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6 mars 2017

Ces femmes aux passions masculines

Faisant fi des préjugés, certaines femmes préfèrent pratiquer des disciplines dominées par les hommes. Et s’y font leur place à force de volonté et de passion. Comme ces quatre sportives atypiques.

Le rôle des femmes prend aussi de l’envergure dans le catch, une discipline entre spectacle et sport de combat.

Elles sont parfois encore toutes jeunes et n’ont pas forcément le physique de l’emploi. Qu’importe: favorisant leur passion avant tout, certaines femmes n’hésitent pas à choisir un sport non conventionnel tel que la lutte, le hockey, le bodybuilding ou le catch. Des disciplines qu’on a plutôt tendance à associer aux hommes et pour la pratique desquelles on pourrait penser qu’il faut posséder une forte carrure et des muscles d’acier. Les muscles, elles les ont. Quant à la carrure, elles la compensent par une technique sans faille et souvent aussi par plus de rapidité et de souplesse qu’un homme.

Reste que le jugement social subsiste, et qu’il n’est pas toujours facile pour les femmes de faire reconnaître et respecter leur passion lorsque celle-ci sort de l’ordinaire. Soutenues, voire initiées par leur famille, celles que nous avons interrogées estiment que cela les a beaucoup aidées à faire leur place dans la discipline choisie. Elles espèrent que leur exemple donnera à d’autres l’envie et le courage de se lancer dans des sports encore inhabituels pour des femmes.

«Le catch nous force, nous les femmes, à nous surpasser»

Laura Mischler, 25 ans, catcheuse

La passion de Laura Mischler pour le catch a débuté à 8 ans. «J’ai deux frères plus âgés qui ont commencé à suivre les matchs à la télévision, raconte la jeune femme. Ça m’amusait de faire comme eux, puis je me suis prise au jeu. Tous les jeudis, on suivait les émissions comme si c’était une série! A force de regarder les différents catcheurs et catcheuses, ils sont devenus des héros pour nous, avec les gentils et les méchants, le Bien contre le Mal.» Face à trois enfants désireux de combattre mais peu au courant des règles de sécurité, les parents acceptent qu’ils suivent des cours avec un professionnel.

Tous trois se forment alors en France, puis créent l’association Swiss Wrestling Zone dès leur retour en Suisse: «Nous avons vu que nous sommes très pauvres en catch par ici et on s’est dit qu’il fallait qu’on soit des pionniers!» L’association compte actuellement quinze élèves, dont trois femmes. «Il est clairement plus difficile pour une femme de porter un homme, note Laura Mischler. Mais cela nous force à nous surpasser!»

De toute manière, lors des combats officiels, les femmes affrontent les femmes, sauf si c’est un scénario spécial ou qu’on combat par équipe.» Les avantages d’une femme? «Plus de rapidité et d’endurance, plus d’agilité, aussi, ce qui peut donner un catch plus joli, plus rapide et plus chorégraphique.» N’est-il pas difficile, toutefois, d’affronter ce monde essentiellement masculin?

Au départ, l’entraîneur disait que j’étais trop petite et que je n’y arriverais pas. Mais si on aime être sur le ring et qu’on voit que le catch nous correspond, il faut s’accrocher et aller au bout de ses rêves!

Pour ma part, le catch me permet de faire des choses que je n’aurais jamais faites autrement et de beaucoup voyager.»

En 2013, Laura Mischler est partie au Canada dans une grande académie de catch, pour voir si elle avait réellement du potentiel. Les enseignants l’ont mise en contact avec la célèbre organisation World Wrestling Entertainment (WWE), où elle a décroché un essai en 2015, après un an d’attente. «Les trois jours d’essai ont été parmi les plus difficiles et les plus magnifiques de ma vie. J’ai dû faire du cardio, de l’endurance, ils testent le mental… Maintenant, je suis rentrée et j’attends une réponse.»

Entre-temps, la jeune femme enchaîne les entraînements de fitness, de musculation et de cardio six jours sur sept, donne des cours et participe à différents shows. «Au départ, j’étais attirée par les gentils. En vieillissant, je sais que c’est du cinéma et que c’est drôle. De toute manière, c’est le chef qui détermine si on fait le gentil ou le méchant, et un bon catcheur doit pouvoir jouer les deux.»

