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3 novembre 2016

Retraite: quand la pauvreté menace

Alors que Berne peaufine le projet censé assurer les retraites du futur, près de 12,5% des rentiers vivent aujourd’hui dans la précarité financière et sociale. Une réalité qui pourrait s’aggraver avec un coût de la vie en augmentation constante.

Touchant une petite rente, Janine Göcking n’a pas droit aux prestations complémentaires.
Touchant une petite rente, Janine Göcking n’a pas droit aux prestations complémentaires.

C’est un fait. Actuellement, les retraités bénéficient d’allocations retraites que les générations futures pourront leur envier. Mais cette réalité fait trop facilement oublier les nombreuses personnes âgées peinant à joindre les deux bouts. Près de 12,5% des rentiers AVS seraient au bénéfice des prestations complémentaires octroyées – grosso modo, dans les faits, calculs et critères s’avèrent plus complexes – à une personne ayant moins de 1607 fr. 50 par mois pour vivre.

Soit pas loin de 198 000 seniors (197 417 exactement en 2015 contre près de 5000 de moins l’année précédente), minorité silencieuse et grandissante à laquelle des associations comme Pro Senectute tentent de venir en aide. Ces derniers ne vivent qu’avec leur seul AVS (1er pilier), alors qu’en Suisse la retraite est censée s’appuyer également sur une prévoyance professionnelle (2e pilier) et privée (3e pilier).

Dans les faits, seul un rentier sur cinq (22,4%) pourrait s’appuyer sur ces trois piliers au moment de quitter la vie active. Comme si le passage à la retraite aggravait les inégalités sociales.

Sur le fil du rasoir

Sur les 2100 bénéficiaires de prestations complémentaires que nous suivons, certains ne sont au bénéfice que de l’AVS. Soit parfois un minimum de 1170 francs mensuels.»

«Si l’on ajoute 1500 francs de prestations complémentaires, toujours pour une personne vivant seule, on comprend facilement qu’il faut alors compter chaque franc et être attentif à la moindre dépense», regrette Philippe Hirsiger, responsable du service social de Pro Senectute Vaud.

Il n’est pas non plus compliqué d’imaginer que le moindre pépin de santé ou autre dépense imprévue mène rapidement à la catastrophe.

«Un appareil auditif, un frigo qui lâche ou une paire de lunettes cassée et leur budget plonge dans le rouge», renchérit son homologue pour l’arc jurassien Muriel Christe Marchand.

La spirale infernale de l’endettement

Quand cela ne mène pas à l’endettement, puisqu’il n’est désormais pas rare de rencontrer des retraités croulant sous les poursuites, chaque nouvel avertissement de créancier ne faisant que rajouter à leur désarroi.

«Cet endettement n’est donc pas synonyme d’une vie menée sans se préoccuper du dernier âge, relève à Neuchâtel Muriel Christe Marchand. Un divorce compliqué, une mise à son compte poussée par le chômage ou l’employeur, un veuvage suivi d’une perte d’autonomie soudaine:

nous vivons dans un système qui fragilise le plus faible.»

«Sans compter que la société de consommation est ce qu’elle est, y compris pour les plus âgés.»

Il n’existe pas véritablement de profil type touché. Plus de femmes que d’hommes, en raison notamment d’une activité à temps partiel, d’interruptions professionnelles pour élever les enfants, et d’une durée de vie plus longue.

Cependant, qui dit prolongement de l’existence, signifie aussi parfois de longues années de vieillesse où l’isolement cumulé à une perte d’autonomie plus ou moins brutale constituent autant de facteurs de fragilisation.

Une chose en entraînant une autre dans une spirale sans fin qu’a détaillée en 2010 le collaborateur fribourgeois Bernard Brodard lors de l’engagement de Pro Senectute pour lutter contre la pauvreté des seniors:

«Quand chaque franc compte, c’est une lente mais inexorable spirale de réduction des aspirations et des besoins qui s’enclenche, avec le corollaire d’un processus d’isolement social et de repli sur soi.»

Autrement dit, être pauvre ne signifie pas seulement manquer d’argent d’abord pour un petit cinéma ou un café avec des connaissances puis pour satisfaire ses besoins les plus vitaux. C’est aussi un manque de ressources personnelles et un lent repli sur soi qui mène à un sentiment de grande vulnérabilité et de dévalorisation de soi.

Depuis plusieurs années, Pro Senectute tire la sonnette d’alarme, accusant la Confédération de sans cesse réduire les aides allouées aux personnes âgées peinant à vivre décemment.

Exemple parmi d’autres pris cette année par l’association: le montant pris en charge pour le loyer, qui stagne depuis plusieurs années alors que dans le même temps le prix du mètre carré a explosé à peu près partout en Suisse.

«Le forfait alloué pour le logement n’a pas évolué depuis quinze ans: 1100 francs charges comprises pour une personne seule dans tout le pays (1250 francs pour un couple), confirme à Pro Senectute Valais la référente du secteur social Karine Blanc. Alors que dans le même temps dans notre canton le loyer moyen brut est passé de 941 francs à 1326 francs. Et naturellement je ne parle même pas de Vaud, Genève ou Zurich.»

Ce qui signifie que, parmi les 900 rentiers valaisans au bénéfice de prestations complémentaires, nombre d’entre eux doivent puiser dans les autres postes budgétaires pour pouvoir garder un toit.

Un ménage de retraités sur trois au bénéfice de prestations complémentaires se trouve ainsi dans l’incapacité de payer son loyer.

