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29 juin 2015

«Ecrire c'est rechercher le plaisir»

Le romancier Philippe Djian anime des ateliers d’écriture organisés par son éditeur Gallimard, à Paris comme à Genève. Il s’explique sur une démarche habituelle aux Etats-Unis mais encore rare en francophonie.

Philippe Djian
L’auteur Philippe Djian prend plaisir à transmettre son savoir-faire dans les ateliers d’écriture organisés par Gallimard.

En tant qu’écrivain reconnu, que vous apporte l’animation d’ateliers d’écriture?

De l’argent d’abord. Et je peux éventuellement faire profiter les autres de trente ans d’expérience. Si vous allez voir un éditeur, il vous dira: ouh non! Dans les ateliers il n’y a pas d’enjeu commercial, dix personnes vous diront que c’est génial ou au contraire que c’est incompréhensible, et ça va vous aider. Je ne vois pas où vous pouvez trouver ça ailleurs.

Je n’ai pas de baguette magique et j’ai toujours pensé qu’un écrivain se définissait par son style personnel, mais l’idée qu’on ne puisse rien transmettre est assez stupide.»

Certains estiment que des ateliers d’écriture à 1500 euros c’est trop élitiste...

Ils peuvent toujours faire du macramé ou aller aux sports d’hiver. Ce n’est pas plus cher qu’une semaine de vacances et c’est peut-être plus enrichissant que de glisser sur une luge.

Que peut-on apprendre concrètement dans un atelier d’écriture?

Si par exemple aujourd’hui on ne sait pas manier un dialogue, ce n’est même pas la peine de commencer. Il ne faut pas croire que les dialogues ne servent qu’à faire avancer l’histoire. Il peut y avoir une page de dialogue où tout se passe dans le non-dit, l’hésitation, le mensonge. C’est comme cela que tout se met en place. C’est ce qui fait que le roman aura l’air d’être du XXIe siècle plutôt que du XIXe.

Il faut être dans l’air du temps alors?

Non. Mais moi je suis incapable de me mettre dans la tête d’un poilu des tranchées de 14. De la même façon il ne sert à rien de parler du monde d’aujourd’hui comme en parlerait mon grand-père. Vous pouvez toujours essayer de copier Proust, vous n’arriverez jamais à faire du Proust. Travaillons plutôt avec la même urgence, les mêmes défis, les mêmes risques de se casser la gueule que lui avait pris à l’époque.

Est-ce que vous embêtez les participants avec vos marottes à vous, comme la ponctuation libre?

J’essaie de leur dire que la littérature se joue dans les détails. Si vous n’employez pas le bon mot au bon moment, vous foutez tout par terre. Il faut écrire chaque phrase comme si c’était la dernière, comme si une rupture d’anévrisme allait suivre, en pensant que quelqu’un pourrait regarder et se dise: ah ben pas terrible. Il y a des gens qui croient qu’être écrivain c’est raconter une histoire. Ce n’est pas ça du tout. Les histoires, elles ont plus ou moins toutes été écrites. Etre écrivain, cela doit remplir une vie. Moi je sais qu’une histoire ce n’est pas assez.

L’écriture c’est d’abord la recherche du plaisir.»

Nombre de grands écrivains ont pourtant raconté combien l’écriture était pour eux un fardeau...

La difficulté n’empêche pas le bonheur. Je me souviens au début, ma femme peignait, on travaillait dans la même pièce, moi j’étais derrière ma machine, il fallait que je ne sois dérangé par rien, et elle, je la voyais qui écoutait de la musique, mettait sa toile par terre, tournait autour, puis elle préparait ses couleurs et je me disais alors: mais quel métier emmerdant qu’écrire.

C’est à partir du roman «37°2 le matin» que ça a marché pour vous...

Oui surtout depuis le film. Mais ça ne se passait pas si mal avant déjà. J’étais soutenu par les gens de gauche qui se disaient, enfin un écrivain qui n’est pas de droite, ce n’est pas Jean d’Ormesson. Cette même gauche qui m’a tapé dessus quand je suis passé chez Gallimard, a dit que j’étais fini, que je ne faisais plus rien. Du coup Le Figaro a commencé à me trouver toutes les qualités. C’est de la rigolade. Oui, c’est un monde de rigolos, ce milieu.

La légende veut qu’aucun éditeur n’ait osé corriger vos textes...

Les partis pris que je peux avoir dans la rédaction c’est parce que j’y ai réfléchi. Pourquoi par exemple laisser un espace blanc avant chaque paragraphe? Pour le confort du lecteur? Wagner pour ses opéras avait fait installer des bancs très durs, une manière de signifier: vous n’êtes pas là pour être bien assis, vous êtes là pour écouter de la musique.

Enfin j’ai toujours pensé que si les éditeurs savaient mieux que moi comment faire des livres, ils n’avaient qu’à les écrire.»

Pourquoi vous voit-on peu intervenir dans le débat public, au contraire d’autres intellectuels parisiens?

J’adore quelqu’un comme Thomas Pynchon qui a la force de ne pas se montrer. A côté je suis une vraie salope. Mais je ne commente pas l’actualité. Je n’ai pas l’impression que mon avis puisse être plus intéressant qu’un autre. Quand j’ai décidé d’écrire, je me suis installé dans une bergerie, je n’avais pas de loyer, pas d’impôt à payer, pas de facture de téléphone. Si vous ne vous donnez pas la liberté de faire ce dont vous avez envie, il ne faut pas venir vous plaindre ensuite.

Prochains ateliers à Genève: automne 2015 .

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Wavre