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27 juillet 2015

Ces Suisses qui ont choisi Tokyo

Par amour, par hasard, par nécessité ou par pure fascination, des Helvètes vivent dans la capitale de ce Japon à la fois si mystérieux et partageant pourtant des valeurs familières. Rencontre avec cinq d’entre eux.

Madeleine Tinnirello photo
Georges Baumgartner, le célèbre correspondant de la RTS, n'est pas le seul Suisse à avoir choisi de s'installer au Japon! Ici, Madeleine Tinnirello.

«Sans Google Maps dans son portable, c’est impossible»

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Madeleine Tinnirello

Madeleine Tinnirello.

C’est lors d’un voyage autour du monde, il y a six ans, que Madeleine Tinnirello, Zurichoise d’origine saint-galloise, découvre pour la première fois le Japon. «Le pays nous a enthousiasmés. Mon mari a dit que, s’il y a bien un endroit où il peut s’imaginer vivre, c’est Tokyo.» L’an dernier, la possibilité se présente pour lui de venir y travailler pour son entreprise et Madeleine abandonne sans état d’âme son travail en Suisse, auprès d’une grande firme américaine.


La principale difficulté, pour elle, c’est la langue: «Au début, quand vous faites vos courses, vous ne pouvez lire aucune indication, vous achetez des choses sans trop savoir ce que c’est.» Autre complication classique à Tokyo, où les maisons ne sont pas numérotées: trouver une adresse. «Sans Google Maps dans son portable, c’est impossible.» Et puis les cartes de menus dans les restaurants ne sont pas systématiquement traduites. «On ne reçoit pas toujours ce qu’on attend dans son assiette.»

Surtout que Madeleine avoue, un peu honteuse, que même si la cuisine japonaise passe pour une des meilleures du monde, elle n’aime pas trop ça: «Déjà, je ne mange pas de poisson et je déteste la viande grasse, et ici toutes les viandes de bonne qualité sont grasses. Je ne vous parle pas du poulet cru...»

Madeleine Tinnirello se dit aussi un peu interloquée par un certain manque de flexibilité des Japonais:

Tout se déroule à l’intérieur de processus définis. Quand on n’en sort pas, ça marche bien, et même mieux que bien,

mais dès qu’il s’agit de trouver une solution alternative, qu’il faut sortir du cadre préétabli, ça devient très compliqué.» Elle n’aime pas trop non plus le fait que, si à Tokyo, du moins dans le centre, il est interdit de fumer dans la rue, la fumée reste autorisée dans beaucoup de restaurants. Autre désagrément: «Il faut souvent faire la queue, dans le métro, devant un magasin, dans les restaurants. Et les heures de pointe peuvent être vraiment désagréables.»

En revanche, elle dit adorer «l’esthétique, le design, la mode, tout le monde porte ce qu’il veut, dans toutes les couleurs et fantaisies». Et puis, les petits désagréments de la vie à Tokyo sont largement compensés par… les Japonais. «Des gens extraordinairement amicaux, très agréables à fréquenter, toujours prêts à aider. Il y a tellement de monde à Tokyo et pourtant on ne sent jamais la foule, la pression, tout est tellement organisé. C’est dans la mentalité japonaise: l’esprit de groupe prime sur l’individualisme.»

Sans parler de «l’incroyable qualité du service, on est partout les bienvenus», et de la propreté, «vous pouvez aller dans n’importe quelles toilettes publiques, ce sera toujours impeccable.» Enfin, la jeune femme se dit également très heureuse de la sécurité, de pouvoir se promener sans angoisse n’importe où, même la nuit. «Dans une si grande ville, c’est très précieux.»

«En cas de scandale, les Japonais s’excusent, avec des courbettes si possible»

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Nathalie Stucky.

Nathalie Stucky.

Née de père suisse et de mère japonaise, Nathalie Stucky a grandi et étudié en Suisse, à Lausanne et Genève. Ses contacts avec le Japon se limitaient alors à des visites chez sa grand-mère à Sendei.