«Les besoins vitaux de plus de 40 000 ménages ne sont plus couverts par leur rente.»

«Ce qui est en contradiction avec la Constitution fédérale. Il est urgent d’agir», conclut Pro Senectute Suisse.

Paulette Smetena a quitté les bords du Léman, car elle ne pouvait plus payer son loyer.
Paulette Smetena a quitté les bords du Léman, car elle ne pouvait plus payer son loyer.

Témoignage

«Je ne vois le bout du tunnel que depuis quelques semaines»

Paulette Smetana, Monthey (VS), 71 ans

Paulette porte le même nom de famille qu’un fameux compositeur tchèque. Voilà peut-être l’origine de cette légèreté revendiquée et de sa volonté de voir la vie avec optimisme malgré les déboires.

«Mon mari, peintre en bâtiment, avait onze ans de plus que moi. Une bonne partie de son deuxième pilier était partie dans un ancien divorce. Alors, après dix-huit ans de vie commune, on s’est mariés pour que je puisse bénéficier d’une petite rente de veuve.»

Paulette Smetana a travaillé comme aide soignante dans un EMS. Elle a donc cotisé au 2e pilier, mais durant une période et pour un salaire qui ne lui assurent qu’une rente très modeste. «D’autant plus que j’ai eu un accident de travail avec un pensionnaire qui m’est tombé dessus. Depuis lors, j’ai mal au dos et porte un corset en permanence.»

Il y a sept ans, elle se retrouve seule dans l’appartement de Lutry (VD) où elle habite depuis près de trois décennies. 1720 francs de loyer par mois qu’il lui faut désormais assumer seule. Elle n’en a tout simplement pas les moyens.

Mais comment accepter de quitter l’endroit où l’on est depuis si longtemps? D’autant qu’avec les loyers actuels de la région, elle sait pertinemment qu’elle ne retrouvera rien de moins cher. A peine repeint et rafraîchi, ce logement a d’ailleurs été aussitôt reloué avec 40% d’augmentation.

Alors elle s’accroche et s’endette. En 2011 se produit quand même l’inévitable déménagement.

Paulette quitte les bords du Léman pour la région moins souriante de Monthey (VS). «Choisie notamment parce que ma mère, qui vit toujours, réside à Aigle (VD). Je vais très régulièrement vers elle.»

En Valais, Pro Senectute lui apporte «une grande aide» pour assainir sa situation financière. «Je ne vois le bout du tunnel que depuis quelques semaines. C’est un grand soulagement.»

Pour éviter l’isolement, elle s’est inscrite à deux sociétés de chant locales, et se charge même bénévolement du secrétariat de l’une d’entre elles.

«C’est un bon moyen de rencontrer du monde, moi qui ne connaissais personne dans la région puisque je suis née à Vaulion. Mon seul luxe reste ma vieille voiture qui m’assure mon indépendance puisque, avec mes problèmes de dos, je ne peux pas trop prendre les transports publics. C’est une automatique que je possède depuis longtemps et je frémis à l’idée qu’elle tombe un jour en panne. Je ne pourrai jamais m’en racheter une autre.»

Janine Göcking vit avec un peu moins de 50 000 francs annuels.
Janine Göcking vit avec un peu moins de 50 000 francs annuels.

Témoignage

«Ce qui me pèse, c’est de compter chaque franc»

Janine Göcking, Saint-Prex (VD), 71 ans

«Je fais partie de ces retraitées qui tirent la langue mais ne bénéficient d’aucune aide.» A Saint-Prex (VD), Janine Göcking note ce constat, sans amertume ou ressentiment.

«J’ai trois enfants et cinq petits-enfants et j’appartiens à une génération où l’on se disait que tout irait toujours bien», sourit la Vaudoise de 71 ans qui a passé une grande partie de sa vie active à s’occuper de sa famille.

«Je me suis mariée très jeune. Et ai divorcé presque tout autant, à 26 ans. Ayant une formation d’éducatrice, j’ai tenu pendant une dizaine d’années un atelier de créativité enfantine à La Chaux-de-Fonds.»

Secondes noces à 36 ans et troisième enfant. Avant une nouvelle séparation. Puis il y aura un compagnon qui deviendra un ami de cœur et qui l’aidera financièrement jusqu’à sa mort. «Il m’a versé comme une petite pension pendant près de vingt ans.» Ce qui exclut pour Janine Göcking le droit aux prestations complémentaires.

Entre l’AVS et cette petite rente, la vieille dame vit avec un peu moins de 50 000 francs annuels. Auxquels il faut donc soustraire assurance maladie et impôts, mais aussi un loyer désormais au-dessus de ses moyens. D’autant que, depuis son petit pépin de santé – un AVC partiel – atteindre le deuxième étage sans ascenseur ne se fait pas sans mal.

«Je paie 1400 francs par mois. Ce qui n’est pas beaucoup pour la région, mais désormais trop pour moi. Du coup je cherche autre chose. Par exemple un appartement protégé. Autant dire que c’est très difficile.»

Pas de télévision, pas de voiture, et moins de contacts qu’avant. «Mes enfants ont leur vie. Et un peu de peine à admettre que je vieillis, moi qui me suis toujours occupée des autres d’abord. La vie sociale est devenue un peu compliquée. Il faudrait que j’habite dans une plus grande ville. Ici, il n’y a pas grand-chose et je ne suis pas très rassurée de rentrer le soir tard chez moi», ajoute-t-elle sans se plaindre vraiment.

«Simplement ce qui me pèse, c’est d’avoir le souci permanent de compter chaque franc.»

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre/lundi13