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27 mai 2013

Ces geeks qui inventent demain

Autrefois objet de moqueries, l’amateur de gadgets et de nouvelles technologies a imposé sa culture et son univers au reste du monde. Au point de partir à sa conquête…

Yannick Guerdat pose dans un local de son entreprise
Yannick Guerdat: «J’ai lancé ma boîte depuis ma chambre à coucher.» (Photo: Basile Bornand)

C’était le temps que les plus jeunes connectés ne peuvent pas connaître. Une époque sans Facebook, Google ou MMOG (massively multiplayer online games). Pas le haut Moyen Age, non, juste la fin des années 70 et l’apparition des premiers émois numériques. Cette décennie a engendré le geek boutonneux, marginal, dédaignant le foot et les filles (qui lui préfèrent le sportif du collège) pour mieux se plonger dans la SF (science-fiction) et grignoter des chips en regardant les premiers épisodes de Star Wars et en se prenant pour un chevalier Jedi.

Changement de paradigme au seuil du millénaire

Mais le XXIe siècle hyperconnecté finira par consacrer le raillé d’hier. Tel dans le film The Social Network, où Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, devient rapidement le gars de plus sexy (et le plus riche) de l’école.

De moins en moins isolé, évoluant au sein de communautés qui, loin de constituer des univers parallèles, imposent maintenant leurs goûts et leurs obsessions à l’ensemble des connected people (c’est-à-dire bientôt à la planète entière), le geek 2.0 ne se définit plus forcément comme un otaku, ces adorateurs de mangas, ni comme un rôliste, passant ses week-ends à pratiquer les jeux de rôle. S’il est souvent (mais pas forcément) doué en informatique, il ne devient pas pour autant un hacker ou un MacGyver du XXIe siècle, selon la typologie établie par Nicolas Beaujouan, auteur de l’excellent Geek, la revanche.

Le ou la geek reporte désormais souvent succès et admiration, faisant son métier à partir de centres d’intérêts autrefois considérés comme décalés. La preuve par ces portraits de Romands, partis à la conquête du monde…

Yannick Guerdat, le geek autodidacte

Yannick Guerdat le revendique: si geek il est, c’est au format 2.0, soit façon passionné de nouvelles technologies de la communication. Frère de notre champion olympique d’équitation, il ne passe pas son adolescence reclus dans sa chambre. Facétieux, son père lui offre pour le Noël de ses 13 ans un ordinateur en pièces détachées. «J’ai monté celui-ci, puis beaucoup d’autres, que je revendais pendant mon apprentissage de commerce dans une banque», se souvient cet entreprenaute jurassien de 32 ans.

Apprentissage durant lequel il a l’occasion de travailler sur le site d’e-commerce de la Banque Cantonale du Jura. Il se fait remarquer et se voit proposer en 1998 un «poste de rêve» à Zurich dans une entreprise pour laquelle il sillonne le monde pendant près de deux ans. Il y développe un concept de newsletter personnalisée, système encore peu courant en 1999. Lorsque l’aventure s’arrête, Yannick Guerdat n’a pas encore 20 ans mais des idées plein la tête.

«Je retourne alors chez mes parents, et grâce à un coup de main d’une fondation cantonale pour l’innovation, je lance ma propre boîte. Depuis ma chambre à coucher.» Officiellement démarrée en 2001, Artionet compte aujourd’hui vingt collaborateurs «très spécialisés dans leur domaine», et un gros portefeuille de 1500 clients institutionnels ou privés, d’Alinghi à Wenger en passant par son premier employeur, la BCJ.

Son originalité? Louer et non vendre des logiciels de gestion de sites internet, de plates-formes d’e-commerce ou de réseaux sociaux. «Ce qui représentait un joli risque au départ, parce qu’il a fallu un nombre déjà conséquent d’intéressés pour que ce soit rentable.» Pour le client, cela représente le gros avantage de coûts fixes, d’outils de développement et de maintenance assurés. Pour Artionet, basé à Delémont, cela correspond à la nécessité d’innover en permanence.

«Je suis toujours fou de tout ce qui sort et je passe huit heures par jour à scruter internet pour voir ce qui s’y développe dans notre domaine.» Avant de donner des idées (dans les sept cents à ce jour) dans son livre… électronique bien sûr.

Darja Gartner et Sandrine Szabo, geeks au féminin

Tignasse rose et robe dans le style «cosplayer» (soit inspirée de personnages mangas), Sandrine Szabo a fondé avec son compagnon Jean l’agence lausannoise Netinfluence (site en anglais). De Nespresso à Omega, de nombreux clients font confiance à cette petite équipe pour assurer leur visibilité sur les réseaux sociaux et apprendre ce qu’est le web 2.0. Darja Gart­ner, elle, est la directrice artistique et «numérique» de Netinfluence.

Darja Gardner (à gauche) et Sandrine Szabo (à droite) ont plus d’un tour dans leur sac pour percer chaque jour les mystères de l’ère numérique.
Darja Gardner (à gauche) et Sandrine Szabo (à droite) ont plus d’un tour dans leur sac pour percer chaque jour les mystères de l’ère numérique.

