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9 novembre 2015

Ces places d'apprentissage qui restent vacantes

Certains métiers peinent à attirer les jeunes. La pénurie touche principalement les secteurs de la construction, de la technique et de la vente. Au risque de priver les entreprises de personnel qualifié.

Miguel Gomes Conceicao photo
Ce que Miguel Gomes Conceicao aime dans son métier, c’est «partir d’un terrain et arriver à un bâtiment».

«On avait jusqu’à quarante maçons il y a une dizaine d’années, et aujourd’hui on vient de faire la plus faible rentrée depuis longtemps, avec seulement quinze apprentis.» Les chiffres avancés par Claude Chollet, doyen de la section «Métiers de la pierre» au Centre de formation professionnelle du Petit-Lancy (GE), sont représentatifs d’une tendance. Certains métiers peinent à attirer les apprentis, spécialement dans les branches de la construction, de la mécanique, de la vente et de l’industrie de transformation. Au 31 août 2015, 8500 places d’apprentissage sont ainsi restées vacantes, alors que 7500 jeunes n’avaient pas trouvé chaussure à leur pied.

Des chiffres que David Aubert, directeur du Centre d’enseignement professionnel de Morges (VD), relativise: «S’il y a un endroit où l’on ne peut pas faire de l’économie planifiée, c’est bien la formation.» En reconnaissant que les «entreprises peuvent se trouver aujourd’hui en manque de personnel qualifié, de cadres supérieurs et intermédiaires». Contrairement aux idées reçues, l’apprentissage n’a en effet rien d’un cul-de-sac. «Vous pouvez faire ensuite un brevet fédéral, puis un diplôme fédéral et, si vous choisissez l’option maturité professionnelle, vous avez accès aux HES et pouvez devenir ingénieur ou architecte.»

L’influence de l’entourage

«La situation pourrait cependant s’améliorer», estime Tiziana Fantini, responsable de projet communication au Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI). L’excédent de places d’apprentissage résulterait en effet «notamment de la baisse du nombre de jeunes arrivés au terme de la scolarité obligatoire. On s’attend dans les prochaines années à un renversement de cette tendance avec une augmentation du nombre de jeunes terminant l’école obligatoire.» Les métiers mal aimés d’ailleurs, «même s’ils sont exigeants manuellement et physiquement», explique David Aubert, «offrent des salaires intéressants et l’assurance de trouver du travail pour les jeunes compétents et bien formés». Alors pourquoi ce désamour envers les professions manuelles et techniques? Claude Chollet pointe le rôle des parents. «Ils poussent leurs rejetons vers des filières plus académiques. Ils leur disent: “Mais enfin tu ne vas quand même pas faire maçon.”» David Aubert arrive au même constat: «Dans certains milieux socio-culturels, l’apprentissage n’a pas bonne presse, l’influence de l’entourage du jeune est importante.»

Tiziana Fantini explique que, d’après les chiffres en possession du SEFRI, «les jeunes citent leurs parents comme principales ressources pour les aider dans la recherche d’une place d’apprentissage. Viennent ensuite les enseignants, le cercle d’amis et les services d’orientation professionnelle.» Avec pourtant un sérieux déficit d’information. «Nombre de jeunes, tout comme leurs parents, ne savent pas du tout quelles possibilités s’offrent à eux dans la formation professionnelle.»

Reste que les entreprises se plaignent souvent du faible niveau de leurs apprentis. Ce qui manque, pour David Aubert, «ce sont des jeunes à la tête bien faite. Les métiers techniques, de la mécanique ou du bâtiment tels que nous les connaissons aujourd’hui sont exigeants et demandent des compétences élevées.» A quoi s’ajoute, spécialement dans les métiers de la construction, le fait qu’un certain nombre de «jeunes issus de l’immigration n’ont pas eu forcément la possibilité de suivre toute leur scolarité en Suisse, ou peuvent être allophones». Tiziana Fantini réfute, elle, l’idée d’une baisse de niveau. «Seules les priorités en matière de compétences à acquérir à l’école obligatoire ont changé. Les jeunes doivent développer des compétences non seulement techniques, mais aussi méthodologiques et sociales. Cette tendance est plébiscitée sur le marché du travail.»

