Archives
8 mai 2017

«Celui qui veut échapper au vivre-ensemble subit l’opprobre social»

L’homme d’aujourd’hui? Un perpétuel branché atteint de conformisme et d’infantilisme aigu. En un mot: un plouc. C’est le portrait à charge de chacun de nous que dressent le philosophe et essayiste Jean Romain et le journaliste Stéphane Berney.

Stéphane Berney (à gauche) et Jean Romain (à droite) ont tenté de cerner la dynamique de la «ploukitude».

Peut-on dire que, pour vous, le plouc, c’est celui qui est majoritaire?

Jean Romain: Le plouc est un spécialiste du conformisme, et en cela il est assez majoritaire. Il fait ce que tout le monde fait. Donc il va épouser les modes du moment. Il tire des pigeons d’argile au ball-trap du conformisme. Il aboie un peu quand les autres ne rentrent pas dans ce conformisme-là. C’est un mutin de Panurge.

Parmi les caractéristiques que vous décrivez du plouc, il y a le mouvement…

J.R.: Le plouc a existé de tout temps. Ce n’est pas un imbécile, il y a même des ploucs intelligents. Mais l’époque est au bougisme, et le bougisme, ça déstabilise… Quand on dit par exemple à un jeune que dans sa vie il aura de toute façon plusieurs métiers, je ne suis pas sûr que cela soit rassurant. Pourquoi alors choisirait-il avec une attention particulière? Le plouc est quelqu’un qui s’inscrit dans le bougisme parce que c’est la meilleure manière de se camoufler et c’est aussi l’époque qui veut ça, une époque qui, par certains aspects, largue pas mal de monde.

Jean Romain.

Le plouc, dites-vous aussi, ce sont des opinions. Lesquelles?

J.R.: L’idée derrière tout ça, c’est que l’homme actuel ne vit plus dans le tragique de l’histoire. Tout homme depuis l’Antiquité s’est construit dans l’idée que c’est le conflit qui fonctionne entre les êtres humains. Mon voisin n’est pas nécessairement mon ennemi, mais il n’est en tout cas pas a priori mon ami. Or, l’homme d’aujourd’hui a le sentiment profond qu’une guerre, en Occident du moins, est quelque chose d’impossible, voire de ridicule. Puisqu’il est exilé de l’histoire, il se trouve dans une situation où c’est la géographie qui prend sa revanche. Dans un milieu hyper-géographique, on peut convoquer le monde entier sur sa table de travail. On a remplacé le passé par le mouvement, parce qu’on ne peut pas bouger dans l’histoire, dans le temps, mais on peut bouger dans l’espace. Le plouc sait que dans cette géographie il trouvera son compte, d’où son changement perpétuel. C’est le perpétuel branché.

Rien à sauver donc pour vous, dans le progrès technique…

J.R.: Tout ce qui est grand est ambivalent. Il n’existe pas une seule invention humaine qui ait été uniquement positive. Toutes les inventions humaines sont dangereuses. Mais le plouc, lui, est dans un retour à l’enfance, le retour à la trottinette, à la glissade. Le monde du plouc se rapetisse tous les matins. Notre but était d’essayer de voir comment finalement nous en passons tous par là, parce que nous sommes passablement en désarroi.

Est-ce que vous diriez que le plouc est une victime? Et si oui, de qui?

J.R.: Je ne suis pas sûr qu’il faille parler d’un complot… La modernité est une progressive affirmation de la subjectivité. Cette sacralisation de la subjectivité a pesé sur l’école à partir des années 1960-1970. Des pseudo-pédagogues ont proposé des méthodes ayant pour but de ne pas heurter la subjectivité de l’élève. La transmission de savoirs était soudain considérée comme mauvaise dans la mesure où on entrait ainsi dans la subjectivité d’un autre et on le forçait à aller à un rythme qui n’était pas le sien. Il fallait s’adapter au rythme de l’élève, ne pas le brusquer par des exercices répétitifs, considérés comme une infraction à la subjectivité. Il ne s’agit pas d’un complot, nous sommes simplement au bout de la modernité.

Vous dites que le plouc transcende les clivages politiques, mais vous le décrivez mondialiste, multiculturaliste, indigné…

J.R.: La gauche étant moins conservatrice, elle est peut-être plus encline à donner dans les modes. Si le multiculturalisme, c’était le respect des cultures, le respect des autres, cela m’irait très bien. Mais il s’agit plutôt d’une sorte de brouillard où l’on s’installe pour éviter d’être soi. Le plouc trouve dans le multiculturalisme un pain béni qui lui permet d’aller s’indigner de ce qui se passe à 8000 km de chez lui pour ne pas avoir à s’indigner de ce qui se passe en lui. Cela dit, il existe aussi une droite qui donne dans la «ploukitude».