«En hockey, ça va plus vite qu’en foot»

Mauricette Schnider, 43 ans, photographe de hockey

Depuis quatre ans, elle promène son téléobjectif dans les patinoires. Mauricette Schnider, mère de trois enfants, arpente la Suisse pour suivre les tournois de hockey, tous clubs confondus. Un virus attrapé à 16 ans lors d’un match du HC Ajoie et qui ne l’a plus quittée. «J’aime tout, l’ambiance, le jeu en lui-même. Il se passe plus de choses en hockey qu’en foot. Tout y est plus rapide, plus impressionnant.» Mais la Jurassienne, aujourd’hui photographe officielle de la Regio league féminine de la Fédération suisse de hockey, n’a pas toujours été qu’une simple spectatrice.

«En 1991, j’ai fait ma première saison de hockeyeuse. C’était mal perçu, à l’époque, les autres joueurs se moquaient de nous! Il faut dire qu’on n’avait aucun style. Mais on a persévéré…», dit-elle en rigolant. Au point que l’équipe passe provisoirement en tête du classement durant le championnat féminin de 1995-1996. En 2000, tout s’arrête. L’équipe est dissoute et Mauricette Schnider raccroche les patins pour jouer les mères de famille. «Je suivais quand même tous les matchs du HC Ajoie à la radio.»

En 2012, elle remet les pieds dans les tribunes d’une patinoire. L’odeur, l’ambiance, le public, tout lui revient, et à 39 ans, elle rechausse les lames. Restait à recréer une équipe… «Quand je veux quelque chose, je fais tout pour l’avoir. Mon mari ne m’a pas traitée de folle, alors j’ai foncé.» Elle recontacte ses anciennes coéquipières et, grâce à Facebook, en recrute de nouvelles. En trois semaines, l’équipe des Panthères était née!

Le hockey féminin est identique à celui des hommes, sauf que les charges sont interdites. Cela permet de développer la technique et la tactique pour un jeu plus fluide.

Et depuis la médaille de bronze aux JO de Sotchi, la relève est là.»

Trois saisons plus tard, une commotion et une clavicule déplacée, Mauricette Schnider a remisé les patins. «Je n’ai pas arrêté par manque d’envie. Mais avec trois enfants, je me suis dit qu’il fallait faire gaffe.» Pas grave. Elle prolonge sa passion par la photographie. Et continue à suivre tous les matchs à travers l’objectif, embarque même ses filles pour des virées à l’autre bout de la Suisse le week-end. «Finalement, la photo, c’est un jeu moins dangereux, mais tout aussi enrichissant. Et puis, je vois beaucoup de choses grâce à l’appareil», dit celle qui prend environ 600 clichés par match et qu’elle poste ensuite en album sur Facebook. Et l’été? Pas de pause pour la panthère de glace. Elle mitraille les matchs d’inline hockey. «Il y a une ambiance incroyable, c’est aussi une vraie famille. Et même si c’est un peu moins technique, il y a beaucoup d’actions, de cascades et d’émotions!»

«Je ne cherche pas un volume musculaire, mais une harmonie»

Céline Richard, 38 ans, bodybuildeuse

On l’appelle «Miss Body». Parce que, à 38 ans, la Vaudoise Céline Richard cultive son corps avec une rigueur quasi monastique. Au point de monter souvent sur la première marche des podiums du culturisme. Championne suisse espoir, championne d’Europe et même championne du monde et vice-championne Univers. Et un jour, peut-être, elle espère le titre suprême: Miss Olympia naturelle qu’elle n’a approché qu’à la deuxième place en 2015 et 2016. Cette agente de détention à Orbe (VD) est bien sûr une grande sportive. Elle touche à l’athlétisme, au basket, au cyclisme, avant d’essayer la fonte à 14 ans. Poulie, rameur, barre guidée, haltères, autant de machines qu’elle a très vite apprivoisées à la salle de fitness de Cossonay (VD). «J’ai tout de suite aimé ça, faire changer mon corps, le sculpter. Et développer ma force. On a davantage confiance en soi, surtout à l’adolescence.»

Et quand elle découvre l’univers de la compétition, elle sait qu’elle montera elle aussi sur scène. Ce qui est arrivé. Vingt ans plus tard. Parce que le bodybuilding exige beaucoup de sacrifices, une hygiène de vie stricte, une alimentation et une qualité de sommeil impeccables.

