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23 février 2015

Ces métiers qui ont tant changé

Mécanicien, facteur, journaliste ou agriculteur: quelques exemples de professions complètement chamboulées par l’invasion des nouvelles technologies. Pour le meilleur et pour le pire.

Michel Bovet, agriculteur pose devant un fond avec des illustrations en relation avec le métier d'agriculteur.
Michel Bovet, agriculteur: «Même si c’est difficile, j’aime ce que je fais!»

Il y a eu la grande période d’une mécanisation qui, en usine comme en atelier ou à l’extérieur, changea radicalement nombre de pratiques professionnelles. Devenus moins pénibles, certains métiers s’ouvraient par exemple aux femmes. C’est le cas des chauffeurs poids lourd, avec des directions assistées rendant musculairement accessible à chacune la conduite d’un 40 tonnes.

Durant ces deux dernières décennies, la généralisation des nouvelles technologies et des nouveaux dogmes du rendement et de la rentabilité occasionne une nouvelle révolution professionnelle. Pour reprendre l’exemple d’une chauffeur poids lourd, la présence d’un module GPS dans sa cabine permet à son patron de la suivre en temps réel. Et donc de savoir à tout instant où se trouve son camion. Fini les petits rendez-vous au détour de la route avec les collègues.

«Les nouvelles technologies ont indéniablement renforcé le contrôle sur l’activité des employés dans beaucoup de branches,

explique Nicky Le Feuvre, sociologue spécialisée dans la sociologie du travail et professeur à l’Université de Lausanne (UNIL). Elle évoque ces «interstices entre deux temps de labeur» qui ont disparu. Il faut aller vite et être productif.

Au point que dans certains secteurs comme celui de la santé, on en vient à se demander s’il n’y a pas baisse dans la qualité des soins lorsque l’infirmière n’a plus le temps de parler aux patients hospitalisés. Autre aspect, ce que les spécialistes nomment l’enrichissement du travail. Selon Nicky Le Feuvre,

on s’attend à ce que les gens élargissent leurs compétences de départ, avec parfois des tâches assez éloignées de leur métier de base,

de ce que l’on nomme le cœur du métier». C’est le mécanicien qui devient tout autant électronicien, et le paysan gestionnaire ou en contact direct avec des clients lorsqu’il fait chambre d’hôtes ou marché à la ferme. Bref, l’informatisation occasionne une évolution des compétences et des savoir-faire.

Sans que cela soit intrinsèquement bien ou mal, d’ailleurs. «L’outil en tant que tel n’est jamais bon ou mauvais. Tout est dans l’usage que l’on en fait et dans quel contexte il s’inscrit.» Ainsi, les possibilités contemporaines de travail à distance offrent à la fois une plus grande liberté à certains, alors qu’elles symbolisent parfois également une «invasion de la sphère professionnelle dans tous les espaces de la vie sociale, et notamment la vie privée».

Mécanicien: la fin des petits patrons

Roland Bandieri  pose devant un fond avec des illustrations en relation avec le métier de garagiste.
Roland Bandieri, garagiste

Roland Bandieri est un garagiste à l’ancienne. Mécanicien et passionné d’automobile d’abord et depuis 52 ans. Le parcours professionnel du charismatique créateur du garage Bandieri, agence Toyota (et Subaru) ouverte en 1982 à Bassins (VD), marque déjà son appartenance à une époque révolue. A commencer par sa formation d’origine, les patrons de garages étant aujourd’hui davantage issus du marketing et des écoles de management que de la mécanique.

Les rapports du réseau avec les importateurs ont également bien changé. «A mes débuts, même une petite agence était considérée comme un vrai partenaire par l’importateur. Aujourd’hui, ce sont surtout les chiffres et les rendements qui comptent.» Du coup, Roland Bandieri a décidé de passer agence de service, pour ne plus avoir d’impossibles quotas de ventes à respecter.

Dans l’atelier, le premier changement est celui des véhicules eux-mêmes. La fiabilité s’est largement améliorée, les services se sont espacés et du coup la fameuse relation de confiance avec «son» garagiste est peu à peu passée au second plan dans l’esprit des clients. Et les clés et le cambouis ont largement laissé la place à l’électronique et aux câbles d’ordinateur. Signe des temps, ce qui s’appelait autrefois mécanicien automobile se nomme désormais mécatronicien.

Agriculteur: moins de rentabilité

Dans la famille Bovet, on est agriculteur depuis plusieurs générations. Reprendre le domaine était donc une évidence pour Michel Bovet, une passion même. Mais, dit-il aussitôt,

c’est une passion qui me coûte cher!»

Car, en vingt ans, le prix du lait et du blé a diminué de 50%. Au point qu’il a été obligé de vendre, en 2012, tout son troupeau de laitières pour ne garder que les vaches nourrices et leurs veaux.

Avec cinquante hectares à Bavois (VD) et un alpage en France, son domaine fait partie des belles exploitations agricoles. Les fermes sont de plus en plus grandes, mais il y a de moins en moins de bras et de plus en plus de paperasse, constate-t-il. Son frère a quitté le domaine. Et sa femme a choisi de travailler à l’extérieur. Un progrès malgré tout en vingt ans?

On fait moins d’efforts physiques grâce aux machines...

Il n’y a pas si longtemps, je chargeais encore à la main quelque 12 000 bottes par année! Aujourd’hui, c’est la presse à balles rondes qui s’en occupe.»