Pas plus d’abandons qu’ailleurs

David Aubert affirme que personne face à cette situation ne reste inactif. «Les écoles professionnelles s’efforcent de combler ces lacunes, mettent en place des mesures pour aider ces jeunes.»Il tord le cou à l’idée que de nombreux apprentis désormais abandonnent leur formation en cours de route. «Le taux d’abandon n’est pas foncièrement plus élevé que chez les gymnasiens. Et la plupart des apprentis en rupture de contrat n’abandonnent pas forcément la formation, ils changent d’entreprise, et une majorité retrouve un contrat d’apprentissage.» Ce qu’il faudrait plutôt retenir, conclut Tiziana Fantini, c’est qu’«aujourd’hui plus de 92% des jeunes âgés de 15 à 24 ans possèdent un diplôme du degré secondaire II. Cette proportion dépasse même les 97% chez les jeunes qui sont nés et ont grandi en Suisse.»

Témoignages

«Dans le fond, c'est un métier propre»

Miguel Gomes Conceicao photo
Miguel Gomes Conceicao.

Miguel Gomes Conceicao.

Si Miguel Gomes Conceicao a choisi de suivre une formation de maçon, ce n’est pas vraiment un hasard. «Depuis tout petit j’adorais ça, mon père aussi est maçon. A la maison, je lui demandais souvent comment ça se passait au chantier, ce qu’il faisait...» Ce qui passionne le jeune homme dans cette profession, c’est de comprendre tout ce processus «qui vous fait partir d’un terrain et arriver à un bâtiment».

S’agissant du désintérêt montré aujourd’hui par les jeunes pour un métier comme le sien, Miguel a son explication. «Ils trouvent ce boulot trop lourd, trop physique. Certes, ça l’est, mais quand on est arrivé à réaliser quelque chose, par exemple un mur avec des dessins à l’intérieur, c’est formidable.» Le métier, par ailleurs, se révèle moins pénible que par le passé, apport technique oblige. «Il y a la grue par exemple. On dit même aujourd’hui que les maçons sont des fainéants. Mais même avec la grue et d’autres instruments qui peuvent nous aider, il reste pas mal de tâches qu’on doit continuer à faire à la main. Maçonner de la brique, il n’y a pas une machine pour faire ça, pareil pour un coffrage.»

L’autre aspect qui pourrait rebuter les apprentis, c’est la réputation de métier salissant. «Oui, reconnaît Miguel, mais les coiffeuses aussi se salissent les mains. Et puis, le savon ça existe, il faut avoir de l’hygiène, nettoyer aussi ses outils. Dans le fond, moi, je trouve que c’est un métier propre.»

Quand on lui demande si le fait que la profession offre des emplois garantis après la formation a pu jouer un rôle dans son choix, le jeune homme parlerait plutôt d’ambition. «Dans la vie, il faut toujours aller plus loin. Je discuterai avec mon patron quand j’aurai fini mon apprentissage. Devenir grutier, par exemple, cela me fait envie. Ou lire un plan et donner des directives. Cela aussi m’intéresse.»

Le côté plein air du job, enfin, Miguel adore. «C’est vrai qu’il y a parfois des intempéries, mais dans un bureau, le chauffage peut aussi tomber en panne, on ne peut rien y faire. Souvent, je me dis que j’ai vraiment de la chance. Quand on est en hauteur parfois on a une vue magnifique, aussi belle qu’au sommet de la tour Eiffel!»

«L’électricité est la base de beaucoup de choses»

Loic Schwendimann photo.
Loic Schwendimann.

Loic Schwendimann.

«J’aime bien tout ce qui est électrique, les raccordements, les fils, tout ça.» Un père qui travaille dans le secteur bancaire, une mère dans l’enseignement. Pourtant, choisir un apprentissage d’installateur-électricien, pour Loic Schwendimann, c’était l’évidence. Même s’il a été un moment tenté par l’informatique. «Petit j’adorais démonter et remonter les ordinateurs.» Mais la perspective de passer «la plupart du temps dans un bureau» ne l’enthousiasme guère. Après deux stages, il trouve une place d’apprentissage dans une entreprise chaux-de-fonnière employant une quarantaine de personnes.

