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4 mai 2017

Ces Suisses qui tentent le rêve californien

Ils sont jeunes, ambitieux, des idées plein la tête. Trois entrepreneurs suisses ont décidé de lancer leur start-up dans le creuset de l’innovation qu’est San Francisco.

A San Francisco, Teo Borschberg se sent totalement libre d’innover et d’entreprendre.
A San Francisco, Teo Borschberg se sent totalement libre d’innover et d’entreprendre.

Ils sont partout. Dans les cafés, à la sortie d’un cours de yoga ou en train de courir sur la plage. On les reconnaît à leurs conversations où les mots «investment», «project», «innovation» reviennent en boucle et à leur façon de pianoter en continu sur leur laptop le regard rivé sur l’écran du succès.

Au milieu des touristes et des sans-abri qui noircissent les rues de San Francisco, les startupers sont une population en soi avec un profil bien précis. Jeunes, le corps sain dans un esprit sain, le plus souvent de sexe masculin, ils travaillent d’arrache-pied à décrocher le Graal: créer leur petite entreprise pour la voir ensuite rachetée un jour par l’un des grands noms que sont Google, Apple, Intel ou Facebook ou simplement croître, encore et encore.

Des Suisses jouent des coudes à San Francisco

Parmi tout ce petit monde venu tenter sa chance sous le ciel californien, des Suisses jouent aussi des coudes. Les Zurichois Johannes Köppel et Lea von Bidder ont, chacun de leur côté, choisi de s’établir dans le très en vogue quartier de South of Market, là où les grands noms de la technologie et de l’industrie du web ont désormais pignon sur rue.

Le Vaudois Teo Borschberg a quant à lui préféré le cœur de la Silicon Valley, à une heure du centre ville, en élisant domicile dans le verdoyant Menlo Park, à quelques encablures de Palo Alto, siège de Facebook. Mais les places au paradis de l’innovation sont chères et, pour un Mark Zuckerberg, combien de faillites?

Autant les investisseurs sont faciles à trouver, autant ils se retirent rapidement si cela ne marche pas,

prévient Nicolas Abelé, cofondateur de Lemoptix, une start-up née sur le campus de l’EPFL, à Lausanne, rachetée par le géant californien Intel voici deux ans. Depuis lors, il fait régulièrement le voyage à la Silicon Valley et son constat est sans appel: «Ici, 90% des boîtes font faillite au bout de deux ans alors qu’en Suisse, c’est l’inverse: les start-up qui sortent de l’EPFL sont peut être plus modestes en taille, mais leur croissance est assurée neuf fois sur dix.»

Pourquoi donc venir tenter le diable californien? «Parce qu’en Californie tout va très vite et que l’on peut rapidement devenir très grand, résume Lea von Bidder. Et puis, l’échec n’est pas considéré comme un frein, bien au contraire, ajoute Teo Borschberg. Les gens sont sympas, ouverts et surtout obsédés par l’idée de dénicher les nouveaux talents. Une autoroute où tout semble possible mais avec ses codes et ses limites, avertit Johannes Köppel: «D’un coté, tout le monde est très accessible, mais mieux vaut tout de même avoir été à Stanford ou à Berkeley afin d’avoir un réseau. La hiérarchie est très claire. La mentalité d’ici me rappelle celle des Médicis à Florence. On arrive, on tente sa chance, on réussit ou alors on doit repartir.»

Lea von Bidder: «Ici tout va très vite et chacun a de très grandes ambitions»

Lea  von Bidder n’a pas l’intention de rentrer en Suisse, où le marché est trop restreint.
Lea von Bidder n’a pas l’intention de rentrer en Suisse, où le marché est trop restreint.

Dans le vaste espace façon loft de cet immeuble cossu du quartier de SoMa, des ballons en forme de «3» témoignent de l’anniversaire fêté la veille. Trois ans d’existence et désormais soixante employés! Une success story comme San Francisco et sa Sillicon Valley en connaissent tant et que Lea von Bidder rêve de vivre avec sa société Ava.