De même, l’ordinateur a permis d’informatiser tous les plans de semis, afin d’organiser au mieux les rotations de cultures. «On ne peut plus se permettre de mal gérer», conclut Michel Bovet, qui n’envisage pas de reconversion. «A 54 ans, c’est trop tard. Et même si c’est difficile, j’aime ce que je fais. Je vais essayer de tenir le coup!»

Facteur: un métier qui a changé sans être dénaturé

Sûr qu’en vingt ans, le métier de facteur a beaucoup évolué! Mais pour Laurent Briod, qui exerce cette profession depuis 1989, le changement s’avère positif. Son travail a été nettement facilité ces dernières années, notamment avec l’arrivée des machines à tri, qui permettent aux facteurs de commencer plus tard leur journée, et des véhicules électriques à trois roues: «Nous pouvons y charger toute notre tournée, et nous n’avons plus besoin de laisser le moteur tourner à chaque arrêt».

Laurent Briod pose devant un fond avec des illustrations en relation avec le métier de facteur.
Laurent Briod, facteur

Certes, les trajets à effectuer ont gagné en longueur et en nombre de boîtes aux lettres à distribuer, mais «l’un dans l’autre, cette manière de fonctionner s’avère plus efficace». Il se souvient de l’époque où chaque facteur ne prenait en charge qu’une seule tournée («Il avait bien souvent la même du début de son apprentissage à son départ à la retraite!») et pouvait terminer sa journée indifféremment à 11 h… ou à 15.

C’était un métier très solitaire. Aujourd’hui, nous fonctionnons en team, connaissons plusieurs parcours. On s’aide les uns les autres, c’est plus solidaire.»

Quant au côté social, Laurent Briod assure qu’il est toujours au goût du jour. «Heureusement, il m’arrive encore de prendre un café avec des clients, mais il s’agit quand même de respecter les offres de prestations. Comme n’importe quelle entreprise à l’heure actuelle, la Poste se doit d’être rentable.» Dénaturé, son métier? «Pas du tout. Et je ne me fais pas de souci pour la suite. Il y aura toujours besoin de facteurs, on n’a pas encore inventé les robots qui distribuent le courrier.»

Journaliste: la révolution internet

Romaine Jean pose pose devant un fond avec des illustrations en relation avec le métier de journaliste.
Romaine Jean, journaliste

Quand je travaillais à l’Agence télégraphique suisse (ATS), entre 1980 et 1982, un réseau reliait notre bureau au Palais fédéral: c’est ainsi que nous recevions les dépêches des parlementaires et des conseillers fédéraux. Je me souviens notamment du bruit de fusée qui accompagnait l’arrivée du pneumatique! Nous étions pratiquement à l’époque du pigeon voyageur», s’amuse aujourd’hui la journaliste Romaine Jean, rédactrice en chef des rédactions société de la RTS.

Elle évoque aussi les émissions radio pour lesquelles les intervenants devaient se rendre en studio pour être interviewés. «Aujourd’hui, n’importe qui peut être joint sur son téléphone portable.»

La principale révolution dans sa profession? L’apparition d’internet.

En 1996, nous avions consacré une édition spéciale du téléjournal à la Toile qui allait, nous disait-on, révolutionner notre quotidien. Nous n’y croyions pas vraiment.»

Et pourtant… «Aujourd’hui, rien de ce qui se passe à l’autre bout de la planète ne nous échappe, presque à l’instant. Avec les blogs et réseaux sociaux, chacun est un peu expert, journaliste, photographe, vidéaste…» Ce qui ne remet pas en question sa profession. «Au contraire, elle est d’autant plus indispensable:

on trouve de tout sur internet, il faut donc filtrer. Les journalistes sont des décodeurs, des historiens du présent.»

Mais si les nouvelles technologies ont bouleversé la manière d’exercer son métier, les fondamentaux de la profession n’ont pas changé: «La vérification des sources, l’esprit critique, la restitution fidèle des informations demeurent la base de notre travail.

L’informatique au secours des laborantins

Christian Durussel, laborantin en bactériologie au CHUV photo
Christian Durussel, laborantin en bactériologie au CHUV.

Quand Christian Durussel est entré au CHUV comme laborantin en bactériologie, en 1977, son quotidien se déroulait entre microscope, grandes éprouvettes et boîtes de Pétri. A partir de différentes matières ou liquides organiques, son travail consistait à déceler les bactéries au moyen de tests biochimiques et enzymatiques.

«On recherchait comment les bactéries se comportaient face à certaines substances. Puis on analysait le résultat grâce à des livres de référence, puisqu’il n’y avait à l’époque aucun ordinateur,

explique celui qui est aujourd’hui technicien en analyses biomédicales, chef de service de l’Institut de microbiologie. Oui, à l’époque, tous les milieux de culture étaient faits maison, tout était manuel, et donc tout prenait plus de temps. «Il nous fallait entre deux et cinq jours pour sortir un résultat.

Aujourd’hui, on peut donner une réponse aux médecins en vingt-quatre à quarante-huit heures, voire la même journée selon les techniques utilisées!» C’est que l’informatique a fait son entrée dans les laboratoires. Depuis 2009, le spectromètre de masse permet d’identifier une bactérie en quelques minutes et, depuis 2011, toute la phase de mise en culture des échantillons cliniques est robotisée.

L’automatisation a apporté une véritable révolution. Mais l’humain reste important. C’est lui qui a l’expérience et qui, jusqu’à ce jour, détient l’aspect de l’interprétation.»

Auteur: Tania Araman, Patricia Brambilla, Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre, Christoph Fischer (illustration)