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5 mars 2012

Ces Européens qui choisissent la Suisse…

Poussés par la crise qui ravage leurs pays, nos voisins n’hésitent plus à venir prendre un nouveau départ en Suisse. Formant ainsi une nouvelle immigration, qualifiée, volontariste et bien décidée à se faire une place au soleil confédéral. Récits croisés.

Evangelos Sklentzas et Nandia Gkourla
Evangelos Sklentzas et Nandia Gkourla: "On est plus respectueux de la vie humaine ici".

Nous recevons constamment des demandes de personnes désespérées qui cherchent travail et informations pour venir travailler en Suisse.» Ce que Matias Vazquez, responsable de l’association galicienne «A.C.G. A Roda» à Lausanne, raconte de ses compatriotes espagnols pourrait être repris pour bon nombre de ressortissants européens – Portugais, Italiens, Grecs en tête… En 2011, 59 000 ressortissants européens ont obtenu un permis de séjour en Suisse, soit 7000 de plus qu’en 2010.

Sous l’effet de la crise, une nouvelle immigration semble en marche. Etudiants venus terminer leurs études, poussés par la conviction que leurs diplômes chez eux ne leur ouvriront aucune porte; cadres ou ouvriers qualifiés dans des secteurs particulièrement sinistrés, comme la construction; pères et mères de famille soucieux d’offrir un semblant d’avenir et d’éducation à leurs enfants; anciens migrants rentrés au pays et chassés à nouveau par les tempêtes économiques qui sévissent en cascade depuis 2007: tous ont choisi la Suisse pour réussir un nouveau départ ou simplement se lancer dans la vie.

Migros Magazine est allé à la rencontre de quelques-uns de ces immigrés ne correspondant plus aux poncifs et animés d’une détermination, d’une volonté et d’un optimisme plutôt rafraîchissants.

«Jamais nous n’avions pensé devoir émigrer»

Deux jours avant son mariage avec Evangelos, en juin 2011, Nandia, qui travaille dans la publicité à Athènes, apprend qu’elle est licenciée. Deux mois plus tard, c’est Evangelos qui reçoit sa lettre de congé. Lui vient de Trikala, en Thessalie, et c’est à l’âge de 20 ans qu’il s’installe à Athènes où il travaille dans la construction, comme opérateur de machines de chantier, et où il rencontre Nandia.

Leur chance, c’est qu’Evangelos a des cousins en Suisse qui aident le jeune homme à trouver un travail correspondant à celui qu’il exerçait en Grèce. Nandia continue de chercher. «Mais c’est difficile.»

Installés à Morges, leur principale difficulté est l’apprentissage de la langue. «Mais les gens sont patients avec nous.» Reste que cette condition d’exilés leur est tombée dessus. «Jamais jusque-là nous avions eu l’idée d’émigrer.»

Le choix de la Suisse s’est imposé de lui-même, à cause des fameux cousins. Ce sont eux d’ailleurs que Nandia et Evangelos fréquentent surtout dans leur nouvelle vie, ainsi que d’autres Grecs arrivés récemment et rencontrés grâce à internet ou par l’Association hellénique de Lausanne ESTIA.

Comme principaux fauteurs de crise, Evangelos désigne «d’abord les politiciens. Ce n’est pas vrai que tous les Grecs vivaient au-dessus de leurs moyens. La grande majorité des Grecs, disons 80%, vivait modestement, avec de petits salaires…»

Ce qui leur manque aujourd’hui, c’est la spontanéité des relations humaines. «En Grèce vous pouvez frapper chez les gens juste pour boire un café, sans s’annoncer à l’avance. Alors qu’ici il faut tout programmer.»

A contrario, ce qui les a positivement surpris en Suisse, c’est «le bon fonctionnement de l’organisation sociale». «On est plus respectueux de la vie humaine ici», explique Nandia. En Grèce, les réfugiés qui viennent d’Afrique, de Turquie ou du Pakistan ne sont pas toujours traités avec le même respect que nous avons trouvé pour nous en Suisse.»

«Mes enfants ne grandiront pas en Italie»

Gaetano Bonifacio: "Pour un poste, il y a 1000 candidats."
Gaetano Bonifacio: "Pour un poste, il y a 1000 candidats."

Sicilien de la région d’Agrigente, Gaetano Bonifacio, après cinq ans d’université à Milan, opte pour un doctorat en biologie à Lausanne.Mais surtout hors d’Italie. «La situation est terrible là-bas, une vraie catastrophe.» A en croire Gaetano, les doctorants italiens affluent dans les universités allemandes, anglaises, américaines ou suisses. A Lausanne, ils ont même leur association – «Italaus», fondée en 2010, dont Gaetano est le vice-président et qui a pour but de promouvoir la culture italienne.