Loïc résume ainsi la nature de son travail: «On fait toutes les installations électriques. Dans une villa, par exemple, on est là du début à la fin, voire même après. C’est un travail varié où on est amené à faire un peu de tout, autant des raccordements que des gaines dans de la maçonnerie.» Pour lui, si certaines professions peinent à trouver des apprentis, c’est simplement que «les jeunes aujourd’hui privilégient d’abord le gymnase. «Moi, le gymnase, je n’avais pas envie. Et si on suit cette voie, après, on n’a rien de pratique dans les mains.» Plus tard il se verrait bien continuer dans le domaine de l’électricité «comme dessinateur, peut-être, ou contrôleur. Sinon, il reste les CFF. «J’aime bien les trains. Je pourrais être électricien chez eux ou même pourquoi pas conducteur de locomotive. L’électricité c’est la base de beaucoup de choses.» De son père, il raconte d’ailleurs avoir hérité la passion des petits trains électriques. Mais lui ne serait pas du genre à construire des maquettes ou des tunnels. «J’essaie plutôt des trucs avec les signaux.»

Quand on évoque les risques du métier, le jeune homme remarque, laconique, «qu’il faut faire attention, bien sûr. Le problème avec l’électricité, c’est qu’on ne la voit pas.»

«La viande, c’est un produit comme un autre»

Lorène Cerentola photo.
Lorène Cerentola.

Lorène Cerentola.

Après avoir commencé un apprentissage dans la vente textile et s’être rendu compte que ce n’était pas ce qu’elle attendait, Lorène Cerentola répond à une annonce de Migros, «par curiosité», s’inscrit à un stage, s’y plaît et est retenue comme… apprentie bouchère. «Le plot, le contact avec la clientèle, les renseigner sur la façon de cuire la viande, ça m’aide aussi pour moi. On ne croirait pas, mais c’est un métier vraiment intéressant.» Au début de son stage, la viande froide et le sang l’avaient un peu impressionnée. «Je m’étais dit: “Aïe, je vais finir par ne plus manger de viande.” Ce qui a fait beaucoup rire ma maman. Mais je m’y suis vite habituée. Pour moi, la viande c’est un produit comme un autre.» L’aspect vente est tout aussi naturel pour Lorène. «Je suis quelqu’un qui n’aime pas trop rester sur place, j’aime bien parler, être avec des gens.» Pour elle, si le secteur de la vente rebute les jeunes d’aujourd’hui, c’est surtout «en raison des horaires. Ils ont envie de finir à cinq heures, d’avoir leur samedi de congé.» Quant à l’aspect très connoté masculin d’un métier comme celui de boucher, elle le taille en pièces. «Il ne faut pas croire qu’on a dans nos frigos des bêtes entières à désosser. Je suis la preuve que ce n’est pas un métier réservé aux hommes. Parfois, c’est vrai, les caisses, quand on reçoit l’arrivage, sont un peu plus lourdes pour nous, mais sinon, il n’y a rien qu’une femme ne puisse faire dans ce travail.» La mauvaise image de la viande dans une partie l’opinion publique ne touche pas trop Lorène. «Des animaux sont tués, oui, mais je crois qu’on aura toujours besoin d’un peu de viande, ne serait-ce que pour le fer.»

Lorène raconte avoir été très bien accueillie. «On ne m’a pas mise dans un cocon de soie parce que j’étais une femme.» Bref, la jeune fille assume pleinement son statut de bouchère. «Je n’en ai pas du tout honte, si les gens trouvent ça bizarre, c’est leur problème, moi, c’est mon avenir, si ce métier me plaît, ça ne regarde que moi.»

Reste que boucher n’est pas un métier sans risque, s’agissant par exemple du maniement d’instruments très tranchants. «Je fais très attention, surtout que je ne maîtrise pas encore toute la technique. Alors je prends mon temps. Quand les clients voient que je suis apprentie, ils me disent: “Attention à vos doigts, hein!”»

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Dom Smaz