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7 mars 2016

Ces jeunes qui veulent en finir avec la vie

Même si le taux de suicide en Suisse a baissé au cours de ces trente dernières années, il reste l’une des premières causes de mortalité des 15-29 ans. Trois jeunes filles témoignent de l’enfer qu’elles ont traversé, et dont elles sont sorties.

Un suicide tous les trois jours… Les faits sont éloquents: en 2013, 125 jeunes âgés de 15 à 29 ans se sont donné la mort dans notre pays. Un chiffre certes en baisse depuis les années 1980, nous informe l’Office fédéral de la statistique (OFS), mais qui reste tout de même alarmant, le taux demeurant légèrement supérieur à la moyenne européenne.

«D’autant que l’on ne compte pas ici les tentatives de suicide, précise Nathalie Schmid Nichols, psychologue responsable du Centre de prévention de Malatavie Unité de crise aux Hôpitaux universitaires de Genève (SPEA/HUG – Children Action). D’après une enquête menée il y a quelques années, 20% des jeunes Helvètes auraient des idées suicidaires. Qu’il s’agisse d’un désir ponctuel associé à une période de vie particulièrement difficile ou qu’ils aient déjà élaboré des stratégies très précises pour mettre fin à leurs jours.»

En Suisse comme dans les autres pays industrialisés, le suicide demeure donc l’une des principales causes de mortalité chez les jeunes. «Par nature, la puberté est une période de rupture, de désarroi, souligne la spécialiste. L’adolescent ne parvient pas à comprendre ce qui lui arrive; tout lui échappe. Et cet âge est souvent marqué par une certaine impulsivité, dans laquelle peut s’inscrire le mouvement suicidaire.»

Démythifier le suicide

Facteurs génétiques, traumatismes de la petite enfance, scolarité difficile, harcèlement, consommation de stupéfiants, relation amoureuse houleuse ou recherche d’identité sexuelle, «les raisons qui poussent un jeune à mettre fin à ses jours sont multifactorielles», relève Nathalie Schmid Nichols. Difficile de pointer du doigt une seule cause.

Et il faut bien se dire que l’adolescent agit rarement avec l’intention de mourir.

Il désire avant tout faire taire une douleur et s’imagine trouver un apaisement, un ailleurs où il se sentira mieux.»

D’où l’importance de démythifier le suicide auprès des jeunes. «Il s’agit de sortir du fantasme et de la fascination», insiste Sophie Lochet, coordinatrice de Stop Suicide. Créée en 2000 par des adolescents suite à l’acte irrémédiable commis par l’un de leurs amis, l’association a pour but de sensibiliser non seulement les populations à risque, mais également leur entourage. «Il est primordial de créer un filet de sécurité autour des jeunes, en informant par exemple sur les signes avant-coureurs. Ainsi, on facilitera la prévention. Il ne faut pas perdre de vue que, bien souvent, une personne en souffrance ne va pas spontanément chercher de l’aide.»

La difficulté d’exprimer son mal-être

Un point sur lequel la rejoint Nathalie Schmid Nichols: «Même si la société a évolué et que le tabou sur le suicide a été partiellement levé, il est toujours difficile pour un jeune de parler de son mal-être.» Et de noter que le centre de prévention de Malatavie reçoit principalement des appels de jeunes filles. «Les garçons ont peut- être plus de mal à exprimer ce qu’ils ressentent.»

Afin de mieux aiguiller les adolescents en souffrance vers les structures d’aide adéquates de leur région, Stop Suicide a lancé l’an dernier la campagne «Là pour toi», prenant notamment la forme d’un site internet recensant adresses et numéros de téléphone utiles. Plusieurs cantons ont en effet développé leur propre ligne d’écoute, ouverte aux jeunes comme aux adultes. «De nombreuses démarches sont entreprises dans notre pays, reconnaît Nathalie Schmid Nichols. Mais il s’agit de constamment remettre l’ouvrage sur le métier. En termes de prévention, le but n’est jamais complètement atteint.»

