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9 mai 2015

«Ces travesties ont voulu vivre leur vie comme on autorise les hommes à le faire»

A toutes les époques, des femmes se sont habillées en homme pour réaliser leur rêve. La philosophe Hélène Soumet tire le portrait de vingt-trois d’entre elles, de Mulan à George Sand, en passant par Calamity Jane ou encore l’intrépide Suissesse Isabelle Eberhardt.

La philosophe Hélène Soumet photo
Hélène Soumet: «Ce n'est pas la féminité qui leur faisait horreur, c'est l'absence de sens à leur vie.»

Qu’est-ce qui a motivé toutes ces femmes à se travestir en homme?

Le refus de l’enfermement et du rôle mineur que l’on attribue aux femmes. Ces travesties voulaient non seulement échapper à leur condition, mais elles avaient aussi soif d’aventure, de liberté, de grands espaces, elles désiraient accomplir leur rêve, se réaliser en étudiant, en se dévouant pour des malades ou en défendant leur patrie. Elles ont voulu vivre leur vie comme on autorise les hommes à le faire. Elles ont brisé cette espèce d’écrasement des femmes parce qu’elles n’avaient pas du tout envie de se conformer aux diktats de la société.

Elles refusaient d’être cantonnées à leur rôle d’épouse et de mère…

Ce n’est pas parce que c’est mal d’être épouse et mère qu’elles ont fait le choix de vivre en homme, mais plutôt parce qu’elles avaient envie de réaliser leur nature humaine, de s’accomplir. Ça répondait à une nécessité intérieure. Et pour cela, elles sont passées par-dessus ce tabou qu’est le travestissement.

Comme vous l’écrivez à propos de George Sand, elles cherchent ainsi à rompre, non pas avec leur féminité, mais avec leur destinée de femme.

Exactement. Ce n’est pas la féminité qui leur faisait horreur, c’est l’absence de sens à leur vie.

Rien à voir donc avec le travestissement des hommes!

Il y a plusieurs formes de travestissement et celui en lien avec la notion d’identité sexuelle n’est pas du tout l’objet de mon ouvrage. Moi, je parle de travestissement d’émancipation. Mais la frontière entre les deux est parfois ténue. Si l’on prend le cas de Billy Tipton, eh bien elle s’est travestie pour jouer du jazz et après elle a vécu comme un homme, se mariant même cinq fois.

Comment expliquer que ces femmes travesties soient, pour la plupart, passées inaperçues, y compris dans la promiscuité des casernes et des navires?

Je me suis posée beaucoup de questions à ce sujet. A mon avis, ce qui les a empêchées d’être reconnues, ce sont les préjugés dont étaient victimes les femmes. On ne pouvait, par exemple, pas imaginer personnage plus bizarre que le Dr James Barry qui était à la fois efféminé, arrogant et fantasque. Mais comme il était sorti premier de l’Université d’Edimbourg, que c’était un remarquable chirurgien et qu’il était devenu médecin-chef de toute l’armée de l’Empire britannique, personne ne pouvait imaginer que c’était une femme! A bord du navire sur lequel elle a fait le tour du monde déguisée en valet, la botaniste Jeanne Barret a, elle, été soupçonnée d’être une femme. Mais elle travaillait tellement dur que cela a fait finalement taire la rumeur. Ce sont bel et bien les préjugés qui les ont sauvées!

Pour se soustraire au joug masculin, ces insoumises ont bravé des interdits à la fois moraux, religieux et juridiques...

Effectivement, le pouvoir se saisit de tout pour opprimer quelqu’un, que ce soit une femme, un esclave ou même un enfant. Aussi bien de la religion et de la loi que de la morale et de la tradition.

En France, par exemple, une loi interdisait le travestissement aux femmes et ces dernières devaient même être au bénéfice d’une autorisation préfectorale pour pouvoir porter le pantalon!

Jusqu’à la Révolution française, le costume est très lié à la hiérarchie sociale. C’était par exemple très mal vu, voire impossible, de porter une robe rose quand on était une jeune servante. Ces règles ont donc été abolies à la Révolution, mais pas l’interdiction faite aux femmes de s’approprier le pantalon, symbole de masculinité. La loi que vous évoquez n’a d’ailleurs été abrogée qu’en janvier 2013!

Pourquoi les hommes craignent-ils à ce point-là ces femmes qui portent la culotte? Parce qu’elles représentent une menace pour l’ordre établi?

Toute société craint le désordre, le chaos. Or, l’opposition masculin-féminin est justement au cœur de notre construction sociale. Le travestissement est donc une offense à l’ordre social. Les hommes ont peur pour leur identité masculine. Et puis, une femme qui porte un vêtement masculin, c’est un tue-l’amour! Le travestissement gomme l’attirance et menace la société tout simplement parce qu’il faut se reproduire. Il est à noter que le mouvement féministe du XIXe siècle est, lui aussi, hostile au travestissement. Parce que ces travesties sont considérées comme des traîtresses qui seraient passées dans le camp adverse, et qu’elles ridiculisent les femmes en adoptant le costume d’homme.

Peut-on quand même dire aujourd’hui que ces représentantes du «sexe faible» peu ordinaires ont contribué à faire reculer les préjugés contre les femmes?

Ah oui, bien sûr! Leur exemple a mis à mal une grande partie des idées reçues que l’on avait sur les femmes, comme leur fragilité, leur manque d’intelligence et d’esprit logique, leur incapacité à se déplacer dans l’espace…

Même si ce n’était de loin pas leur but premier. Prenez Colette, qui portait volontiers des tenues masculines, elle se moquait effrontément des suffragettes de son époque!

Elles sont surtout éprises de liberté, c’est vrai! Quant à Colette, elle reste très attachée aux valeurs féminines, mais elle n’est pas féministe au sens militant du terme. Pour elle, le costume masculin est un affranchissement de la tyrannie qu’elle a subie avec son époux Willy, qui lui a volé ses œuvres au début de sa création, qui l’a exploitée de manière éhontée aussi bien sexuellement qu’artistiquement.

Aujourd’hui, sous certaines latitudes, des femmes continuent de se travestir. Pour pouvoir conduire une voiture, assister à un match de foot ou tout bonnement survivre comme Sisa Abu Daooh, cette mère courage égyptienne qui s’est habillée en homme pendant quarante-trois ans pour nourrir sa famille…

Dans de nombreuses parties du monde, les femmes ont toujours nettement moins de droits que les hommes. C’est notamment le cas en Egypte, en Arabie Saoudite ou en Afghanistan. Dans ces pays-là, il y a certainement encore beaucoup, beaucoup de femmes qui se travestissent. Mais c’est un phénomène qui reste caché parce que ces femmes risquent de lourdes condamnations, voire la mort. Il y a quelques années, une femme – je crois que c’était au Soudan – a été lapidée pour avoir porté le pantalon.

Les travesties n’appartiennent donc pas encore à l’histoire!

Non, malheureusement pas.

Texte © Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Julien Benhamou