Dieu sait s’il l’aime l’Italie, lui qui s’enflamme quand il parle de sa mère et sa grand-mère à Noël, qui «cuisinent pour 50 personnes alors que nous sommes dix. Mais je veux améliorer ma vie, et s’il n’y a pas de travail, pas d’opportunité, je ne vais pas rester en Italie juste parce que c’est l’Italie.»

Pas de travail, pas de méritocratie non plus: «Pour un poste il y a 10 000 candidats. Ce n’est pas le plus apte qui sera retenu, mais celui qui connaît des personnes importantes.»

Avec sa copine, Italienne et doctorante elle aussi, ils savent déjà que leurs futurs enfants ne grandiront pas en Italie. «Ils ne seront pas attachés comme nous à la culture italienne, mais évolueront au moins dans un environnement confortable, en apprenant dès le départ deux langues.»

La fuite des cerveaux transalpins ne va évidemment pas contribuer à améliorer la situation: «Quand ces personnes arrivent au terme de leur formation et pourraient en faire profiter le pays, elles ne sont déjà plus là depuis longtemps … si ça continue, l’Italie va être déclassée.»

«Donner un sens à l’investissement de nos parents»

Gonçalo Campelo et Ana Miranda: "La Suisse offre de vraies perspectives."
Gonçalo Campelo et Ana Miranda: "La Suisse offre de vraies perspectives."

Gonçalo Campelo et Ana Miranda sont arrivés de Porto à Lausanne en septembre dernier avec leur petite fille de 6 ans, Leonor. Ana est enseignante et productrice culturelle, Gonçalo architecte.«Chez nous, le futur apparaît gris, pour ne pas dire noir. Il n’y a pas de travail pour les jeunes et spécialement les jeunes qualifiés.» Alors que la Suisse pour eux offre «de vraies perspectives» et de quoi donner un sens à «l’investissement consenti par nos parents pour nous offrir une bonne formation». Gonçalo raconte la crise et son cortège de logements vides qui ne trouvent plus preneurs: «La majorité des jeunes au Portugal gagnent juste de quoi survivre.» Le couple a décidé de prendre les devants et de quitter «un pays qui compte aujourd’hui des centaines d’architectes au chômage».

Gonçalo a fait ses offres dans différents bureaux suisses et a même pu choisir. Il est venu en éclaireur et a opté pour Lausanne plutôt que Genève, séduit par le «paradoxe de cette ville à la fois cosmopolite et tranquille».

Une autre motivation est venue s’ajouter aux impératifs économiques: «Nous voulions connaître le monde, raconte Ana. Nous croyons que changer de lieu de vie, de pays, de culture, ne peut être qu’enrichissant.»

Ils disent avoir pensé aussi «à la qualité de l’enseignement et des écoles suisses». Alors qu’au Portugal «l’Etat n’a plus les moyens d’investir dans l’éducation. Chaque année des milliers de profs sont licenciés et on trouve maintenant des classes qui comptent entre 30 et 40 élèves. Ce n’est plus possible.»

Ana a dû abandonner son travail d’enseignante, mais elle imagine des opportunités pour ses autres domaines de prédilection: «Lausanne est une ville dynamique et je crois à la possibilité d’échanges culturels notamment en matière de cinéma.»

On ne croisera pas Ana et Gonçalo dans un des centres portugais de la région: «L’intérêt de venir ici, c’est de se mélanger pas de se ghettoïser, de passer ses journées à écouter de la musique portugaise ou regarder du football.»

Ana et Gonçalo en tout cas sont sûrs d’une chose: «Nous sommes en Suisse pour rester: pour faire notre vie ici.»

«Pas rassurant d’entendre Sarkozy comparer la France à la Grèce…»

Antoine et Caroline, de France, sont là depuis trois semaines et habitent encore un meublé des hauts de Lausanne. Comme cadres, elle dans l’humanitaire, lui dans l’informatique, ils ne fuient pas vraiment la crise. Pourtant, lorsqu’une opportunité professionnelle s’est présentée pour Antoine, ils n’ont pas hésité. «Cela faisait un moment qu’on pensait quitter la France.» La première raison pour venir en Suisse a été la qualité de la vie. Ces deux provinciaux, elle du Midi, lui du Centre, supportaient de moins en moins le stress et l’agressivité parisienne. Qui les ont poursuivis jusqu’au dernier jour, à la gare: «En sortant du taxi, on a dû entreposer trente secondes nos bagages sur le trottoir et on s’est déjà fait engueuler.»

