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5 décembre 2016

Ces dormeurs qui oublient de respirer

Les apnées du sommeil pourrissent de plus en plus fréquemment les nuits des hommes, des femmes et même des enfants. Un test permet de les détecter pour mieux les traiter.

Le Dr Raphaël Heinzer a mené une étude sur le sommeil des Lausannois de plus de 40 ans.

Pendant que la plupart des gens dorment paisiblement, la tête sur l’oreiller, il en est d’autres qui descendent deux cents fois par nuit à soixante mètres sous l’eau. Des espèces de plongeurs nocturnes involontaires et sans bonbonne d’oxygène. Une image qui résume bien un trouble de plus en plus fréquent: les apnées du sommeil.

L’étude HypnoLaus menée de 2009 à 2014 par le CHUV auprès de 2000 personnes prises au hasard vient de le montrer: 49% des hommes et 23% des femmes, dans cette population de 40 à 80 ans, ont plus de quinze apnées par heure de sommeil.

Il y a une augmentation des cas, due en partie à une prise de poids dans notre société,

mais aussi parce qu’on en parle davantage, qu’on fait plus d’investigation et que, du coup, on est plus attentif à ce problème», explique Raphaël Heinzer, médecin chef du Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil (CIRS) du CHUV.

Masque de CPAP, qui souffle de l’air pendant la nuit.

Mais l’apnée, c’est quoi? Une obstruction des voies respiratoires. Pour des raisons d’obésité ou de morphologie particulière du visage et de la gorge, les parties molles du pharynx se ferment au moment de l’inspiration, provoquant un manque d’oxygène. Un état d’urgence que le cerveau résout en réveillant le dormeur. Ces micro-réveils peuvent se produire, dans les cas les plus sévères, jusqu’à cinquante fois par heure – ils sont considérés comme anormaux au-delà de dix ou quinze.

Un sommeil pas réparateur

Un dérèglement dont les personnes ne se souviennent parfois même pas au matin. Mais alors, est-ce vraiment si grave? Oui, parce que les apnées trop nombreuses finissent par perturber la structure même du sommeil, qui se déroule chaque nuit en plusieurs cycles et en plusieurs phases: les apnées et les réveils qui les suivent empêchent souvent le dormeur d’atteindre le sommeil profond (le plus réparateur) et le sommeil paradoxal.

Capteurs pour l’électroencéphalogramme, qui permet de lire les phases de sommeil.

Evidemment, une telle dette de repos ne peut rester sans conséquences: somnolence pendant la journée, déficit de l’attention et de la mémoire, baisse des performances.

Une personne qui fait des apnées a sept fois plus de risques de s’endormir au volant et de faire des accidents de la route»,

souligne Raphaël Heinzer. Tout aussi alarmant, le manque chronique de sommeil peut provoquer des maladies graves: «C’est un stress pour l’organisme. Ces décharges d’adrénaline, survenant lors des étouffements, et l’augmentation de la pression artérielle causées par ces nuits morcelées entraînent des risques cardiovasculaires, des problèmes d’hypertension et semblent favoriser la dépression et le diabète.»

Montres actimètres qui enregistrent les mouvements de la personne et agenda du sommeil.

Si ce trouble atteint surtout les hommes obèses de plus de 50 ans, il peut concerner en réalité tout le monde. Pas de profil type. Les femmes et même les enfants sont des victimes potentielles.

Environ un tiers des patients souffrant d’apnées du sommeil ne sont pas en surpoids, ce qui représente une difficulté supplémentaire pour leur diagnostic»,

observe le spécialiste. Les raisons sont alors différentes: positionnement très postérieur de la mâchoire, tissus mous trop volumineux autour du cou, hypertrophie des amygdales ou de la langue, prise de médicaments qui favorisent le relâchement musculaire…

Un traitement qui change la vie

Chez les enfants, une opération chirurgicale (ablation des amygdales) peut régler efficacement le problème, mais il n’en est malheureusement pas de même chez les adultes chez qui le traitement le plus courant est un appareil, un masque relié à un compresseur, qui souffle de l’air en permanence pendant la nuit. «Quelque 8000 personnes dans le canton de Vaud et 40 000 en Suisse dorment avec cette machine. Pour certains, ça leur change la vie!», précise Raphaël Heinzer.

Une chambre est prévue au CHUV pour les examens de polysomnographie.

Parmi les autres traitements, on trouve encore des orthèses d’avancement mandibulaire, un nom barbare pour désigner deux gouttières reliées entre elles, qui forcent la mâchoire à se positionner en avant pendant la nuit et permettent de garder ouvertes les voies aériennes. Enfin dans les cas d’apnées légères, liées au sommeil sur le dos, une simple sangle avec dispositif vibratoire évitera au dormeur la position dorsale…

On ne peut pas traiter la moitié de la population suisse, mais on s’occupe en priorité des personnes qui en souffrent le plus»,

précise encore Raphaël Heinzer, qui vient de mettre au point un test NoSas: une application gratuite pour smartphone, qui permet de détecter l’occurrence des apnées. Un questionnaire en cinq points, tout simple, à faire chez soi. Un bon dépistage des adeptes de la plongée nocturne.  

Texte: © Migros Magazine - Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Jeremy Bierer