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7 mai 2012

Ces gestes qui sauvent

En Suisse, le taux de survie à un arrêt cardiaque est de 7%. Il pourrait être multiplié par dix avec une meilleure formation aux premiers secours et davantage de défibrillateurs. Les explications à Genève des professionnels de «Firstmed».

Un homme fait un massage cardiaque sur un mannequin
Il faudrait que les gestes deviennent des réflexes pour 
le plus de personnes possible.

Un footballeur en Italie qui titube sur la pelouse, tombe, se relève puis s’effondre, un autre en Angleterre, dont le corps étendu face contre terre tressaute violemment.

Ces exemples récents et très médiatisés d’arrêts cardiaques incitent les professionnels des premiers secours, tels ceux de l’école Firstmed, à Genève, à sensibiliser les gens aux gestes simples qui sauvent. «Le réflexe d’appeler le 144, sécuriser les lieux, voir s’il y a un défibrillateur dans les parages, entamer un massage cardiaque, avec des compressions de cinq centimètres sur le thorax», résume Maddalena Di Meo, la directrice de l’école.

L’enjeu est important: on compte en Suisse un arrêt cardiaque par heure, 8000 décès par année et un taux de survie, hors milieu hospitalier, stagnant aux alentours de 7%. Un taux qui pourrait être multiplié par «cinq ou dix», explique Frédéric Lador, médecin responsable de Firstmed, à l’aide de «programmes d’implantation de défibrillateurs et de formation aux premiers secours».

Des défibrillateurs dans tous les casinos de Las Vegas

Nicolas Villard, étudiant en cinquième année de médecine et enseignant chez Firstmed, cite l’exemple de Las Vegas. «Là-bas, on trouve des défibrillateurs quasiment sur tous les murs dans les hôtels, les casinos et un personnel formé. Si vous faites un arrêt cardiaque, vous aurez un croupier, un agent de la sécurité, un maître d’hôtel, qui ont la formation et les appareils et qui vous sauveront. Ils arrivent comme ça à des taux de survie de 60 à 65%.»

En Suisse, il n’existe pas d’obligation, juste des recommandations. Notamment, raconte Frédéric Lador, pour «le nombre de secouristes qui doivent être formés dans une entreprise et le nombre de défibrillateurs à installer qui dépendront du risque lié à l’activité, du nombre d’employés, de la distance de centres de soins et enfin de la fréquentation du lieu.»

«Le bon sens» inciterait à équiper en défibrillateurs des endroits comme les stades de foot, les gares, les centres commerciaux, les aéroports. Frédéric Lador relativise néanmoins l’importance de ces appareils: «Une grande partie des patients vont faire un arrêt cardiaque à domicile. C’est pour ça que former la population est plus important que l’implantation massive de défibrillateurs.» Former par exemple les jeunes collégiens: «Si le grand-père à la maison est victime d’un arrêt cardiaque, le petits-fils de 14 ans pourra faire quelque chose.»

Si la population n’est globalement pas mal formée aux premiers secours, la plupart des personnes, après le cours pour le permis de conduire, «ne cherchent pas à aller plus loin», explique Maddalena Di Meo. Or les techniques évoluent. «Quand j’ai commencé il y a quatorze ans, le massage cardiaque se faisait selon le rythme cinq compressions, deux insufflations. Puis c’est passé à 15-2. Aujourd’hui c’est plutôt 30-2.» Il est même parfois suggéré de renoncer aux insufflations. «Quand vous trouvez une personne qui a vomi, ou remplie de sang, pas sûr que vous aurez envie de faire du bouche à bouche. C’est pourquoi on incite plutôt les gens à se préoccuper d’abord de masser.»

Ce qui ne veut pas dire que le bouche à bouche ne sert à rien. «C’est mieux de le faire, explique Nicolas Villard, mais avec le massage on va faire circuler le sang, lui permettre d’aller chercher l’oxygène dans les réserves et de l’amener là où il est nécessaire: au cerveau et au cœur.»

Effectuer le massage en cas de doutes

Mieux vaut non plus ne pas se laisser gagner par le doute. Pratiquer un massage cardiaque ou user d’un défibrillateur sur une personne qui n’est pas en arrêt cardiaque «ce n’est pas ça qui va l’achever», assure Maddalena Di Meo. «Et puis, ajoute Nicolas Villard, masser quelqu’un qui n’en a pas besoin n’a pas de conséquences.» Par contre, ne pas masser quelqu’un qui en a besoin peut avoir des suites irréversibles quand on sait «qu’en cas d’arrêt cardiaque il existe une fenêtre d’environ dix minutes pour sauver la personne. Passé ce délai les chances de survie sont à peu près nulles.»

C’est pourquoi, avec les années, la procédure a été simplifiée. «Avant, explique Nicolas Villard, on dégageait le corps, on regardait dans la bouche, on mettait la tête en arrière puis l’oreille contre le torse pour écouter puis on commençait par faire des insufflations, et enfin le massage. Entre le moment où on arrivait sur les lieux et où on commençait le massage cardiaque, le temps était relativement long.» Alors que désormais le secouriste, ne constatant aucun signe de respiration après une brève observation du thorax, entamera immédiatement le massage cardiaque.

Maddalena Di Meo explique qu’à l’école, les enseignants font se concentrer leurs élèves sur le rythme d’une musique bien connue des premiers secouristes: Staying alive des Bee Gees qui permet de tenir exactement les cent compressions minute nécessaires à un bon massage cardiaque.

Néanmoins, en situation d’urgence, et avec une vie entre les mains, l’émotion risque de primer. C’est là que les réflexes vont servir. «Sans eux, affirme Maddalena Di Meo, on perd beaucoup de temps, chacun pense par exemple que quelqu’un d’autre a appelé le 144 et au final personne ne le fait.»

Douterait-on de l’importance des automatismes en situation d’urgence, Maddalena Di Meo raconte cette étonnante anecdote: lors de l’effondrement des tours du World Trade Center, une entreprise a réussi à sauver la quasi-totalité de ses employés: «Parce qu’ils avaient un plan d’évacuation répété chaque année. Pendant que les autres allumaient leur poste de télé, mettaient la tête dehors ou téléphonaient, eux étaient déjà en train de plier bagage et de sortir du bâtiment.»

Et puis, il y a la fatalité, contre laquelle les premiers secours ne peuvent rien. On demande souvent à Frédéric Lador ce qu’il faut faire en cas d’arrêt cardiaque «dans un refuge à la montagne, sans téléphone ni défibrillateur. Eh bien, c’est pas de chance.»

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Magali Girardin