Archives
16 avril 2012

Ces métiers que les jeunes délaissent…

Il y a des professions qui peinent à attirer les teenagers. Parce qu’elles ne sont pas tendance, parce que la dureté de leurs conditions de travail rebute. Analyse de ce phénomène et témoignage de quatre apprentis qui ont opté pour l’un de ces jobs en désamour.

Mélody 
Rohrbasser devant des meules de paille
Mélody 
Rohrbasser, future 
agricultrice

L’année passée, en Suisse, 7% des places d’apprentissage sont restées vacantes. Soit 6500 postes sur les 93 500 offerts. C’est ce que révèle une enquête menée par l’Institut LINK à l’instigation de l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie (OFFT).

Sondées dans le cadre de cette étude, les entreprises citent «les postulations inappropriées» comme principale cause de ce problème d’embauche. Autrement dit, en jargon moins politiquement correct, elles se plaignent du manque de candidats de qualité. Sondés par nos soins, les conseillers en orientation renvoient, eux, la balle aux patrons: «Ils sont de plus en plus exigeants et placent peut-être la barre un peu trop haut.»

Et il y a aussi toute une catégorie d’employeurs qui, sans faire les difficiles, peinent dramatiquement à attirer des prétendants, à assurer la relève. Ce sont ceux qui œuvrent dans des secteurs qui n’ont pas ou plus la cote auprès des teenagers. D’après le Baromètre des places d’apprentissage de l’OFFT, cela concernait grosso modo le quart des postes non pourvus en 2011!

Aucune liste précise des métiers touchés

Malheureusement, les auteurs de cette étude n’ont pas dressé une liste des métiers les plus exposés à cette pénurie d’apprentis. Non, ils se sont contentés de pointer du doigt les branches les plus touchées: «Industries de transformation», «Professions techniques», «Vente»…

Un tour des spécialistes romands de la formation a donc été nécessaire pour faire la lumière sur cette affaire, pour dresser ce fameux inventaire. Et au final, parmi les jobs délaissés les plus souvent mentionnés, on trouve boucher-charcutier, ramoneur, polymécanicien, agriculteur, vendeur, cuisinier ou encore «les métiers du bâtiment, le second œuvre plus particulièrement».

«Ces professions pâtissent d’un déficit d’image et sont souvent déconsidérées», analyse Claude Pottier, chef du Service valaisan de la formation professionnelle et président de la Conférence latine de l’enseignement post-obligatoire. Elles rebutent aussi parce que les conditions de travail y sont sans doute plus dures qu’ailleurs. Ce que nous ont confirmé la majorité des experts contactés.

«Notre hypothèse, c’est que les jeunes choisissent les métiers les moins astreignants et donc les plus confortables», lâche même un sociologue du travail qui a préféré garder l’anonymat, de peur d’être taxé de réac’! Ça vous étonne? Pas les psys qui martèlent depuis des lustres que la génération actuelle a tendance à souffrir d’un mal sournois: l’intolérance à la frustration!

Conséquence: les ados aspirent davantage à travailler dans un bureau que sur un chantier, dans une usine ou chez un artisan. Ils fuient les horaires longs et irréguliers, les tâches salissantes et fastidieuses, les travaux pénibles, les jobs qui les éloignent de leurs amis et de leur famille. Et lorsqu’ils optent quand même pour une formation initiale dans l’une de ces fameuses professions en désamour, ils la quittent très souvent une fois leur CFC en poche…

Que devraient alors faire les corporations concernées pour attirer et garder des apprentis? Claude Pottier: «Les associations qui font des efforts de promotion pour donner de la visibilité à leur profession et pour la valoriser obtiennent généralement de bons résultats.» A l’instar des maîtres ramoneurs hauts-valaisans qui, en s’exposant lors d’un récent salon des métiers, ont réussi à attirer trois jeunes dans leurs filets. «Trois ressortissants du nord de l’Italie», précise notre interlocuteur.

Mélody Rohrbasser, 18 ans, apprentie agricultrice, Couvet (NE)

La vie à la ferme, même si elle n’est pas fille de paysan, Mélody Rohrbasser connaît bien. «J’ai commencé à aller chez notre voisin, qui possédait des vaches et des chevaux, quand j’étais haute comme trois pommes. Ensuite, j’ai continué à donner des coups de main jusqu’à la fin de l’école obligatoire.»

Tombée en amour pour les animaux durant ces années-là, elle imagine devenir assistante en médecine vétérinaire. «J’ai fait plusieurs stages et ça m’a un peu dégoûtée, parce qu’on est vraiment les bonnes des vétérinaires.» Elle se tourne alors vers l’agriculture. «J’ai trouvé une place d’apprentissage dans une exploitation située au Locle.»

Cet apprentissage me plaît et j’irai donc jusqu’au bout.