N’empêche, qu’est-ce qui vous gêne tellement dans le vivre-ensemble?

S.B.: Nous sommes contre le vivre-ensemble, mais cela ne signifie pas que n’aimons pas celui avec qui nous n’avons pas envie de vivre. On l’apprécie, mais on n’a pas envie de vivre ensemble. On a envie peut-être de vivre à côté de lui dans la société, mais pas ensemble.

Vous parlez aussi de la paresse du plouc…

S.B.: Oui, celle qui conduit les gens à choisir toujours la solution la plus simple…

Le plouc c’est l’homme, alors?

J.R.: Oui. J’aime cette idée qu’il y ait différentes sortes de ploucs. Des intelligents qui sont capables de monter de grandes choses et d’autres qui ne le sont pas. Le plouc lourd et le plouc léger. Ce qui est intéressant, c’est cette capacité qu’il a d’entrer dans le mouvement. De suivre toute une série d’injonctions morales, il faut être antiraciste, il faut être multiculturel. Je ne dis pas qu’être plouc, c’est mal, ce n’est pas en termes de bien et mal que ça se joue. Mais plutôt: est-ce qu’on est authentique ou est-ce qu’on ne l’est pas?

Admettons. Mais pourquoi alors, dans votre livre, ces attaques perpétuelles contre les apéros? C’est plouc de prendre l’apéritif?

J.R.: Ah ça, c’est pas moi, c’est lui!

Ce qui nous amène à une autre caractéristique de la «ploukitude»: l’infantilisme de sa conduite, mais aussi le culte qu’il voue à l’enfant...

S.B.: Le plouc retombe en enfance, il cherche des Pokémon, collectionne les emojis. Pendant qu’il est occupé à ça, ils n’est pas occupé à autre chose, ça le cadre.

Vous n’aimez pas non plus la fête?

J.R.: Fête des voisins, fête de la musique, fête de je ne sais quoi: y a-t-il un jour dans l’année qui reste libre de fête? Cette sorte de «festivocratie» dans laquelle nous vivons, et qui fait que par exemple on se souhaite déjà un bon week-end le jeudi soir, est très symptomatique de la «ploukitude». Ce qui est plouc, ce n’est pas de faire la fête, mais d’organiser une fête qui remplace tout ce qu’on pourrait faire d’intéressant ensemble.

En matière de sacré, le plouc aime la religion à la carte. Pourquoi donc?

J.R.: Je n’ai pas l’impression que l’homme moderne soit athée. Chacun dit, j’ai ma religion. C’est une sorte de patchwork subjectif. Je ne vois pas pourquoi, dit l’homme moderne, je me plierais à une communauté, à une Eglise dans laquelle les autres me dicteraient ce que j’ai à croire, ce que j’ai à faire. On ne peut pas reprocher à quelqu’un d’avoir sa religion, sa vision de la transcendance, d’un être ou d’une force supérieure. La religion, ça n’est pas plouc du tout. Ce qui l’est en revanche, c’est de ne pas considérer la religion comme quelque chose que les autres veulent aussi, c’est de vouloir garder son quant-à-soi.

Stéphane Berney.

Qu’en est-il du langage du plouc?

J.R.: Il a toute une série d’expressions bien à lui – «que du bonheur!». Il aime aussi le langage épicène qui rend les textes illisibles. Le plouc a tout un langage qui est le langage de la modernité et qui veut éviter la tradition, la bienheureuse universalité du masculin. Cela peut partir de bons sentiments, comme la volonté de ne heurter personne, de ne jamais choisir. Mais à un moment donné, il faut bien choisir. La culture, c’est le choix entre les sommets et les égouts. S’il suffisait de dire tête de choco à la place de tête-de-nègre pour supprimer le racisme, s’il suffisait de dire «celles et ceux» pour obtenir l’égalité homme-femme, ce serait formidable, mais ce n’est pas comme ça que cela se passe. On produit du bon sentiment au lieu de faire ce que l’on devrait faire.

Le plouc, enfin, aime la nourriture saine…

J.R.: Bien sûr qu’il faut manger sainement, mais quand on ne peut presque plus rien manger, qu’il faut tout choisir, on perd finalement le plaisir de manger.

A lire: «Ploukitudes», de Jean Romain et Stéphane Berney, Editions Slatkine, 2017, disponible sur www.exlibris.ch

Texte: © Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Jeremy Bierer