«Au Japon, on me considérait comme une étrangère, alors qu’en Suisse, en raison sans doute de mon physique, on me voyait comme une Japonaise.» Surtout que sa mère pour l’école lui préparait des bentos, avec «du riz avec des algues noires» quand ses camarades avaient tous des sandwiches. «Si aujourd’hui tout le monde connaît et apprécie les sushis, ce n’était pas le cas à l’époque, et j’avais honte de manger des choses différentes.» Nathalie aura sa revanche vers 15 ans: «Ça a basculé avec le boom pour les cultures japonaises chez les ados.»

Une bourse d’étude dans une université tokyoïte va peu à peu la faire passer de l’autre côté. Elle effectue des traductions pour la télé japonaise puis, de retour en Suisse, travaille pour une agence de presse nippone. Dès juin 2011, elle s’installe à Tokyo comme pigiste, multiplie les allers et retours entre Tokyo et Fukushima.

Pour illustrer les différences irréconciliables entre Japonais et Suisses, Nathalie Stucky rappelle quelques faits divers – un enfant japonais tué par un ascenseur Schindler ou encore l’accident du Glacier Express dans le Haut-Valais qui avait fait des victimes japonaises.

Les dirigeants suisses, dans les deux cas, ont fait l’erreur de ne pas s’excuser,

avec des courbettes si possible, comme le font les Japonais en cas de scandale.»

Elle dit enfin sentir quand même que son pays «c’est la Suisse». Qu’à un moment donné elle rentrera: «Vivre au Japon, c’est quelque chose que j’avais envie de faire une fois, une attirance pour la culture de ma mère.» Laquelle a été moyennement ravie de voir sa fille entamer sa vie japonaise par de fréquentes excursions à Fukushima: «Elle craint aussi les tremblements de terre, elle voudrait plutôt que je rentre en Suisse. Mais tous les parents sont comme ça, non?»

«La gare de Zurich, en comparaison, c’est une station de campagne»

Roger Zbinden photo.
Roger Zbinden.

Roger Zbinden.

«A Tokyo, il existe entre 250 et 300 restaurants étoilés au Michelin, français, italiens, indiens, etc. mais dont la plupart des chefs sont des Japonais qui travaillent selon un degré de précision et de perfection qu’on ne trouve qu’au Japon.» C’est par la gastronomie que Roger Zbinden, responsable du Swiss Business Hub à l’ambassade de Tokyo, énoncera un des mots-clés pour comprendre le Japon: «Monozukuri, la manière dont les choses doivent être faites.»

Et pourtant, les débuts ont été difficiles pour ce Soleurois, gestionnaire d’entreprises, amateur d’arts martiaux, marié à une Japonaise et qui avait répondu en 2003 à une annonce de Suisse Tourisme cherchant un directeur à Tokyo. «Les deux premières années, je me sentais comme dans une prison. Il m’a fallu du temps pour accepter une autre façon de fonctionner.»

Le challenge, raconte-t-il, c’était d’apprendre à communiquer, «pas à devenir japonais.

De toute façon, les Japonais ne vous accepteront jamais comme l'un des leurs.

Ils se voient différents de tous les autres, ils pensent que leur culture est la plus profonde qui soit.» Roger Zbinden parle même d’une «xénophobie très fine qui s’exerce surtout contre les autres Asiatiques et épargne plus ou moins les Occidentaux».

Quant à la proximité supposée entre Suisses et Japonais, en matière par exemple de civilité et d’ardeur au travail, il nuance. «Disons que les Japonais se comportent un peu comme les Suisses il y a cinquante ans.» Il évoque la gare de Shinjuku à Tokyo, une de plus grandes du monde avec ses cinquante-trois sorties: «La gare de Zurich, en comparaison, c’est une station de campagne.» Il juge le niveau du service au Japon «incroyablement supérieur, basé sur des comportements stricts, prédéfinis. Ce n’est pas de la chaleur humaine, c’est du protocole, mais tout le monde en profite.»