Si elle se dit contente de son choix, cette Neuchâteloise ne nie pas que son métier présente aussi des inconvénients: «Les journées sont longues, les horaires irréguliers et surtout on est loin de la maison, de la famille, des amis…» Elle ne rentre chez ses parents qu’un jour et demi par semaine.

Jeune femme volontaire, Mélody Rohrbasser ne baisse pas les bras pour autant. «Cet apprentissage me plaît et j’irai donc jusqu’au bout.» Et après, une fois qu’elle aura obtenu son CFC? «Je ne vois pas mon avenir dans cette profession. Je n’ai pas d’argent pour acheter une ferme, je n’ai pas envie de travailler comme employée à plein temps et je n’ai pas le projet non plus d’épouser un paysan.»

Gilles Braichet, 18 ans, apprenti ramoneur, Porrentruy (JU)

Les ramoneurs portent bonheur!
Les ramoneurs portent bonheur!

A l’heure de choisir sa voie professionnelle, Gilles Braichet ne s’est pas posé mille questions: «Mon père est ramoneur, j’ai baigné toute mon enfance là-dedans, c’était évident que j’allais faire ce métier moi aussi.» Il effectue quand même quelques stages pour la forme avant de signer son contrat d’apprentissage.

Trois ans après (il devrait terminer sa formation cette année), il ne regrette rien! «C’est une activité hyper-variée, manuelle et très technique également, on bouge tout le temps, on a beaucoup de contacts avec les gens.» Même la suie ne parvient pas à noircir le tableau que brosse cet apprenti: «Les installations ont évolué, les conditions de travail et la sécurité aussi. Ce métier n’est plus aussi dur qu’il y a cinquante ans!»

S’ils le taquinaient un peu au début, ses copains le considèrent aujourd’hui plutôt comme un porte-bonheur. «Quand ils achètent un billet de Tribolo, ils viennent me toucher dans l’espoir que ça leur donne un supplément de chance.» Gilles Braichet rit. «On aura toujours besoin de ramoneurs, on aura donc toujours du travail, et ça c’est un sacré plus par rapport à d’autres professions!»

Armel Strässle, 19 ans, apprenti polymécanicien, Cortébert (Jura bernois)

Tout roule comme sur des roulettes pour Armel
Tout roule comme sur des roulettes pour Armel.

Histoire de trouver métier à son pied, Armel Strässle a aligné les stages en entreprises durant sa 9e et dernière année de scolarité. «Ce qui m’avait alors le plus plu, c’était charpentier. J’ai écrit une lettre de motivation pour qu’on m’engage. Sans succès.»

Parallèlement, il passe l’examen d’admission au lycée technique de Saint-Imier. «Polymécanicien, c’était mon deuxième choix. Et puis, des amis qui étaient déjà dans cette école m’ont dit que c’était pas trop mal.» Ça achève de le convaincre.

Après trois ans d’apprentissage (si tout va bien, il obtiendra son CFC en 2013), ce jeune homme semble satisfait de sa décision. Même s’il aurait préféré travailler dehors plutôt qu’enfermé dans un atelier. En revanche, le côté ingrat du métier – bruit, odeur d’huile, mains dans le cambouis… – ne le dérange pas plus que ça.

Armel Strässle tire donc un bilan globalement positif de cette expérience: «C’est très varié comme formation et ça nous ouvre beaucoup de portes dans le monde de la mécanique.» La suite justement, comment il l’envisage? «C’est encore trop tôt pour le dire, je ne sais pas si je vais poursuivre dans cette voie, peut-être que j’irai en Suisse alémanique pour apprendre l’allemand…»

Michaël Wyler, 22 ans, apprenti boucher-charcutier, Moudon (VD)

En toute logique, Michaël Wyler aurait dû reprendre l’exploitation agricole familiale. Mais il en est allé finalement tout autrement. «J’ai fait une première formation de paysan, puis j’ai découvert le métier de boucher un peu par hasard…»

J’ai vraiment trouvé mon truc.

Un jour, en effet, il est allé tuer le cochon chez un voisin et ça a fait tilt! «J’ai adoré bouchoyer, j’ai tout de suite eu envie d’en savoir plus sur ce qui se passe de l’abattoir jusqu’à l’étal.»

Après son école de recrues, il entame donc un nouvel apprentissage, de boucher-charcutier cette fois-ci. «Je voulais sortir de l’agriculture, voir autre chose et il faut dire aussi que je me sens très à l’aise dans cette profession. Je crois que j’ai vraiment trouvé mon truc!»

La vue du sang, la pénibilité du travail, les horaires à rallonge, rien ne semble le rebuter. «C’est un joli métier et quand on aime!» Ce jeune Vaudois est aujourd’hui en troisième et dernière année de formation. Que fera-t-il une fois son CFC en poche? «Je ne sais pas encore. J’en ai discuté avec mon patron, mais lui ne garde jamais ses apprentis. Il trouve qu’on doit rouler notre bosse… Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que j’aimerais continuer de travailler en boucherie.»

Auteur: Alain Portner