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28 novembre 2015

Du fond de la classe au premier rang

Il est possible d’être en délicatesse avec l’école, de s’y ennuyer ferme ou d’aligner les mauvaises notes et de quand même réussir dans la vie. La preuve par trois Romands qui ont su transformer leur échec scolaire en succès entrepreneurial.

Christian Python, s'est souvent retrouvé dernier de classe, ce qui ne l'a pas empêché de créer une entreprise florissante.
Christian Python, s'est souvent retrouvé dernier de classe, ce qui ne l'a pas empêché de créer une entreprise florissante.

Qu’ont en commun Johnny Depp, Bill Gates, Jean-Paul Gaultier, Richard Branson, Agatha Christie et Pablo Picasso? Eh bien, ils étaient tous des gosses en décalage scolaire, des rêveurs qui fuyaient la réalité de la classe en se projetant ailleurs ou encore des écoliers passionnés par d’autres matières que celles enseignées. Alors que pour la plupart de leurs profs, ils étaient simplement d’indécrottables cancres, réfractaires à toute instruction et sans grand avenir!

Toutes ces futures célébrités, qui sommeillaient près du radiateur, sont surtout les preuves vivantes ou mortes que l’on peut réussir sa vie en ayant mené une scolarité pas trop brillante.

André Giordan, professeur à l’Université de Genève et fondateur du Laboratoire de didactique et épistémologie des sciences (LDES).
André Giordan, professeur à l’Université de Genève et fondateur du Laboratoire de didactique et épistémologie des sciences (LDES).

«L’école ne prend pas toujours en compte l’intelligence, elle fonctionne à la moyenne, elle est normative et ne permet donc pas aux gens atypiques de développer leur potentiel», constate André Giordan, professeur à l’Université de Genève et fondateur du Laboratoire de didactique et épistémologie des sciences (LDES).

«Les mauvais élèves ne font pas exprès, ajoute cet ancien cancre et ancien instituteur. Ils sont incompris, stigmatisés et entrent souvent dans un cercle vicieux.» Un phénomène que décrit fort bien Daniel Pennac (un piètre élève devenu écrivain à succès) dans Chagrin d’école: «C’est le propre des cancres, ils se racontent en boucle l’histoire de leur cancrerie: je suis nul, je n’y arriverai jamais, même pas la peine d’essayer, c’est foutu d’avance, je vous l’avais bien dit, l’école n’est pas faite pour moi…» Du coup, ces écoliers à la dérive perdent confiance et estime d’eux.

Pas facile de rebondir dans ces conditions! «Ceux qui s’en sortent ont très souvent un talent et une motivation qui les poussent à aller de l’avant. Ce sont des passionnés, des gens qui ont envie de réaliser quelque chose et qui savent saisir les opportunités qui se présentent à eux», note le prof de Genève. Des qualités auxquelles il faut ajouter le courage, la détermination et le travail, beaucoup de travail.

Reste que, comme le souligne Daniel Pennac dans son roman, «si l’on guérit parfois de la cancrerie, on ne cicatrise jamais tout à fait des blessures qu’elle nous infligea.» «Oui, mais ces blessures sont nos chances aussi, conclut André Giordan. Elles nous obligent à nous dépasser, elles sont en quelque sorte le moteur qui nous fait avancer.»

L'entrepreneure

Babette Keller, directrice de Keller Trading SA, PME biennoise de 30 personnes qui développe des textiles en microfibres pour l’horlogerie et la bijouterie
Passionnée et travailleuse acharnée, Babette Keller a œuvré jour et nuit pour lancer son affaire.

Babette Keller, directrice de Keller Trading SA, PME biennoise de 30 personnes qui développe des textiles en microfibres pour l’horlogerie et la bijouterie.

«J’y suis allée au culot»

«A l’école, j’étais déjà une meneuse, y compris pour les bêtises. Mais pas une élève brillante, j’éprouvais quelques difficultés en français.

Et comme mon père me répétait sans cesse que j’étais de toute façon trop bête pour y arriver, je n’étais pas très motivée non plus.