«Je sais que le pire est derrière moi»

Noa, 19 ans, Genève

«Depuis mes 13 ans, il s’est passé tellement de choses. C’est comme une grosse pelote de laine, difficile à démêler. Quand je suis entrée au cycle d’orientation, on a décelé chez moi une malformation veineuse à la cheville, liée à une maladie génétique. J’avais tout le temps mal, je passais beaucoup de temps à l’hôpital, j’ai subi plusieurs opérations. Comme je manquais souvent les cours et que je ne parlais pas de ce qui m’arrivait, mes camarades de classe se posaient des questions. Il y avait de nombreuses rumeurs qui circulaient. Quand je me suis fait enlever la thyroïde, j’avais une cicatrice sur le cou. Les autres ont imaginé que j’avais fait une tentative de suicide. Tout cela était assez dur à supporter à mon âge, je me sentais seule. Et puis, en 2011, je me suis fait agresser sexuellement par mon ex-copain. Je n’ai rien dit à personne pendant quatre mois. Finalement, je me suis rendu compte qu’il en avait parlé lui-même sur Facebook, en déformant les faits. Mon compte était inondé d’insultes. C’est là que j’ai craqué et tout raconté à mes parents.

Nous sommes allés à la brigade des mineurs, et j’ai moi-même demandé à être hospitalisée en pédo-psychiatrie,

j’avais besoin de me sentir à l’abri. Je souffrais de stress post-traumatique, j’avais des flash-backs de l’agression. Je n’ai plus réussi à retourner en cours, même en changeant d’école. Un médecin m’a alors suggéré de faire une formation de secrétaire médicale par correspondance. Vu mon parcours, l’idée de travailler dans le domaine de la santé me plaisait. Depuis que j’ai commencé, ça va beaucoup mieux. Plus tard, je compte entrer à l’école d’infirmière.

Pendant toutes ces années difficiles, je me suis beaucoup scarifiée. J’avais des idées noires, mais j’ai appris à bien me connaître. Quand je me rendais compte que j’étais sur le point de craquer, je demandais de l’aide. J’ai de la chance d’avoir des parents très proches, très compréhensifs. Bien souvent, c’est moi qui ai demandé à être hospitalisée. Je n’ai jamais vraiment eu envie de mourir.

Aujourd’hui, je sais que le pire est derrière moi. Quelles que soient les difficultés que je rencontrerai, j’arriverai à mieux les gérer. Je suis très bien entourée, et je n’ai plus peur. Récemment, j’ai décidé d’écrire ma propre histoire. Cela me permet d’y voir plus clair. Quand j’allais mal, cela me faisait du bien de lire le témoignage de jeunes qui traversaient les mêmes épreuves que moi. J’espère que mon livre sera édité et qu’il pourra à son tour être utile à d’autres personnes.»

«J’ai appris à appeler à l’aide»

Emma*, 24 ans, Genève

«Quand j’avais 14 ans, je n’arrivais pas à trouver ma place, à me sentir bien, à maintenir des relations sociales. Je changeais souvent d’activité, de groupe d’amis. Rapidement, un sentiment de vide, une profonde détresse m’est tombée dessus. Je ne saisissais pas le sens de la vie. Ce qui se passait dans le reste du monde me rendait malade: dans ma tête, j’étais responsable de tout. Moi, je ne manquais de rien, et j’avais l’impression de ne pas le mériter. Du coup, je culpabilisais énormément. Je me sentais toujours en décalage avec les autres, leurs préoccupations n’étaient pas les miennes. Eux me trouvaient bizarre: ils voyaient bien que je n’avais pas la joie de vivre. Je ne pensais jamais m’en sortir. Je n’avais aucune estime de moi.

Un jour, j’ai ingéré plusieurs substances. Mais il ne s’est pas passé grand-chose: j’ai simplement dormi pendant quatorze heures. A l’époque, je n’étais pas suivie.

Personne n’en a rien su, je ne l’ai raconté que beaucoup plus tard.

C’est finalement ma meilleure amie qui m’a forcée à rencontrer la conseillère en orientation de notre collège. C’est la première fois que quelqu’un me demandait si j’avais déjà eu des idées suicidaires. Elle m’a mise en contact avec l’unité de crise pour adolescents des HUG. J’ai été hospitalisée pendant un mois. Après, même si je ne suis jamais tombée aussi bas que durant ce premier épisode, j’étais toujours sur le fil. J’ai eu des problèmes de boulimie. C’était avant tout un moyen de me faire du mal. J’avalais des aliments périmés ou très épicés, et je me faisais vomir. Ou je me forçais à manger d’énormes quantités de riz, sans sel ni rien, pour remplir le vide que j’avais à l’intérieur.

