adhèrent tous au dolorisme sportif».

Contrairement à Redeker, Ollier diagnostique bien lui un opium du peuple: si les gens ont besoin de «s’aérer la tête en regardant ou en pratiquant du sport», c’est pour échapper à des vies «ennuyeuses», «insatisfaisantes», «sordides». Pour dénoncer encore un peu plus la malédiction sportive, Ollier la décrit jusque dans un univers qu’il connaît bien, les cours d’éducation physique: «Quand on constitue des équipes, les derniers choisis sont toujours les filles, les petits gros ou les malingres. Dans la lutte pour être le meilleur, on écarte les plus faibles.»

Le poids des mots

Dans l’autre camp, pourtant, les propagandistes de l’activité physique ne sont pas loin de diagnostiquer l’inverse: une société non point soumise à la dictature du sport mais au contraire engoncée dans sa graisse et sa sédentarité. Tels le professeur de médecine genevois Alain Golay et la journaliste spécialisée Francesca Sacco qui signent un petit ouvrage intitulé Pourquoi nous n’aimons pas le sport. Où ils expliquent que «le sport est tombé dans une telle disgrâce que les autorités sanitaires n’utilisent plus ce mot: pour inciter les gens à bouger, elles préfèrent parler d’activité physique».

La notion serait en effet devenue si connotée «que les personnes sédentaires et peu actives ont tendance à considérer comme inaccessibles les activités associées dans leur esprit au sport». Et de se plaindre que «la promotion de l’activité physique s’apparente donc à une tâche bien ingrate».

Qu’enfin le mieux pour convaincre les récalcitrants reste encore d’énumérer jusqu’à plus soif les innombrables bienfaits de l’activité physique sur la santé, puissamment résumés dans cette statistique: «un gain en termes d’espérance de vie de huit à dix ans». En insistant aussi sur ses vertus morales: «une activité physique de 4x30 min/semaine équivaudrait à un traitement antidépresseur». Opium, vous avez dit opium?

Trop de sport tue-t-il le sport?

Trois personnalités romandes répondent aux quatre questions suivantes:

1)Suivez-vous avec assiduité et passion le sport à la télé?

2)Vous reconnaissez-vous dans la devise de l’olympisme: «Plus vite, plus haut, plus fort»?

3)Pourquoi les scandales à répétition dans le sport – dopage, hooliganisme, paris truqués – ne freinent-ils en rien son essor?

4) On somme le citoyen de se transformer en sportif accompli. Approuvez-vous ces mesures de santé publique ou y verriez-vous plutôt une forme d’anesthésie généralisée – courir plutôt que penser?

Patrick Fischer: «Un spectacle parfait» (Photo: RTS/ Anne Kearney)
Patrick Fischer: «Un spectacle parfait» (Photo: RTS/ Anne Kearney)

Patrick Fischer, journaliste RTS

1) Je ne suis pas un téléspectateur compulsif. Il y a la concurrence des terrasses… Mais un match événement, je le regarde volontiers. Quitte à l’interrompre s’il devient trop ennuyeux.

2) Plus haut, plus vite, plus fort? On a vu avec l’économie et la finance ce que ça a donné. Il faut plutôt calmer le jeu. A force d’en vouloir toujours plus, on s’est retrouvé dans une crise d’une ampleur jamais connue. Méfions-nous de ce genre de devises.

3) Le sport, quelle que soit la discipline, c’est du spectacle. Je pense que c’est même ce que la télé fait de mieux. Cette dimension spectaculaire explique que ça continue de marcher, malgré que l’on sache que derrière il y a du dopage, de la corruption.

4) Je n’aime pas cette société hygiéniste qui veut imposer le bien-être à tous, le bonheur à chacun. Par contre, je fais partie des gens qui courent. Je ne crois pas que le choix soit entre courir et penser. Pour moi, courir permet de penser et même de penser mieux. A condition de courir seul, et sans un truc sur les oreilles. En courant, les pensées semblent libérées de toutes sortes de blocages, vous lâchez prise, comme sur un divan psychanalytique et vous pensez des trucs incroyables.

Christophe Bonvin: «Personne n’est obligé» (Photo: Isabelle Favre)
Christophe Bonvin: «Personne n’est obligé» (Photo: Isabelle Favre)

Christophe Bonvin, ancien international de football

1) Le sport à la TV est omniprésent mais il faut quand même allumer son poste, il faut le vouloir. Personne n’est obligé. Personnellement, je préfère de plus en plus lire ou aller me balader. Sinon je choisis les événements que je veux voir. Mais si le même soir j’ai un souper prévu avec des amis, je sacrifie le match sans problème.

2) Non. On est déjà beaucoup trop dans cette tendance. Il y a trop de compétition partout. Cela fait un moment qu’on ne va pas dans le bon sens. Pour autant qu’il y ait un sens...

3) Du pain et des jeux, voilà tout. Je ne dis pas que je soutiens les scandales et les dérives du sport, mais on retrouve ça partout, dans tous les domaines, en politique par exemple. Le sport n’est ni pire ni meilleur. L’économique, l’argent dominent partout.

4) Il y a d’un côté ceux qui font du sport de manière de plus en plus pointue, quasi professionnelle, qui courent cinq fois par semaine, et de l’autre ceux qui ne font plus rien, par manque de temps ou d’envie. Et plus grand-chose entre ces deux extrêmes. On a un peu perdu semble-t-il l’habitude de faire du sport de manière simple et tranquille. Par exemple, en allant marcher dans la nature.

Géraldine Savary: «Un mythe fondateur de nos sociétés»  (Photo: Keystone/Gaëtan Bally)
Géraldine Savary: «Un mythe fondateur de nos sociétés» (Photo: Keystone/Gaëtan Bally)

Géraldine Savary, conseillère aux Etats.

1) Je ne regarde que le foot. Je trouve ça super, c’est un truc qu’on partage en famille ou avec des amis, c’est très convivial. Le Tour de France, par contre, je n’ai jamais croché. Toutes nos vacances en France on les passait à regarder ça, et ça m’ennuyait mortellement.

2) Je ne dirais pas que c’est mon objectif dans la vie. Cette devise manque un peu d’esprit collectif. «Plus haut, plus vite, plus fort», ça suppose d’être seul face à des adversaires.

3) Dans notre société, nous restons quand même attachés à nos mythes fondateurs. Le sport en fait partie. Le côté bénévole, se surpasser, mettre à l’épreuve son corps, la volonté, l’esprit d’équipe, le patriotisme, le sport véhiculait tout cela au départ. Il n’est pas innocent que le pays de la démocratie, la Grèce, soit aussi celui du sport. Il est d’autant plus choquant que ces mythes fondateurs soient à ce point-là pervertis par l’argent et la commercialisation.

4) A chaque fois qu’on valorise le sport – et à juste titre dans cette société sédentaire où nous vivons – on devrait aussi mettre en avant l’importance de la culture, de la réflexion. Faire marcher son cœur et son esprit autant que son corps.

Auteur: Laurent Nicolet, Corina Vögele (illustration)