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20 octobre 2016

Jean-Bernard Daeppen: «Ces jeunes ne sont pas là par hasard»

En l’espace de onze ans, les cas d’alcoolisation aiguë ont quadruplé au CHUV. Loin d’être sans conséquences, les problèmes d’alcool ne s’arrêtent pas une fois franchie la porte de l’hôpital, d’où l’importance d’un suivi des patients.

Professeur 
Jean-Bernard Daeppen, 
chef du Service d’alcoologie au CHUV, à Lausanne.
Professeur Jean-Bernard Daeppen, chef du Service d’alcoologie au CHUV, à Lausanne.
Professeur Jean-Bernard Daeppen, chef du Service d’alcoologie au CHUV, à Lausanne.
Professeur Jean-Bernard Daeppen, chef du Service d’alcoologie au CHUV, à Lausanne.

Professeur Jean-Bernard Daeppen, chef du Service d’alcoologie au CHUV, à Lausanne.

Pourquoi cette unité de dégrisement, devenue aujourd’hui unité d’alcoologie d’urgence, a-t-elle été créée au CHUV l’an dernier?

A partir de 2000, on a assisté à une augmentation progressive du nombre de patients avec une alcoolisation aiguë qui arrivaient aux urgences.

Nous sommes passés de 300-400 cas en 2000 à environ 1500 en 2011.

Cela est peut-être lié au fait qu’il y a eu une baisse de l’impôt sur l’alcool, ainsi qu’une augmentation de l’offre en matière de vie nocturne, avec le Flon qui a un effet d’aspiration pas seulement de la jeunesse lausannoise mais de toute la région. L’autre déclencheur a été une interpellation au Grand Conseil, qui posait la question de savoir ce que l’Etat entendait faire face à l’alcoolisation des jeunes.

La première année de fonctionnement a pourtant montré que l’alcoolisation aiguë ne touchait pas majoritairement les jeunes…

C’est quelque chose que nous savions dès le départ, nous connaissions les statistiques qui montrent que le phénomène concerne majoritairement des gens de plus de 30 ans, dans un profil de dépendance à l’alcool, et ne touche que pour un quart les moins de 30 ans. Parmi les personnes qui sont dépendantes de l’alcool, certaines consomment à peu près tous les jours la même quantité et ne sont jamais dans des ivresses aiguës. Mais il y en a d’autres qui fluctuent, qui font des épisodes d’alcoolisation aiguë.

Viennent-ils uniquement pour alcoolisation aux urgences, ou parce qu’ils ont eu un accident?

Cela peut être l’un ou l’autre. Il y a des gens qui ont été retrouvés par terre dans la rue ou chez eux, ou qui ont fait un malaise à cause d’une alcoolisation aiguë. Il y en a d’autres qui ont eu des traumatismes ou chez qui une maladie est exacerbée par l’alcoolisation aiguë.

Qu’est-ce qui se passe en gros quand une personne arrive dans l’unité d’alcoologie d’urgence?

Avec les jeunes, nous sommes dans une intervention de type bilan, discussion autour des habitudes de consommation et élaboration d’un projet de modération. Des questions sont posées: pourquoi l’alcool, pourquoi tant d’alcool, quel est le contexte de vie? On engage une relation avec ces patients pour essayer de comprendre comment fonctionne leur vie en général.

Pour aboutir à une discussion autour de leurs habitudes de consommation d’alcool et évoquer avec eux comment ils envisagent la suite.

Cela s’assortit d’une information qui va dans le sens de les inciter à la réduction. Il peut y avoir aussi, même si c’est moins le cas chez les jeunes, des conseils autour d’une prise en charge ultérieure, par exemple une consultation spécialisée pour les cas les plus sévères. On se demande aussi s’il faut en parler au médecin traitant, aux parents pour les plus jeunes.

Et avec les plus âgés, dépendants à l’alcool?

Nous avons aussi ce souci d’établir un bilan, de les rencontrer, de comprendre leurs relations avec l’alcool, d’évaluer la sévérité de leurs problèmes, les conséquences de leur dépendance. Sans les brusquer, sans les confronter, sans les menacer. Cela peut déboucher sur un projet thérapeutique, des soins en clinique, un rendez-vous en ambulatoire ou dans une structure de soins spécialisés. Cela peut être une orientation psychiatrique ou chez le médecin traitant ou chez un médecin généraliste.

Que penser de l’idée répandue que finalement l’alcoolisation aiguë chez les jeunes n’est pas si grave, parce que cela est passager et que c’est un peu de leur âge?

Nous avons effectué une étude qui répond bien à cette question. Nous avons pris les 600 jeunes qui sont venus avec une alcoolisation aiguë au CHUV en 2006-2007 et avons regardé sept ans plus tard ce qu’ils étaient devenus (voir ci-dessous).

Nous avons été assez surpris de constater qu’en fait ils évoluent assez mal.

Un tiers sont en dehors du marché du travail, au chômage, aux services sociaux. Un sur deux a un problème d’alcool, et ils reviennent en moyenne, durant ces sept ans, quatre fois aux urgences. Bref, toute une série d’indicateurs qui nous laissent penser que ces jeunes qui viennent aux urgences pour une alcoolisation aiguë ne sont pas là par hasard. On a l’impression qu’ils se sélectionnent plutôt parmi ceux qui boivent plus, sont plus impulsifs et plus en difficulté sur le plan psychosocial, et c’est ce que révèlent les années qui suivent.

Y a-t-il un portrait type de la personne dépendante de l’alcool?

Ils ont en commun leur dépendance, mais ce sont des profils de personnalités extrêmement variés, avec des histoires de vie qui ne se ressemblent pas. Des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, certains avec des pathologies psychologiques associées, d’autres avec des antécédents de traumatisme psychique ou des problèmes sociaux graves.

Comment le personnel médical regarde-t-il ce genre de patients?

J’ai le sentiment qu’il se pose toujours un peu la question de la part de responsabilité de la personne. Même si on sait que l’abus d’alcool peut avoir des raisons en partie génétique, en partie liées à la personnalité, en partie liées à des facteurs qu’eux-mêmes ne maîtrisent pas. Ce n’est pas vraiment de leur faute. Mais ce ne sont évidemment pas toujours des gens très agréables, il faut parfois faire intervenir les Securitas. Certains patients doivent être attachés, peuvent être menaçants, insultants, il y a des infirmières qui se sont fait taper. 

Etude: Ce qu’ils sont devenus

Un questionnaire a été envoyé en 2014 auprès de 631 patients âgés de 18 à 30 ans qui avaient été admis sept ans plus tôt (2006-2007) aux urgences du CHUV pour une alcoolisation aiguë. 318 personnes (216 hommes, 92 femmes) ont renvoyé le questionnaire. D’où il ressort que pour eux la situation était la suivante sept ans plus tard:

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Dom Smaz