Au point que ce degré d’excellence peut se révéler parfois étouffant: «Même si vous n’avez plus rien à faire, vous devez rester au bureau si votre chef est toujours là. Tant pis si vous avez encore deux heures de trajet pour rentrer chez vous.»

N’allez pourtant pas parler à Roger Zbinden d’un stress de la vie urbaine: «Au moins ici les magasins sont ouverts 24 heures sur 24, vous n’avez pas besoin de courir parce que la fermeture est à 5 heures.» Et puis le Japon n’a pas que cela à offrir. «Le même jour vous pouvez faire de la plongée et du ski de piste.» Un sport, le ski, qui peut se pratiquer «sept mois par année sur une neige magnifique. La meilleure poudreuse du monde, on la trouve à Niseko dans l’Hokkaido.»

Aujourd’hui Roger Zbinden considère le Japon comme sa «deuxième patrie». Et le jure: «Ma retraite c’est ici que je vais la passer.»

«Ce qui me plaît le plus, c’est que l’on n’est jamais dans la confrontation»

Charles Ochsner photo.
Charles Ochsner.

Charles Ochsner.

«Tout a commencé, raconte l’avocat Charles Ochsner, quand ses parents l’ont obligé à faire du judo. Il avait 10 ans. Après ses études, lorsqu’il s’accorde deux années sabbatiques pour visiter le monde, sa première destination est le Japon: «Je voulais savoir ce qu’il y avait derrière les arts martiaux.» De retour en Suisse, il s’installe comme avocat à Genève. Deux ans plus tard, il rencontre une Japonaise qui devient sa femme: «Nous avons d’abord passé quelque temps au Japon, avec sa famille pour montrer ma reconnaissance qu’ils aient consenti à avoir un gendre étranger.» C’était en 1984. Au Japon, il y est toujours.

Charles Ochsner travaille d’abord dans un cabinet japonais puis dans une étude internationale avant de créer sa propre société de consulting. «J’aide les entreprises étrangères qui le souhaitent à s’implanter au Japon. Malgré les apparences quotidiennes, ce sont bien deux mondes qui fonctionnent différemment.» Avec des incompréhensions qui peuvent porter notamment sur «l’usage du temps». «Au Japon, on fait des projets à trois ans, à cinq ans, à dix ans. En Suisse, en Europe et, encore pire, aux Etats-Unis, on fait des projets à trois mois», avec des actionnaires pressés de retrouver leurs billes.

Tandis qu’au Japon, l’ordre de préséance est autre: «D’abord le client, qu’on fera tout pour satisfaire. Ensuite, les employés, qu’on intéressera aux profits sous forme de bonus, car pas de business fructueux sans employés motivés.» En troisième position l’Etat: «vous payez vos impôts, vos cotisations sociales, sans tricher, vous êtes là comme un membre de la communauté japonaise». Les actionnaires ne viennent qu’ensuite, s’il reste quelque chose, «et encore, la priorité est plutôt de s’agrandir en réinvestissant les bénéfices, pour faire face à une concurrence terrible».

L’image de la Suisse, raconte encore Charles Ochsner, reste très bonne au Japon:

La façon dont les Suisses organisent leur neutralité et leur indépendance au sein de l’Europe parle beaucoup aux Japonais»,

eux-mêmes se trouvant dans une situation un peu similaire. «C’est un des seuls pays avec un territoire clairement définis, insulaire, un peuple et une langue qui n’est pas parlée autre part, une tendance à regarder à l’extérieur mais tout en restant japonais.»

Ce qui lui plaît le plus dans la société japonaise, c’est que «l’on n’est jamais dans la confrontation, toujours dans des rapports harmonieux avec tout le monde». Avec des inconvénients néanmoins: «Je ne sais jamais si ce qu’on m’a dit c’est la vérité, ou si on le dit seulement pour me faire plaisir. N’importe quel Japonais joue avec cette façade depuis sa tendre enfance. Si l’éducation européenne est basée sur l’expression personnelle, ici, on doit d’abord être membre d’une collectivité – l’école, l’équipe de foot, le collège, l’entreprise.»