Pour l’heure, elle et ses cinq collègues occupent un coin de table dans les locaux de la start-up Shippo qui vient de célébrer trois saisons de succès. Mais la directrice d’Ava sait qu’il y a du potentiel pour les siens. Pourquoi ici? «Parce que nous voulons grandir très vite», affiche sans complexe cette longiligne Zurichoise de 26 ans. En Suisse, le marché est restreint et comme notre technologie est vraiment à la pointe,

nous ne pouvons nous permettre de perdre du temps à convaincre si nous ne voulons pas nous faire rattraper.»

Son produit? Rien de moins qu’un bracelet de fertilité, sorte de montre connectée en plastique bleu pâle qui mesure, via une application Bluetooth qui récolte des millions de données durant le sommeil, les jours où une femme est le plus apte à tomber enceinte.

Cette technologie fait suite à des siècles de prise de température et autres méthodes de grand-mère, c’est une vraie révolution.»

Le marché est en effet gigantesque et ce n’est pas seule que cette diplômée de l’Université de Saint-Gall se lance à l’assaut de millions d’utilisatrices potentielles. A ses côtés, trois compères, dont deux ingénieurs EPFZ, vingt personnes en Suisse et quatre à Belgrade, en Serbie.

La technologie du bracelet d’Ava a été développée au CSEM (Centre suisse d’électronique et de microtechnique) en partenariat avec l’EMPA (les laboratoires fédéraux d’essai des matériaux et de recherche) et l’hôpital universitaire de Zurich, et l’entreprise de téléphonie Swisscom fait partie des investisseurs, ainsi que la banque cantonale de Zurich.

Après les Etats-Unis, Ava s’est attaquée ce printemps via son site internet avawomen.com au marché européen et à la Suisse où son produit est disponible au prix de 249 francs. Mais pas question pour Lea von Bidder de rentrer au pays.

«San Francisco est un rêve depuis longtemps. Ici tout va très vite et chacun a de très grandes ambitions.»

C’est ce qui me plaît: les gens prennent beaucoup plus de risques et sont décomplexés.»

Pour l’heure, Ava compte déjà 50 bébés à son actif.

Teo Borschberg: «On peut tout essayer sans être jugé»

A San Francisco, Teo Borschberg a lancé un projet d’assistant de vente intelligent.
A San Francisco, Teo Borschberg a lancé un projet d’assistant de vente intelligent.

«Tous les matins, je me dis que je vis un rêve. A San Francisco, tout est possible, pourvu que l’idée soit bonne. On peut prendre son téléphone et appeler presque n’importe qui et lui dire: «Salut, je bosse sur un truc intéressant et j’ai envie de t’en parler et décrocher un rendez-vous. En Suisse, une telle proximité ne serait pas possible.»

Voilà un an que Teo Borschberg a rejoint l’imposante bâtisse de SRI international à Menlo Park, au nord de la Silicon Valley. Rien ne prédisposait pourtant ce diplômé de l’Ecole hôtelière de Lausanne à atterrir dans cette antenne gourvernementale indépendante dédiée à la recherche et au développement scientifique qui a par exemple vu naître des technologies comme Siri, l’assistant vocal d’Apple.

D’abord expatrié à Shanghai où il a lancé deux start-up avec un certain succès, ce Nyonnais de 28 ans a de qui tenir puisqu’il est le fils de l’entrepreneur et copilote de Solar Impulse André Borschberg. Il a pourtant décidé de quitter la Chine pour les Etats-Unis. «L’air était devenu à un tel point irrespirable à Shanghai que les gens portaient même des masques au restaurant. Un jour, je me suis dit que ce n’était plus possible, que je ne voulais pas faire ma vie dans un tel environnement.»