J’ai fait plusieurs séjours à l’hôpital et essayé de nombreuses thérapies. Les professionnels m’ont aidée à me construire, à trouver ma place, à me valoriser. Aujourd’hui, je suis plus sûre de moi. Il m’arrive encore d’avoir des idées noires, mais j’ai appris à appeler à l’aide, je ne suis plus jamais passée à l’acte. Je parviens à repousser la petite voix dans ma tête qui me culpabilise, me dévalorise, m’autodétruit. J’ai fait une liste de copines à contacter dans ces moments difficiles. L’équitation et le sport m’ont aussi beaucoup aidée. Et j’ai réussi à prendre du recul par rapport à ce qui se passait dans le monde. Mais j’avais quand même envie de me lancer dans un métier altruiste, je suis devenue infirmière. Dans ce rôle de soignante, je me sens bien, utile. Même si la dépression est encore latente et reprend parfois le dessus, j’ai appris au fil du temps à la surmonter.»

«Aujourd’hui, je revis»

Vanessa*, 18 ans, Haute-Savoie (F)

«Aujourd’hui, je suis heureuse, ça me fait du bien de le dire! Mais j’ai traversé une période très noire… Tout a commencé il y a deux ans environ, après mes premiers examens au lycée. J’avais des crises d’angoisse tout le temps, des difficultés à respirer. Aller en cours me traumatisait. A la maison, je n’arrêtais pas de pleurer. Mes parents se sont alarmés, et mon médecin m’a encouragée à consulter un psychiatre à Genève. Ça me faisait du bien de parler, mais avec deux séances par semaine, je loupais pas mal de cours. Déjà que j’avais l’habitude de m’y prendre à la dernière minute…

Les études, ça n’a jamais été mon fort. Ça m’a toujours semblé trop abstrait. Mais pour mes parents, c’était très important. Du coup, je me mettais une pression de fou. C’était dur de constater que tout le monde y arrivait, sauf moi. J’étais en détresse, mais je n’arrivais pas vraiment à le dire. Et j’avais l’impression que mon entourage ne voulait pas le voir.

Un jour, j’ai pété un câble. C’est venu d’un coup. Soudain, c’est toute la misère du monde qui vous tombe dessus.

J’ai avalé plusieurs médicaments. Quand mon père a réalisé ce que j’avais fait, il a voulu m’emmener à l’hôpital. Mais pour moi, c’était hors de question. J’ai préféré me faire vomir. Comme je voyais déjà un psy, il n’y a pas eu de suites.

L’an dernier, je suis entrée en internat pour répéter ma terminale. Même si les débuts ont été un peu difficiles, ça allait mieux, j’étais motivée. Mais les résultats n’ont pas suivi. Pendant les vacances de la Toussaint, je n’ai fait aucun devoir. La veille de la reprise, ça a été un électrochoc. J’ai dit à mes parents que je ne voulais pas y retourner, que s’ils m’obligeaient, je ferais une connerie. Ils m’ont dit que je n’avais pas le choix. Lorsque mon père m’a déposée devant l’internat, j’ai décidé de sécher les cours. J’avais plein d’idées noires dans la tête. J’ai essayé de joindre plusieurs amis, sans succès. Je suis allée à la gare. S’il n’y avait pas eu autant de gens, je crois que je me serais jetée sur la voie. J’étais dans un état second. Je suis finalement montée dans un train et je me suis rendue chez mon psy. Ensemble, nous avons décidé que j’intégrerais le service des soins ambulatoires de l’Unité de crise Malatavie aux HUG. J’ai été suivie durant deux mois et demi. J’ai compris énormément de choses sur moi. Aujourd’hui, je revis. Je suis à la recherche d’une place d’apprentissage. J’ai réalisé que j’avais besoin d’être dans le concret. A présent, je sais ce que je veux.»

* Noms connus de la rédaction

Infos: le site Là pour toi: www.lapourtoi.ch La ligne d’écoute Pro Juventute: 147 ( www.147.ch ).

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Illustrations: Alice Wellinger