Charles Ochsner enfin évoque le rôle du bouddhisme, arrivé au VIIIe siècle et qui a rendu les Japonais plus philosophes. «Ils acceptent l’adversité, avec des comportements déroutants, comme sur ces photos où l’on voit des gens qui ont tout perdu pendant le tsunami et qui sont tout sourire devant l’emplacement de leur maison où il ne reste que quelques cailloux.»

«Il ne manque que le cervelas»

Laurent Perraudin photo
Laurent Perraudin.

Laurent Perraudin.

«Le Japon, je m’y suis intéressé adolescent, d’abord par les jeux vidéo.» Laurent Perraudin, Valaisan né à Lausanne, est arrivé à Tokyo en 2003, après son école de recrues et un CFC en informatique. Sans trop savoir quoi y faire. Ce qu’il cherchait, c’était un pays qui ait «le même niveau de vie que la Suisse mais qui soit très différent culturellement. Apprendre une langue et une culture qui n’avaient rien à voir avec ce que je connaissais.» Il s’inscrit dans une école de japonais pour deux mois, y reste deux ans, rentre une année en Suisse avant de revenir, d’épouser une Japonaise et de se mettre à travailler pour une maison suisse d’importa­tion de vins: «L’idée d’abord était d’importer des vins suisses, mais c’était difficile, comme clients, il n’y a guère que l’ambassade, les sociétés suisses au Japon et les Japonais qui ont apprécié le vin local lors de leur voyage en Suisse. Peu à peu, on a surtout vendu du vin italien, plus connu. Surtout qu’il y a 5000 bistrots italiens à Tokyo...»

Aujourd’hui, même après dix ans, la fascination demeure:

La langue est tellement difficile, et je crois qu’il est impossible de comprendre jamais le fond de ce pays.»

Et puis, à Tokyo, cette mégapole de 30 millions d’habitants, «ça bouge quand même plus qu’à Lausanne. J’avais besoin de cette énergie-là. On peut faire ce qu’on veut à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Et ça procure une énorme ouverture d’esprit.»

Aujourd’hui, Laurent Perraudin est «ambassadeur pour deux marques de champagne». Une partie de son travail consiste à «apprendre les produits – par exemple à les servir de manière correcte – aux nouveaux staffs des grands hôtels de Tokyo». Il faut dire que le Japon est le quatrième marché à l’exportation pour le champagne, après l’Angleterre, les Etats-Unis et l’Allemagne, et surtout «un des rares où la consommation augmente encore chaque année».

Laurent Perraudin estime qu’il est plus facile de trouver des points communs que des différences entre Suisses et Japonais. Même si «les Japonais ont plus de civilité. Tellement qu’au début, comme étranger, cela peut nous sembler exagéré, mais en réalité on se rend compte à la longue que c’est super agréable.» A tel point que, lorsqu’il rentre en Suisse, il n’est pas loin d’être «choqué de voir que les gens sont si agressifs». Il pense que si les Japonais sont parvenus à un tel degré de politesse, c’est à force d’être «entassés sur un petit territoire, sans quoi la vie serait impossible».

Une vie qui reste suspendue à la menace des catastrophes naturelles. Laurent Perraudin évoque une nouvelle abondamment répercutée quelques jours plus tôt par les médias japonais: 150 dauphins retrouvés sur un rivage, signe annonciateur, dit-on, d’un tremblement de terre imminent: «J’ai augmenté mes stocks d’eau et de nourriture. Si la terre tremble et que la moitié de la ville est par terre, ça va être difficile de nourrir 30 millions de personnes.» Superstition?
«D’après ce que j’ai compris, avant un tremblement de terre, il y a des fuites de gaz qui font perdre leurs boussoles aux dauphins, c’est pour ça qu’ils s’échouent.»

Ce qui lui manque de la Suisse? Laurent Perraudin réfléchit un moment, avant de lâcher soudain, comme dans une illumination: «Le cervelas!»

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Christophe Bosset