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7 octobre 2013

«Il m’a volé mes rêves et dix ans de ma vie»

Victime d’un violeur en série alors qu’elle entamait une belle carrière artistique à Paris, Cécile Zec témoigne dans un beau livre de sa traversée de l’enfer et de sa lente reconstruction.

Portrait de Cécile Zec
Cécile Zec: «Si l’on n'a pas la force d’attaquer son agresseur en justice, il existe d’autres moyens de dénoncer ce que l’on a subi.»

Cécile Zec a tourné la page. A la fois catharsis et témoignage lucide et poignant de son viol, son livre Corps volé lui a donné la force de clore ce chapitre sombre de son existence. De récupérer la force d’avoir envie de se reconstruire et d’aimer.

L’envie, le besoin de l’écrire m’a pris tout de suite après le procès. Puis il a fallu attendre près de sept ans pour que le contact avec un éditeur aboutisse. Et trois autres années pour que nous l’achevions ensemble. Cela m’a obligée à rouvrir une blessure qui cicatrisait, mais c’était nécessaire.

Aujourd’hui, Cécile Zec a 41 ans. Elle nous reçoit dans la région genevoise où elle habite avec son compagnon, où elle se sent «à nouveau vivante et libre».

Elle est née pas loin d’ici, en 1972, y passe une jeunesse révoltée mais rapidement marquée par l’ardent désir de devenir actrice. Et la voici débarquant à Paris à 25 ans.

Les trois années qui suivent sont intenses: du théâtre, des rencontres. Et, à 28 ans, Cécile Zec se voit confier la direction du restaurant du Théâtre du Rond-Point. Elle passe ses journées dans ce monument national où «planent les âmes de Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault.» Avant, le soir venu, de faire la promotion de l’endroit, rencontrant des stars comme Gérard Lanvin, Jean-Louis Aubert ou Pierre Richard.

Son salaire la «propulse dans le rang des privilégiés», lui permettant de garnir sa garde-robe de vêtements griffés. Bref, l’histoire commence bien. A 28 ans, la jeune femme mène la vie dont elle a toujours rêvé. Et après avoir multiplié les apparitions sur écran ou sur scène, s’apprête à décrocher «le» premier grand rôle qui la lancera définitivement: Flaminia dans La Double Inconstance de Marivaux.

Mais, comme tant d’autres, la jeune femme a mal au dos, «traînant une méchante hernie discale qu’aucun rhumatologue, ostéopathe, acupuncteur n’a jamais réussi à soigner.»

Lors d’une soirée chic, elle fait la connaissance de celui qu’elle ne veut nommer que «l’Autre.» Un kiné au book rempli de vedettes. Il lui promet non seulement de soulager ses maux de dos, mais aussi de lui faire profiter de certains contacts. Aucune raison pour elle de se méfier. Car elle vient de tomber dans les filets d’un violeur en série. Mise en confiance, bagout bien rôdé: elle finira par lui ouvrir sa porte. Avant qu’il ne la drogue puis abuse d’elle.

«Au moins dix-huit autres femmes ont porté plainte lors du procès, qui a eu lieu trois ans plus tard. Mais la police a retrouvé chez lui des photos et des vidéos en montrant au moins le double.» On ne saura jamais exactement combien il y a eu de victimes.

Découvrir autant d’autres femmes violées, c’était d’ailleurs pire. Avec le viol, vous devenez déjà un objet. Là, je n’étais plus qu’un objet parmi d’autres.

En revanche, aux assises, ce triste palmarès a ôté toute chance à l’accusé de se faire passer pour lui-même victime d’une sorte de complot. Il a été condamné à dix-huit ans de réclusion (n.d.l.r.: plus une peine de douze ans supplémentaires en 2009.)

L’attente du procès: comme un long coma

Mais il n’a jamais avoué, ne s’est jamais excusé. «Il était dans sa cage comme un fanfaron indifférent à tant de douleur, jouant une sorte de spectacle abject.»

Les trois années d’attente du procès ont été pour la jeune femme comme un long coma, durant lequel elle a eu souvent le sentiment de devoir «encore et encore me justifier dans mon statut de victime».

Si Cécile Zec a voulu écrire ce livre, c’est aussi pour témoigner du douloureux chemin que représente le dépôt d’une plainte. «Il faut par exemple s’entourer très tôt des conseils d’un avocat, surtout si comme moi on connaît mal le langage juridique.» Pour rappeler, aussi, qu’il existe des associations, des groupes de soutien auxquels s’adresser.

A 41 ans, Cécile Zec recommence tout juste à vivre. «Il m’a volé une décennie, la plus belle peut-être. Il m’a pris mes rêves, aussi. Paris, le milieu artistique, monter sur scène, c’est fini.» Mais elle est vivante, debout, libérée de ses angoisses et de l’emprise de l’Autre qui lui avait «volé mon corps, mon âme, ma mémoire». Son livre a été comme un «outil, un moyen de faire le deuil» de ce qu’elle était.

Aujourd’hui, je reconstruis ma vie, la personne que je suis devenue auprès de l’homme de ma vie. L’Autre n’existe plus: j’étais prisonnière. Je ne le suis plus désormais.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Schaer