Aucune des deux n’avoue un amour immodéré pour les super­héros ou «Star Wars». La première faisait fureur lors de ses études entre Bordeaux et l’Angleterre en réparant les ordinateurs en panne. «Eviter que la moitié d’une thèse disparaisse ou rebooster la carte graphique, ça m’éclate toujours», sourit Sandrine. Qui assume le côté «un peu enfant» du geek et pour qui l’amusement reste un puissant moteur d’action. «J’aime surtout ce que la technologie peut apporter. Que ma voiture se mette à me parler, qu’un frigo établisse la liste des courses à faire ou que des lunettes offrent une supravision, tout cela me fascine.

Ensuite, ces idées entrent dans le quotidien de beaucoup de monde, et l’émerveillement se déplace sur autre chose. C’est le problème du geek, il adore mais il se lasse vite, aussi.» Ce qui n’est pas encore le cas de son bracelet Jawbone qui, une fois branché sur l’Iphone, décrypte la qualité de son sommeil et de son alimentation. Férue de sport, Darja Gartner brandit de son côté le sien, une bande en caoutchouc noir équipée de la technologie Nike Fuel, qui vérifie si elle a atteint ses objectifs de la journée, en compétition avec son copain.

Et ne se fait pas non plus prier pour une petite démonstration de l’application Sleep Cycle qui, smartphone glissé sous l’oreiller, analyse le détail de ses nuits et ses cycles de sommeil. Bien sûr, en octobre 2010, la jeune femme s’était portée volontaire pour le projet mondial Home Sense: lancé par une start-up de Londres, il s’agissait d’utiliser des capteurs réunis dans un Arduino Tinkerkit pour rendre les objets de son intérieur plus communiquants et donc plus «intelligents». «Avec mon copain, nous avons créé un gadget qui arrose les plantes aussitôt que le taux d’humidité descend trop bas. C’est fun, non?»

Pascal Meyer, le geek facétieux et 2.0

Pascal Meyer: «J ’ai toujours été quelqu’un de sociable.»
Pascal Meyer: «J ’ai toujours été quelqu’un de sociable.»

Quand on fonde à Lausanne un site de ventes communautaires qui nargue le géant californien en proposant d’essayer l’Ipad 2 IRL («in real life»), et à deux pas d’un Apple Store avant même sa commercialisation en Suisse, il n’est sans doute pas trop besoin d’avoir à revendiquer ses racines geeks.

«Mais attention, pas «nerd» du tout, j’ai toujours été quelqu’un de sociable. Par exemple, je n’ai jamais passé mes week-ends à manger des pizzas froides devant mes écrans.» A 33 ans, Pascal Meyer dirige la (plus si) petite équipe du site Qoqa.ch Vingt-sept personnes en lien direct – même si virtuel – avec quelque 180 000 «qoqasiens», soit «des utilisateurs du site qui ont au moins une fois acheté quelque chose en ligne depuis la date de notre création».

C’était en décembre 2005, avec un concept ramené des Etats-Unis où le jeune homme travaillait comme IT Manager pour une entreprise internationale. «Il y avait cette start-up (depuis lors rachetée par Amazon, ndlr) qui proposait chaque jour un produit à meilleur prix à une sorte de petite communauté d’amateurs de nouvelles technologies. J’ai tout de suite tilté.»

Pascal Meyer reprend l’idée, l’adapte et fait un carton avec quelques gros coups mémorables qui font connaître Qoqa.ch dans tout le pays (les garagistes Porsche ne se sont pas encore remis de la 911 à 50% et personne n’a oublié le buzz créé fin 2011 autour de cinquante Fiat 500 à tout petit prix). Le patron revendique sa passion pour les nouvelles technologies, vrai moteur du succès de son site. «Ce qui nous branche, c’est de cultiver déjà des contacts pour les lunettes Google, ou d’avoir importé le premier Iphone officiellement pas encore en vente en Suisse. Je continue à tout tester et à guetter chaque nouveauté.»

Michel Mengis, informaticien avant tout

Michel Mengis (Photo: DR)
Michel Mengis (Photo: DR)

A 7 ans, le petit Michel Mengis désossait son premier ordinateur. «Et l’argent de ma première communion a servi à l’achat de mon premier PC, super cher», plaisante ce geek éternel qui vient d’avoir 40 ans.

«Lorsque j’ai été engagé par l’EPFL, en 1997, je me suis aperçu que mes compétences informatiques les intéressaient plus que mes trois diplômes d’ingénieur.» Michel Mengis est rapidement chargé de la gestion du parc du laboratoire des voies de circulation Lavoc, puis devient chef de projet de l’important programme Poséidon, un support informatique pour les étudiants de la plupart des hautes écoles et universités romandes. «Le but est de leur permettre d’utiliser leur matériel informatique de manière aussi simple et pratique qu’un crayon. Nous changeons par exemple un disque dur en panne pour que l’étudiant puisse poursuivre son travail.»

Et la geekitude, alors? Elle s’est tellement démocratisée, reconnaît notre informaticien, que passer son temps le nez collé sur son smartphone lors de trajets quotidiens devient une norme.

L’attitude geek n’est plus dévalorisée, ce qui est très bien.

S’il avoue s’être un peu calmé en matière de rencontres virtuelles, Michel Mengis continue à chatter de temps en temps, et apprécie toujours mangas et science- fiction. Mais ayant dû se faire opérer du cœur en urgence, il tient à avertir la génération suivante: «Pas de sport, assis à mal manger et mal dormir, et c’est déjà deux infarctus à mon âge!»

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre / Rezo