Je pèse tout ce que je mange, glucides, protéines et lipides. Et j’ai une liste assez longue des aliments à éviter…»

Finis les pâtisseries, le pain, les produits laitiers. Et quand on lui propose un café, elle tend sa gourde qui ne la quitte pas, de l’eau au goût de coco sucrée à la stévia. Ces contraintes sont devenues sa routine. De même que les entraînements, à raison d’une heure intensive par jour. «Plus j’approche de la compétition, plus je diminue les calories pour brûler les graisses et avoir une meilleure définition musculaire.» En huit semaines, elle atteint son poids de scène et passe de 58 à 52 kilos. «Je ne cherche pas un volume musculaire, mais une harmonie, une belle symétrie. Dans la catégorie bodybuilding, le corps doit faire un X, avoir une juste proportion entre le haut et le bas.»

Biceps saillants, cuisses d’acier et poitrine sèche. La femme balèze est-elle encore une femme? «On me trouve parfois trop musclée. Ça provoque la curiosité et parfois la discussion. Mais les gens reconnaissent le travail. En tout cas, on arrive à garder sa féminité», affirme celle qui, dans la vie de tous les jours, ne porte ni talons aiguilles ni rouge à lèvres. Mais se maquille pour monter sur scène. «En compétition, on met du tan, de l’huile, on se coiffe et on adopte une gestuelle gracieuse. Les critères sont les mêmes que pour les hommes, mais il faut avoir une prestance scénique, montrer qu’il y a une femme derrière les muscles.»

«Il y a toujours du respect entre les lutteurs»

Diana Fankhauser, 21 ans, lutteuse

«Quand j’étais petite, à 7-8 ans, je faisais partie de groupe des Naines, se souvient Diana Fankhauser. Nous n’étions que trois ou quatre dans cette catégorie, et je devais fréquemment lutter contre la même fille, celle qui avait des tresses.» Quatorze ans après, la jeune femme a fait du chemin: elle est dorénavant membre des Actifs, et affronte aussi bien des femmes, le lundi dans le club féminin de Thoune (BE), que des hommes, le mardi à Oron-la-Ville (VD) et le jeudi à Thoune.

«Les entraînements peuvent être mixtes, mais lors des fêtes de lutte, j’affronte uniquement des femmes, souligne la jeune assistante médicale. Une femme lutte différemment d’un homme: ces derniers ont plus d’explosivité de par leur force physique. Je m’entraîne mieux avec eux, car cela exige plus de condition physique et de technique.» Mais les hommes acceptent-ils de lutter contre elle? «Si je sens qu’un garçon hésite, je ne l’oblige pas: il y en a toujours d’autres qui seront d’accord de m’affronter! De toute manière, même avec une grande technique, je ne pourrai pas gagner contre un homme qui a de l’entraînement. Mais on tire aussi de l’expérience des défaites…»

Initiée à la lutte par sa maman, ses deux tantes, son grand-papa et son oncle, Diana a entraîné à son tour dans l’arène sa petite sœur Nicole, 10 ans. Joues rouges et queue de cheval en bataille, celle-ci est d’ailleurs en train de s’entraîner, seule fille au milieu de neuf garçons. «Il y a encore certains clubs de lutte qui refusent les femmes, remarque sa grande sœur.

En Suisse alémanique, j’entends encore beaucoup de filles se plaindre du fait qu’elles sont mises à l’écart. C’est sûr que, dans ces cas-là, c’est difficile de se motiver!»

Pour sa part, elle bénéficie des conseils et des encouragements de sa tante, Reine de lutte en 2013 et en 2014, et rêve de remporter une fois ce titre, elle aussi.

En attendant, elle se prépare pour la prochaine Fête de lutte, prévue en avril: «Quand on fait partie des premières, on remporte une couronne. J’aimerais bien en ajouter une dixième à ma collection! On reçoit aussi des prix, mais rarement un taureau comme les hommes. J’ai déjà reçu des montres, des chaises… Une fois, j’ai gagné un cochon, mais j’ai préféré prendre le prix en argent.»

Ses conseils à celles qui désireraient se lancer? «Il faut savoir que tout le monde peut faire de la lutte. Moi même, je fais 1,60 mètre, mais j’ai d’autres avantages! Il n’est jamais impossible de gagner, et même un homme de 1,80 mètre ou une Reine peut perdre. Il faut simplement voir si cela nous convient et si on a du plaisir à lutter. Moi, je ne pourrais pas faire de boxe, par exemple, je trouve ça trop violent. Dans la lutte, on met l’autre sur le dos, mais on reste amis. Et il y a toujours du respect entre les lutteurs: on se serre la main avant et après chaque passe, et le gagnant essuie le dos du perdant.»

Texte © Migros Magazine – Véronique Kipfer et Patricia Brambilla

Auteur: Véronique Kipfer et Patricia Brambilla

Photographe: François Wavre, Christophe Chammartin , Guillaume Perret