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27 novembre 2015

«Central Dark», à l’ombre des milliardaires

Le génocide de dindes (Thanksgiving) est passé. J’ai (délibérément) échappé à l’orgie consumériste du «black friday». Mais en Amérique, à New York plus précisément, un excès en chasse un autre.

La tour-allumette (425m), 432 Park Avenue,
La tour-allumette (425m), 432 Park Avenue, est le plus haut immeuble résidentiel de l'hémisphère nord. Les super-skyscrapers comme lui se multiplient à New York.

Le choc, l’autre jour, en lisant un webzine d’architecture et de design titrant: «C’est officiel: en 2020, les New-Yorkais ne verront plus le soleil». Objet de l’épouvante: la course effrénée aux super-skyscrapers. J’ai convulsé. Un New-Yorkais qui se plaindrait des gratte-ciel et de leur ombre portée, ce serait, au fond, comme les passagers d’une croisière choqués de toute cette eau qui les entoure…

Mais les quelques chiffres et la surenchère qu’ils révélaient m’ont convaincu de creuser. Avant 2004, il y avait vingt-huit buildings de 700 feet ou plus (213 mètres) à Manhattan. Aujourd’hui: quarante et un. Quinze sont en construction. Et dix-neuf projets sont à l’enquête.

La surchauffe se concentre sur deux zones, Midtown et le Financial District - où par ailleurs les Suisses Herzog et De Meuron bâtissent la magnifique Jenga Tower, au 56, Leonard Street. Le phénomène culmine vers la 57e rue, à la lisière de Central Park où, la One57 (306 m) et la 432 Park Avenue (425 m) – la plus haute tour résidentielle de l’hémisphère nord – seront, en 2019, détrônées par la «Central Park Tower» (541 m). On appelle cette zone la «rangée des milliardaires».

C’est d’abord cet excès-là qu’il faut relever. La course au ciel est, d’abord, une course au profit. Deux records de transaction immobilières, coup sur coup, l’an dernier: 90, puis 95 millions de dollars pour un penthouse.

A la lisière de Central Park, vue sur la 57th et sa tour One57.
A la lisière de Central Park, sur la 57th ou "rangée des milliardaires", la One57 culmine à 306 mètres. Le duplex en penthouse s'est vendu à 100 millions de dollars en janvier dernier.

Une récente enquête du New York Times révélait que la plupart de ces «condos» de luxe sont achetés par des trusts, des LLC (Sarl) et autres entités cachant leur nom, faisant de l’industrie immobilière de luxe une efficiente machine à blanchir le fric. En 2008, 39% des résidences de Manhattan vendues pour 5 millions de dollars ou plus étaient achetées par des anonymes. En 2014, ce chiffre grimpait à 54%.

Les manifs sont de plus en plus nombreuses. Début novembre, un groupe de citoyens organisés en association menait une marche de protestation avec des parapluies noirs pour dénoncer les ombres projetées par ces géants de verre et d’acier sur le vénéré poumon vert de la ville, Central Park, rebaptisé «Central Dark».

C’est, là, l’autre facette de ce tohu-bohu new-yorkais. La floraison ininterrompue de super-gratte-ciel révèle une tension entre «droit au soleil» et «recherche de prospérité», analyse le Washington Post (lien en anglais). La lumière devient une denrée qui divise les classes. Les riches y accèdent. Les pas assez riches ne peuvent plus se la payer. Pour eux, c’est le solstice d’hiver toute l’année.

San Francisco a édicté une «sunlight ordinance» très contraignante qui raie de la carte les buildings trop ombrageux, mais alors que la prise de conscience de cet impact sur la qualité de vie date, à New York, de 1925, après la construction de l’Equitable Building, les autorités n’ont depuis mis en place qu’une vague «task force» analysant l’impact des ombres sans vraiment en tirer les conclusions qui s’imposent.

Pendant ce temps, les promoteurs achètent des «droits d’air» sur les tours voisines pour bâtir plus haut qu’elles. Corruption passive ou incompétence? Un regard vers l’Asie s’impose. Cette semaine, un voisin de la Zifeng Tower (450 m) à Nanjing, dans l’est de la Chine, a reçu un dédommagement de 100 000 dollars de la part du promoteur. Et à Tokyo, cela fait trente ans que ces dédommagements sont inclus dans le calcul des coûts de construction de chaque tour.

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez