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9 septembre 2013

Elles ont réussi dans un monde d'hommes

Chirurgienne, sauveteuse, cheffe de la police, mécanicienne ou présidente du Club alpin suisse, elles se sont imposées là où on ne les attendait pas. Sans jouer des biscoteaux et sans complexe. Cinq femmes racontent leur parcours atypique.

Jocelyne Bloch, 45 ans, neuro­chirurgienne au CHUV à Lausanne.
Jocelyne Bloch, 45 ans, neuro­chirurgienne au CHUV à Lausanne.

Après cinquante ans de féminisme, la femme n’est toujours pas l’égale de l’homme lorsqu’il s’agit de choisir un métier ou une carrière. L’inverse vaut aussi pour ces messieurs. Une vaste étude menée durant dix ans par un programme national de recherche et parue en août dernier le montre: garçons et filles n’optent que très rarement pour une profession dominée par l’autre sexe. Et c’est peu dire.

Sur les 6000 jeunes sondés, âgés aujourd’hui d’environ 25 ans, moins de 1% s’est dirigé vers une profession que l’on qualifie d’atypique.

Une réalité qui inquiète Françoise Piron, directrice de Pacte, association qui fait la promotion de la mixité au sein des entreprises:

On ne trouve que très rarement des femmes dans les start-up et dans le secteur de la haute technologie (informatique, téléphonie mobile, jeux vidéo). Ce n’est rien de moins que la moitié de la population qui se retrouve écartée de la pensée technologique de demain!

L’entourage joue un rôle déterminant

Magaly Hanselmann, cheffe du Bureau vaudois de l'égalité. Photo: Jean-Bernard Sieber
Magaly Hanselmann, cheffe du Bureau vaudois de l'égalité.

Ce constat, Magaly Hanselmann le dresse aussi. A la tête du Bureau vaudois de l’égalité, cette mère de trois enfants qui travaille à plein temps le dit tout net:

La Suisse est l’un des pays européens qui offre le moins de perméabilité entre les filières.

Pour l’expliquer, elle pointe du doigt l’orientation précoce des écoliers, mais aussi des mentalités qui peinent à évoluer: «L’identité sexuée se construit très tôt, et elle est d’autant plus marquée par les ressources socioculturelles des familles. Les statistiques montrent que seuls les jeunes qui ont des compétences scolaires supérieures à la moyenne font des choix professionnels atypiques.»

Les représentations prennent ainsi rapidement le pas sur les aspirations individuelles, poursuit-elle.

Les petites filles disent par exemple très tôt qu’elles n’aiment pas les maths, alors que souvent, c’est simplement parce qu’elles ont entendu dire que c’était ainsi.

A cela s’ajoute ce que Magaly Hanselmann nomme le curriculum caché. «Ce peut être les illustrations que l’on retrouve dans les manuels scolaires, comme celle d’un père lisant le journal pendant que la mère lui apporte un café, ou encore une attitude consciente ou non d’un enseignant qui aura tendance à féliciter un garçon parce qu’il est doué et une fille parce qu’elle a bien travaillé.»

«Le monde du pouvoir reste l’apanage des hommes»

Pour faire évoluer les choses, une remise en question profonde est nécessaire. Les feed-back positifs de l’entourage des parents et des enseignants font toute la différence, prône la cheffe du Bureau de l’égalité. Un petit pas dans un monde où les choses bougent lentement. Car si certains secteurs se féminisent – ressources humaines, marketing, communication –, ils ne sont pas des bastions décisionnels, ajoute Françoise Piron. «Le monde du pouvoir reste l’apanage des hommes. Pour entrer dans le cercle très fermé des décideurs, il faut passer soit par la finance, soit par une formation mathématico-scientifique.»

Et lorsqu’elles choisissent un métier masculin, les femmes doivent souvent faire face à des contraintes matérielles: pas d’uniforme à leur taille, absence de vestiaires séparés, horaires peu compatibles avec la vie de famille ou temps partiel malvenu. Autant d’éléments qui, mis bout à bout, finissent par décourager les candidates. Il faudra sans doute encore de nombreuses années pour lever ce frein social et culturel. Heureusement certaines femmes ont déjà sauté le pas. Parfois avec embûches, mais toujours avec passion.

«J’ai besoin de faire un métier passionnant»

La neurochirurgie fonctionnelle, c’est son domaine. Autrement dit, elle opère, place des électrodes dans les cerveaux pour contrer les maladies dégénératives, comme le Parkinson ou l’épilepsie. Seule femme cadre de son service, elle dirige une petite équipe composée majoritairement d’hommes.

Le milieu chirurgical reste assez masculin, c’est vrai. Mais comme il y a beaucoup d’infirmières, ça ne se voit pas trop.

Jocelyne Bloch, 45 ans, neuro­chirurgienne au CHUV à Lausanne.
Jocelyne Bloch, 45 ans, neuro­chirurgienne au CHUV à Lausanne.

Jocelyne Bloch se définit volontiers comme un caractère tranché qui a besoin d’action. Dès l’adolescence, elle se tourne vers la médecine, puis très vite vers les neurosciences. «Le fait que ce soit un milieu plutôt masculin n’a jamais été un motif de démotivation pour moi. Au contraire. Et puis j’ai besoin d’émotions fortes, de faire un métier passionnant, où l’on ne s’ennuie jamais. Il y a beaucoup d’enjeux, d’adrénaline aussi lors des interventions.»

Lutter pour se faire une place? Même pas. «J’ai toujours été soutenue. Le plus difficile est de trouver le courage et l’opportunité de le faire. Il faut être très motivé. Entre 26 et 38 ans, je travaillais jusqu’à cent heures par semaine.»

Et côté collègues, pas l’ombre d’une critique ni d’une remise en cause. Au contraire. Le fait d’être une femme serait presque un avantage. «On est plus reconnue pour ses travaux de recherche, on se rappelle mieux de vous», lâche celle qui a réussi à concilier vie professionnelle intense et vie de famille, en «osant déléguer la garde de ses deux enfants».

Aujourd’hui, elle divise son temps entre l’hôpital et ses projets de recherche, sans compter ses heures – «c’est une vocation, ça ne s’arrête jamais».

«J’aime trouver ­pourquoi une machine ne fonctionne plus»

Leslie Jeannet, 21 ans, mécanicienne sur machines de chantier, La Chaux-de-Fonds.
Leslie Jeannet, 21 ans, mécanicienne sur machines de chantier, La Chaux-de-Fonds.

De la petite tronçonneuse à la chargeuse sur pneus de vingt-cinq tonnes, en passant par les grues et les pelleteuses, rien ne lui fait peur.

Première femme en Suisse romande à décrocher un CFC de mécanicienne sur grosses machines, Leslie Jeannet soude, répare, démonte des engins plus grands qu’elle, sans se laisser démonter. «J’ai toujours aimé tout toucher, essayer de trouver pourquoi une machine ne fonctionne plus», raconte celle qui a grandi dans une famille d’agriculteurs, au milieu des tracteurs.

Plus à l’aise en compagnie des garçons que des filles, elle s’est donc embarquée dans un apprentissage, seule femme dans une équipe de trente gaillards.

Ça s’est toujours bien passé pour moi. Il y avait juste un prof qui ne me soutenait pas trop. Il ne m’expliquait rien du tout, comme s’il ne voulait pas que j’y arrive. Je suis contente de lui montrer que c’était possible!

La réaction de son entourage? «Ma famille n’a jamais critiqué mon choix. Mes parents nous ont élevées, ma sœur et moi, sans nous imposer de métier spécifique.»

Celle qui est sensible à l’esthétique des rouleaux compresseurs et autres pelles rétro-hydrauliques s’apprête à enfiler sa salopette pour son nouveau poste de travail à Crissier.

Un job qu’elle a décroché malgré une forte concurrence masculine.

On était plusieurs à postuler, mais ils m’ont prise moi. Je ne sais pas pourquoi. Ils m’ont juste dit que j’avais l’air motivée.

Auteur: Patricia Brambilla, Viviane Menétrey

Photographe: Loan Nguyen