Leurs premières impressions à Lausanne s’avèrent plutôt positives: «Les gens sourient, disent bonjour. Même les contrôleurs de trains sont aimables.» Si eux ont tout calculé – les impôts, les trois piliers, le coût de la vie –, tous ne viennent pas avec le même degré de préparation: «Nous avons croisé des Français à Genève qui arrivaient directement depuis Paris en voiture, pour chercher du travail dans le domaine bancaire.» Antoine et Caroline se voient ici pour longtemps:«Un pays stable, ça compte aussi pour nous. Entendre Sarkozy comparer la France à la Grèce n’a rien de rassurant.»

«C’était notre dernière chance»

La famille Lasik n'a jamais regretté d'avoir quitté la  Pologne en 2008.
La famille Lasik n'a jamais regretté d'avoir quitté la Pologne en 2008.

Venue de la région de Cracovie, la famille Lasik arrive en Suisse en 2008. Jacek avait précédé de quelques mois sa femme Renata et leurs enfants Patrick et Martina âgés alors de 14 et 8 ans. Aujourd’hui, il est menuisier-chauffeur-livreur dans une grande entreprise de meubles. En Pologne, à la fin, il travaillait comme chef de groupe dans une entreprise de sécurité: «J’ai arrêté parce que le salaire n’augmentait jamais. Je me suis dit qu’il fallait trouver une autre solution.»

Il tente sa chance en Allemagne, puis en Belgique et en Autriche, mais rentre chaque fois au pays. «Renata n’était pas décidée à me suivre. Quand l’occasion de travailler en Suisse s’est présentée, je lui ai dit: c’est notre dernière chance. Nous n’avons plus 18 ans…»

Renata aujourd’hui travaille dans un atelier de couture du centre de Lausanne. Jacek dresse le bilan: «Nous n’avons aucun regret. Je travaille, ma femme travaille, Martina est à l’école, Patrick a commencé un apprentissage d’installateur-électricien.» Le plus dur, explique-t-il encore, a été la langue. «On a pris des cours avec l’Armée du Salut. Et on écoute beaucoup la radio et la télévision pour progresser.»

Quand on leur demande ce qui leur manque ici, les Lasik répondent «Rien!» Avant de se reprendre: «La famille». «Mon père est mort il y a trois semaines, raconte Renata. Ma mère se retrouve seule. C’est dans ces circonstances qu’il est dur de ne plus être là-bas.»

Ils pensent, enfin, à leurs enfants: «C’est une chance pour euxde pouvoir faire leur vie ici. En Pologne, une fois l’école terminée, il n’y a rien.»

«On nous pousse ouvertement à quitter l’Espagne»

En 2007, après dix-huit ans passés en Suisse, Victor Quintans, né «du côté de Compostelle», décide de rentrer en Espagne. Il emmène avec lui sa femme et leur petite fille: «Je n’avais rien de concret, mais on avait passé la trentaine et on s’était dit qu’après il serait trop tard.»

Histoire que leur enfant, par exemple, ne perde pas ses racines. Ils arrivent à Ourense en Galice, où Victor trouve d’abord un travail temporaire pendant cinq mois.

Puis il suit des formations dans l’électricité, la soudure, sans que cela débouche sur du concret. «On est vraiment tombé au mauvais moment.»

Les quatre années suivantes se réduiront à du chômage et des formations. «J’ai épuisé tout le chômage puis l’aide sociale, en ne cessant pas de chercher.» Il essaie du côté de la Corogne, «où c’est plus industriel», il envoie des cinquantaines de CV. «Aucune réponse.»

Alors, l’an dernier, Victor saisit la possibilité de reprendre à Lausanne l’emploi qu’il occupait dans une grande société d’affichage: «Même si ma femme est restée en Espagne avec la petite parce qu’elle n’avait pas trop envie de revenir.» Tous les deux ou trois mois, il rentre en Espagne ou alors ce sont elles qui viennent en Suisse. Victor s’estime presque privilégié: «Avec la pénurie d’appartements, certains arrivants s’entassent avec les beaux-frères, les parents ou vivent dans la rue, les voitures. Les Espagnols qui venaient dans les années 70 avaient au moins un toit et du travail.»

Les prochaines années, Victor les voit en Suisse. «En Espagne, avec 5 millions de chômeurs, si je ne peux pas gagner d’argent pour payer des études à ma fille, elle n’aura rien.»

Auteur: Laurent Nicolet, Carine Roth / Keystone