Je crois pourtant que j’aurais eu le potentiel… A la fin de ma scolarité obligatoire, alors que je voulais être décoratrice d’intérieur, mon père m’a rétorqué: «Tu seras vendeuse comme ta mère!» Il est venu avec un contrat d’apprentissage, je n’avais plus qu’à signer au bas de la page, c’était comme ça.

Comment j’ai lancé ma société? Eh bien, tout a démarré en 1987 lorsque mon père – tiens toujours lui, c’est rigolo! – est venu me voir parce que son employeur voulait des petites pochettes en coton pour des montres. Il m’a demandé: «Toi qui aimes coudre, tu ne nous ferais pas une offre?» J’ai relevé le défi et fait une offre pour 1000 étuis. Breitling l’a acceptée et m’a repassé une nouvelle commande de 2000 pièces l’année suivante, puis encore une de 5000… Là, je me suis dit: «Si mon travail a séduit Breitling alors pourquoi pas les autres marques?» Sans me poser trop de questions, j’ai donc contacté les plus grands noms de l’horlogerie pour proposer mes services. J’y suis allée au culot, avec mes tripes, et ils ont aimé!

Je ne crois ni au hasard ni à la chance.

J’étais simplement au bon endroit au bon moment et j’ai su saisir les opportunités qui se présentaient à moi.

Comme je n’ai pas reçu un bateau avec un moteur et une clé de contact, j’ai dû construire ma barque et ramer. Je suis une passionnée et une travailleuse acharnée (quand elle a débuté, elle cousait la nuit pendant que ses enfants dormaient et travaillait le jour comme vendeuse auxiliaire, ndlr).»

En fait, je suis née entrepreneure. Et ce gène, que l’on soit ou non assidu à l’école, on ne peut pas nous l’enlever.»

Le passionné

Daniel Rossellat: «Pour réaliser ses rêves, il faut commencer par se réveiller!»
Daniel Rossellat: «Pour réaliser ses rêves, il faut commencer par se réveiller!»

Daniel Rossellat, patron du Paléo Festival et syndic de Nyon.

«J’étais paresseux, mais doué»

«J’étais un élève plutôt turbulent, indiscipliné, paresseux, mais doué. J’avais donc quand même de bonnes notes, ce qui agaçait un peu mes enseignants et les confortait dans leur sentiment que je ne travaillais pas assez durant l’année. C’est vrai que les devoirs, je les faisais avec une assiduité assez légère… Pourquoi cette nonchalance scolaire?

Tout simplement parce que j’avais plein d’autres centres d’intérêt, que je trouvais que le sport, les copains et le chemin de l’école étaient bien plus intéressants que les leçons en classe.

Une fois ma scolarité achevée, j’aurais voulu aller directement à l’Ecole d’ingénieurs. Mais mon père se méfiait de ces ingénieurs qui ne savent pas travailler, il trouvait préférable que je fasse d’abord un apprentissage qui me permettait aussi de gagner un peu de sous. Cette expérience a été salutaire, puisqu’elle m’a appris ce que je ne voulais surtout pas faire, c’est-à-dire travailler en usine avec des horaires lourds et des tâches répétitives.

J’ai donc commencé l’Ecole d’ingénieurs après avoir obtenu mon CFC de mécanicien-électricien. Et pour payer mes études, je travaillais à mi-temps comme animateur socioculturel, ça veut dire tous les soirs et les week-ends à peu près. C’est là que j’ai commencé à organiser des concerts. Comme je me rendais compte que je ne pouvais pas mener de front ces deux activités, j’ai demandé conseil à un prof de math qui m’a dit: «Si c’est ta passion, écoute-la! Et si ça ne va pas, tu reviens…» Je ne suis évidemment jamais revenu.

Pour moi, c’était un échec d’arrêter les études. Mais le fait de me lancer à fond dans le spectacle, ça m’a permis de transformer cet échec en opportunité.

Bon, la passion ne suffit pas, il faut une certaine capacité de travail aussi. Il y a beaucoup de gens qui ont rêvé comme moi, mais pour réaliser ses rêves, il faut commencer par se réveiller!»

Texte © Migros Magazine - Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Jeremy Bierer