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17 septembre 2012

Chanter juste, ça s’apprend

Votre enfant ne reprend pas une seule mélodie correctement? Pas de panique, à moins de souffrir d’une rare pathologie, ça se corrige très bien.

Petite fille avec un micro et plein de notes discordantes dessinées autour
Chanter faux 
n’est de loin 
pas une fatalité. (Photo: Getty Images/Lisa Pines/Paul Gilligan)

Chanter, benjamin a-do-re. Dans la voiture, au salon, en entendant un vieux Johnny ou le dernier Lara Fabian. Le problème, c’est qu’il chante faux. Pas dans le rythme, pas au bon diapason. Bref: une horreur, même pour les oreilles amatrices des répertoires en question. Surgit du coup la question ô combien légitime: que faire, sinon souffrir en silence? Parmi les non-spécialistes, le monde se partage en deux camps à propos de l’organe vocal dissonant: certains estiment qu’il est normal qu’un enfant n’ait aucune oreille, et que cela viendra plus tard. Alors que d’autres persiflent que c’est pour la vie, arguant que l’intonation ou le sens du rythme, on les possède ou pas. Qui faut-il croire?

Comme un archer qui aurait mal visé sa cible

Créatrice et directrice du Piccolo Opera à Genève, la professionnelle Sophie Ellen Frank serait tentée de répondre: ni l’un ni l’autre. «Pour moi, l’affirmation même qu’un enfant chante faux n’a pas de sens. Je rééduque des voix depuis plus de vingt ans. Et je n’envoie jamais pareille critique à un enfant. Je lui dit que, comme un archer face à une cible, il a mal visé, qu’il fallait aller un peu plus haut, ou un peu plus bas.»

Sophie Ellen Frank travaille l’art lyrique avec les enfants depuis toujours. Au Piccolo Opera, le 80% d’entre eux ne sont pas du tout des chanteurs-nés ou de futurs grands talents. «Au contraire, beaucoup doutent d’eux dans ce domaine, ou alors sont envoyés par des parents désirant qu’on leur enseigne le chant.»

Une remarque d’un copain ou d’un adulte et l’enfant peut se bloquer durablement.

La confiance en soi. Premier élément déterminant. «Une remarque d’un copain ou d’un adulte et l’enfant peut se bloquer durablement. Il doit alors réapprendre à être en harmonie avec lui-même, condition sine qua non du bien chanter.»

Mais le chant est avant tout affaire de respiration, de souffle. Après quelques mois d’exercices sous forme ludique, les enfants – comme les adultes – se mettent donc à chanter juste. Sophie Ellen Frank assure n’avoir qu’en de très rares cas connu l’échec, et encore il s’agissait de jeunes ayant connu de graves traumatismes qui nécessitaient de la psychothérapie ou de la musicothérapie pour être surmontés. «Il peut parfois y avoir de petits soucis mécaniques, et je travaille en collaboration avec un kinésithérapeute qui prend alors en charge l’enfant durant quelques mois pour les corriger.» Au passage, la directrice du Piccolo Opera rappelle qu’une belle voix n’est pas incompatible avec une «mauvaise appréciation des échelons», selon la jolie expression qu’elle utilise avec les enfants.

La première chose à faire pour un parent se bouchant les oreilles devant les piètres performances vocales de sa progéniture consiste précisément à ne pas le montrer, et à ne rien dire «de blessant, culpabilisant, condamnant qui sera à coup sûr propice à encore plus de blocages chez l’enfant.» Mieux vaut lui expliquer que chanter, comme toute chose, cela s’apprend. Et que contrairement à ce que pourraient laisser penser certaines émissions, l’art est au moins autant affaire de travail que de talent.

L’envie de l’enfant comme condition de base

«On peut ensuite le rassurer, et l’inscrire à un cours de chant pour enfants.» Ou à une chorale, Sophie Ellen Franck ayant remarqué que chez l’enfant comme chez l’adulte, le travail en groupe va plus vite. «Chacun entend les erreurs de l’autre, et l’on peut ainsi se corriger mutuellement.» Ne pas oublier au préalable de lui demander s’il a envie de chanter. Pour la directrice du Piccolo Opera, il s’agit d’un besoin et de quelque chose d’aussi évident que de respirer, «mais il m’arrive régulièrement de rencontrer des gens qui n’en ont pas du tout envie».

Ensuite, trouver un contexte d’enseignement basé davantage sur la péda­gogie que sur la performance, le but restant in fine que l’enfant retrouve l’accord perdu avec lui-même, ce «petit trésor enfoui», comme dit Sophie Ellen Frank. Qui estime que prendre des cours s’avère possible dès 4 ans déjà. Et qu’une bonne base classique constitue une bonne base pour former son oreille. Même pour du Lara Fabian.

La note génétique

Cela reste rare. Mais touche tout de même près de 4% de la population. On parle d’amusie – ou de dysmusie – pour évoquer cette difficulté à distinguer, mémoriser, reproduire notes et mélodies. Un peu l’équivalent musical de la dyslexie pour le langage. La personne concernée chante presque toujours faux, ne possède aucun sens du rythme, un peu comme si la musique restait définitivement pour elle une langue lointaine et mystérieuse. L’amusie n’a rien à voir avec le fait de chanter faux, où le plus souvent il est question de maîtrise vocale, ou d’absence d’écoute: ne s’écoutant pas, la personne rompt la boucle audio-phonatoire et ne peut se corriger. Ernesto Guevara aurait souffert de cette anomalie. Le Che possédait certes bien d’autres qualités, mais la musique appartient tellement au quotidien de Buenos Aires ou de La Havane que cela a dû finir par se remarquer. D’après les chercheurs, l’origine de l’amusie est certainement génétique. Non pas du côté de l’oreille externe, puisque les sujets concernés entendent correctement les sons. Le problème remonte à la région préfrontale du cerveau, où tout se passe comme s’il se produisait une contre-performance de la plasticité cérébrale; le sujet étant alors incapable de gérer l’afflux d’informations. Reste que les chercheurs, qui reconnaissent l’impact de l’environnement comme de l’éducation, ne connaissent pas encore leur importance exacte dans le développement de l’amusie.

A l’inverse, les études montrent qu’une langue «tonale» comme le mandarin – où le sens même des mots dépend de la hauteur et de la modulation du son – favoriserait le développement de l’oreille absolue, soit la capacité d’identifier une note sans le «la» de référence.

Auteur: Pierre Léderrey