A coups de rencontres et de réseautage, il finit par décrocher une place à Menlo Park, à deux pas de Stanford et du siège de Facebook à Palo Alto, où il lance avec deux autres résidents «Oto.ai», un projet d’assistant de vente intelligent. Mais, même s’il bénéficie d’une structure que beaucoup lui envient, la bataille est loin d’être gagnée.

Ici, on vous donne votre chance, mais vous devez constamment prouver que cela en vaut la peine.»

Tous les deux mois, le projet est ainsi réévalué au risque de se voir stoppé net.

Pour l’heure, l’avenir s’annonce plutôt bien: «Nous sommes en train de lever des fonds et si tout se passe comme prévu, notre société devrait voir le jour d’ici à la fin de l’année.»

Avec des journées de quatorze heures, un peu de sport évidemment et un lieu de résidence à un jet de pierre, Teo Borschberg avoue avoir mis sa vie privée momentanément de côté. Pas grave. «J’adore cette vie. Ici, il fait beau dix mois par année, les gens sont géniaux et très ouverts. On peut tout essayer sans être jugé.»

Johannes Köppel: «Je ne fais pas ça pour l’argent»

Le site d organisation de voyages de Johannes Köppel a fait rapidement recette.
Le site d’organisation de voyages de Johannes Köppel a fait rapidement recette.

Au bout du couloir la porte s’ouvre sur l’incontournable sofa et un jeune homme à la blondeur baltique. Bienvenue chez WeTravel, la start-up de Johannes Köppel qui possède désormais ses propres locaux dans le quartier de South of Market, SoMa comme on l’appelle, à quelques pas de South Park, là où les grands noms de l’industrie du web ont pignon sur rue.

Il y a un an et demi, tout cela n’était qu’un rêve, mais ce Zurichois de 35 ans, diplômé de la Haute Ecole internationale (HEI) de Genève qui a rejoint San Francisco en 2013, y a cru. Avec deux complices, il a lancé voici deux ans WeTravel.com, un site internet facilitateur d’organisation de voyages de groupes, sorte de «Doodle» de l’escapade qui gère réservations, paiements et formalités administratives moyennant une taxe de 1% sur les transactions et de 10% si cette dernière est le résultat du marketing de la plateforme.

Après trois ans passés sous la bannière de la Croix Rouge en Ouzbékistan et au Tadjikistan, voilà donc cet ancien humanitaire reconverti en startuper. Le virage peut paraître extrême, mais pour Johannes Köppel il s’inscrit dans une certaine logique.

«Je ne fais pas cela pour l’argent, car si j’avais vraiment voulu devenir riche, je serais parti vendre mes services à Google ou Apple comme la plupart de mes anciens camarades de Berkeley.»

L’idée lui est venue alors qu’il passait son MBA dans la prestigieuse université sur la rive est de la baie de San Francisco.

«Partir en voyage avec sa promotion est une tradition dans de nombreuses business schools et devoir gérer les préférences alimentaires de chacun, réserver une chambre double ou simple et les activités sur place tout en s’assurant que tout le monde a bien payé son séjour tient du casse-tête.»

Le concept fait rapidement recette et le noyau de départ s’enrichit de quatre ingénieurs basés en Azerbaïdjan et de deux fournisseurs de contenus. Les retraites de yoga sont venues rejoindre les sorties d’étudiants et depuis peu de petites agences de voyages recourent au service de la plate-forme pour les formalités de paiement. «Le marché est énorme, s’enthousiasme Johannes, et aujourd’hui nous avons plus de 2 millions de dollars de transactions par mois. Le but est de croître, mais la rentabilité n’est pas le plus important. Ce qui compte pour nous, c’est d’augmenter le nombre d’utilisateurs. Les douze prochains mois diront si WeTravel a le potentiel d’un site comptabilisant des millions d’utilisateurs ou si on va s’effondrer.»

© Textes: Migros Magazine | Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Caren Alpert